Series II Band 3 · No. 138.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

[Hannover, 19. August 1697.] [137.140.]

French

La lettre pastorale In l1 Überschrift von Nicaises Hand: Sentiment de mr de Leibniz sur le livre de monsr de Cambray, et sur l'amour de Dieu desinteressé de Monsieur l'Eveque de Noyon est sçavante et eloquente, et en un mot du caractere de son auteur. Mais il eust esté à souhaiter qu'il ait voulu s'expliquer d'avantage. Car il nous auroit appris bien des choses belles et relevées. Il dissuade la lecture des livres remplis de maximes dangereuses, mais il ne nomme point ces livres, et il n'explique point en quoy consiste le Die Unterstreichung stammt wohl von Nicaises Hand. nouveau et semi-quietisme. Je m'imagine que cela doit estre plus connu dans son diocese; cependant ces generalités peuvent encor faire tort à la verité (dont l'erreur emprunte souvent les livrées), servir à l'oppression des innocens, et eloigner les ames de la plus pure Theologie des vrais mystiques, qui nous doit detacher des choses mondaines pour nous mener à Dieu. Je souhaiterois donc qu'on s'expliquât plus amplement, et qu'on marquât mieux les limites de l'erreur et de la verité. Cependant la lettre de Nicaise hat in l1 de Monsieur verändert zu: qu'on attribue à Monsieur Monsieur l'Abbé de la Trappe y sert en partie, et peut estre que Mons. de Noyon a voulu s'y rapporter, c'est pourquoy ces deux lettres paroissent à la fois.

La lettre de Mons. l'Abbé de la Trappe est aussi fort solide à mon avis. Ce sont sans doute des faux mystiques qui s'imaginent: qu'estant une fois uni à Dieu par un acte de foy pure et de pur amour, on y demeure uni, tant qu'on ne revoque pas formellement cette union. Car il est tres visible, que tout acte par lequel nous preferons nostre plaisir à ce qui est conforme à la gloire de Dieu ou à son bon plaisir que la raison et la foy nous fait connoistre, est une revocation effective de l'union avec Dieu, quoyqu'on ne fasse point cette reflexion expresse d'une revocation formelle. Monsieur de la Trappe decouvre fort bien l'illusion de l'union continuelle pretendue fondée sur l'inaction, puisque c'est plustost par des actes et exercices frequens des vertus divines que nous devons maintenir nostre union avec Dieu, pour monstrer et fortifier l'habitude de ces vertus qui nous y unissent.

Pour ce qui est de la charité ou de l'amour desinteressé, sur lequel je voy naistre des disputes embarassées, je crois qu'on ne sçauroit s'en bien tirer, qu'en donnant une veritable definition de l'amour. Je crois de l'avoir fait autres fois dans la preface de l'ouvrage que vous sçavés, Monsieur, en marquant la source de la justice. Car la justice dans le fonds n'est autre chose que la charité conforme à la sagesse. La charité est une bienveillance universelle. La bienveillance est une diposition ou inclination à aimer; et elle a le même rapport à l'amour, que l'habitude a à l'acte. Et l'amour est cet acte ou estat actif de l'ame qui nous fait trouver nostre plaisir dans la felicité ou satisfaction d'autruy. Cette definition, comme j'ay marqué dés lors, est capable de resoudre l'enigme de l'amour desinteressé, et le distingue des liaisons d'interest ou de débauche. Je me souviens que dans une conversation que j'eus il y a plusieurs années avec Mons. le Comte ... . . et d'autres amis, où on ne parloit que de l'amour humain; cette difficulté fut agitée, et on trouva ma solution satisfaisante. Lorsqu'on aime sincerement une personne, on n'y cherche pas son propre profit ny un plaisir detaché de celuy de la personne aimée, mais on cherche son plaisir dans le contentement et dans la felicité de cette personne. Et si cette felicité ne plaisoit pas en elle même, mais seulement à cause d'un avantage qui en resulte pour nous, ce ne seroit plus un amour sincere et pur. Il faut donc qu'on trouve immediatement du plaisir dans cette felicité, et qu'on trouve de la douleur dans le malheur de la personne aimée. Car tout ce qui fait du plaisir immediatement par luy même, est aussi desiré pour luy même; comme faisant (: au moins en partie :) le but de nos veues, et comme une chose qui entre dans nostre propre felicité et nous donne de la satisfaction.

Cela sert à concilier deux verités qui paroissent incompatibles. Car nous faisons tout pour nostre bien, et il est impossible que nous ayons d'autres sentimens, quoy que nous en puissions dire. Cependant nous n'aimons point encor tout à fait purement quand nous ne cherchons pas le bien de l'objet aimé pour luy même et parce qu'il nous plaist luy même, mais à cause d'un avantage qui nous en provient. Mais il est visible par la notion de l'amour que nous venons de donner, comment nous cherchons en même temps nostre bien pour nous, et le bien de l'objet aimé pour luy même; lorsque le bien de cet objet, est immediatement, dernierement (: ~~ultimato~~ :) et par luy même, nostre but, nostre plaisir et nostre bien; comme il arrive à l'egard de toutes les choses qu'on souhaite par ce qu'elles nous plaisent par elles mêmes, et sont par consequent bonnes de soy, quand on n'auroit aucun egard aux consequences; ce sont des fins et non pas des moyens.

