Series II Band 3 · No. 137.
LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE
[Hannover], 9./19. August 1697. [132.138.]
Monsieur,
Je
Je vous suis bien obligé aussi de m'avoir procuré ce que je vous avois demandé pour un amy de Berlin, qui l'est aussi de Mons. de Spanheim.
J'ay reçu par la faveur de Mons. Pinsson la lettre pastorale de M. de Noyon et la lettre de M. l'abbé de la Trappe au sujet du quiétisme; la première est sçavante et éloquente, et la seconde explique fort bien le fond de la chose et ce qu'on doit reprendre dans la quiétude des faux mystiques. Cependant il me semble que cela ne touche point Mons. de Cambray. J'ay lu une relation de son livre inserée dans l'Histoire des ouvrages des sçavants de M. de Beauval Basnage, où je ne trouve rien qui me paroisse dangereux. Vous verrez plus amplement ce que je pense sur cette matière dans le papier cy-joint. Il me semble que rien ne sert plus à propager le quietisme que le bruit qu'on fait pour le supprimer:
Vidi ego jactatas mota face crescere flammas,
Et vidi nullo concutiente mori.
Si on n'avoit rien écrit contre le livre de M. de Cambray, la chose en seroit demeurée là, et l'empressement qu'on a de le réfuter réveille la curiosité d'une infinité de gens qui ne se contiendront pas dans les bornes que Mons. de Cambray leur a marquées, et qui donneront peut-être dans les fausses maximes qu'on réfute, dont ils n'auroient rien sçu sans [ces] réfutations. Il en est de même des piétistes chez nous qui font pour le moins autant de bruit en Allemagne que les quiétistes en Italie ou en France. Si on avoit écouté les conseils de ceux qui vouloient qu'on n'écrivît point contre, il y a long-temps qu'on n'en auroit plus parlé. Il y a dans le voisinage un homme très sçavant à sa maniere et très ingenieux, qui nous menace d'une nouvelle théologie et qui a donné déjà quelques échantillons. Sans moy, il y a long-temps que nous aurions en luy un hérétique de plus; mais j'ay tâché tant que j'ay pu d'empêcher qu'on ne le réfutât point.
J'attends le jugement de M. d'Avranches sur ce que j'ay dit de Irmino autore Herminonum et Germanorum, et j'espère que cela ne luy déplaira point, puisqu'il est de mon sentiment. J'attends aussi un jour les notices de Coutance par sa faveur.
Je vous supplie de me communiquer le nom de cet amy qui vouloit écrire de fide veterum instrumentorum. Il faudroit exhorter les héritiers de ne point laisser perdre des choses si utiles. Je vous supplie aussi de pousser le R.P. Bonjour à amasser Vocabula linguae aegyptiae, et de m'indiquer ceux que vous sçavez avoir ramassé Vocabula linguarum veterum, ut Camdenus et Pontanus gallica, [Reinesius] punica, Bochartus phoenicia passim et phrygia etc. Quoique votre Minerva Arnalya ne soit pas un dieu topique, c'est pourtant une déesse peu connue et qui vous pourroit donner occasion de dire quelque chose d'autres divinités peu connues, soit topiques ou autres.
N'allez pas me déferer de ce que je vous ay dit de solvendo tam facile praedestinationis nodo. Il m'en arriveroit pis que ce qui m'est arrivé à l'occasion de ce que je vous avois écrit touchant M. Descartes. On a réfuté ce passage de ma lettre, dans un des Journaux des Sçavants, d'une manière qui marque un peu de passion et d'aigreur. J'ay repondu modestement comme je crois qu'on doit faire, mais d'une manière qui peut-être me servira d'apologie suffisante, si mons. le président Cousin, à qui j'ay envoyé ma réponse, veut bien la faire insérer dans son journal, comme il y a inséré la réfutation que j'apprends par vostre moyen estre de M. Regis.
J'ay exhorté un sçavant à prendre en main le grand Theatrum genealogicum Henningesii, pour en procurer une nouvelle [édition, mais où] il y aura une infinité de choses à adjouter pour redresser cet auteur et pour le suppléer, à cause des découvertes faites après son temps. Il faudroit aussi adjouter les preuves, de sorte, que ce seroit en effect un nouvel ouvrage. Comme Henningesius a esté de Lunebourg, nous prétendons dans ce pays [cy] d'avoir un droit particulier sur son livre qui d'ailleurs est devenu rare.
Un jeune Suédois fort sçavant, fils du précepteur du Roy, m'a apporté de M. de Sparwenfeld (connu à Paris et mentionné dans la préface que le P. Bénier a mis[e] devant l'Etymologicon de M. Ménage) grand nombre de livres curieux publiés en Suède, qui nous sont peu connus, entre autre Schefferi de libris Suecorum; il m'a dit qu'un sçavant homme travaille à l'augmenter. Il y a aussi l'Anticluverius de M. Sternielm, et Lundii diss. de Xamolxe Getarum, et la relation de Mons. Bilberg du voyage par ordre du feu roy aux extremités du royaume vers la Laponie, pour remarquer les endroits où le soleil ne se couche point la nuit en esté; ce qui sert beaucoup à éclaircir la doctrine des réfractions; car le soleil en effet paroist plus élevé qu'il ne devroit être sans les réfractions. Les medailles de Suède de mons. Brenner paroissent gravées, mais jusqu'ici sans le commentaire. Il y a des monnoyes anciennes par lesquelles on prétend prouver que les trois couronnes estoient une vieille enseigne du royaume de Suède.
J'ai le Museum regium Daniae desumptum ab Oligerio Jacobaeo. Il y a aussi des medailles danoises. Mons. Otto Sperling, historiographe de Danemarc, bien versé dans les anciennes médailles, comme il a fait connoistre par sa dissertation de Nummo Tranquillino, travaille aux médailles de Danemarc justo opere. Il a publié, il n'y a pas long-temps, un petit livre de lingua Danica, où il reprend plus d'une fois mons. Rudbeck et les autres antiquaires du nord, qui poussent leurs imaginations trop loin.
Vous aurez la bonté de vous souvenir du livre d'Adam Bohoriz de lingua Carniolana, que je souhaiterois de pouvoir trouver. Je n'ay pas encore pu envoyer à M. le président Boisot la liste de ce que je souhaite pour