Or l'amour divin est infiniment au dessus des amours des creatures. Car les autres objets dignes d'estre aimés, font en effect partie de nostre contentement ou de nostre bonheur entant que leur perfection nous touche et nous plaist; au lieu que la felicité de Dieu ne fait pas une partie de nostre bonheur, mais le tout. Il en est la source, et non pas l'accessoire; et les plaisirs des objets aimables mondains pouvant nuire par des consequences, le seul plaisir qu'on prend dans la jouissance des perfections divines est seurement et absolument bon, sans qu'il y puisse avoir du danger ou de l'excès.

Ces considerations font voir en quoy consiste le veritable desinteressement du pur amour qui ne sçauroit estre detaché de nostre propre contentement et felicité, comme Mons. de la Trappe a fort bien remarqué, puisque nostre veritable felicité renferme essentiellement la connoissance de la felicité de Dieu et des perfections divines, c'est à dire l'amour de Dieu. Et par consequent il est impossible de preferer l'un à l'autre par une pensée fondée en notions distinctes. Et vouloir se detacher de soy même et de son bien, c'est jouer de paroles, ou si l'on veut aller aux effects, c'est tomber dans un quietisme extravagant, c'est vouloir une inaction stupide ou plustost affectée et simulée, où sous pretexte de la resignation et de l'aneantissement de l'ame abymée en Dieu on peut aller au libertinage dans la practique ou du moins à un atheisme speculatif caché, tel que celuy d'Averroes et d'autres plus anciens, qui vouloient que nostre ame se perdoit enfin dans l'esprit universel, et que c'est là l'union parfaite avec Dieu: sentiment dont je trouve quelques traces dans les expressions assez ingenieuses, mais quelques fois bien ambigües et bien sujettes à caution, de certaines epigrammes d'un auteur mystique qui s'appelle Johannes Angelus. Je ne doute point que les vrais Mystiques et bons directeurs n'en soyent bien eloignés et j'ay sur tout trouvé de la satisfaction dans les excellens ouvrages du Pere Spee Jesuite dont le merite a esté infiniment au dessus de la reputation qu'il a acquise. Cependant il faut avouer qu'on ne donne pas tousjours des preceptes suffisans pour exciter le pur amour de Dieu sur toutes choses, et la veritable contrition. Et lors mêmes qu'on fonde l'amour de Dieu sur ses bienfaits, considerés d'une maniere qui ne marque pas en même temps ses perfections, c'est un amour d'un degré inferieur, utile sans doute et louable, mais qui ne laisse pas d'estre interessé, et n'a pas toutes les conditions du pur amour divin. Et selon les principes du P. Spee, il faudroit plustost le rapporter à cette vertu theologique qu'on appelle esperance qu'à la charité même. D'ailleurs on peut se sentir obligé à une personne sans l'estimer, lorsque ses bienfaits ne marquent point sa sagesse, et l'amour dont il s'agit icy ne sçauroit estre sans estime.

Je crois que le dessein de Mons. l'Archeveque de Cambray a esté d'elever les ames au veritable amour de Dieu, et à cette tranquillité qui en accompagne la jouissance, en detournant en même temps des illusions d'une fausse quietude. S'il a bien executé son dessein, c'est ce que je ne sçaurois point encor dire. Cependant je presume qu'il ne s'y sera point mal pris, et la relation de ce livre que j'ay vüe dans l'Histoire des Ouvrages des sçavans me confirme dans cette pensée, car il me semble que tout ce que j'y ay lû pourroit estre interpreté favorablement. Cependant comme j'apprends que des personnes d'un jugement exquis trouvent à redire à cet ouvrage, ou demandent plus d'explication, je suspends mon sentiment là dessus: et en attendant plus d'eclaircissement, je seray tousjours porté à avoir bonne opinion d'un auteur, sur tout quand on a d'ailleurs des preuves de son merite, et je crois qu'il n'y a gueres de matiere qui merite mieux d'estre pressée, que le veritable amour de Dieu. J'ay appris que depuis peu une jeune demoiselle Angloise nommée Mlle Ash a echangé des belles lettres avec un Theologien habile nommé M. Norris au sujet de l'amour de Dieu desinteressé, dont on parle tant maintenant en France. Rien n'est plus de la jurisdiction des dames, que les notions de l'amour. Et comme l'amour Divin et l'amour humain ont une notion commune; les Dames pourront fort bien approfondir cette partie de la Theologie.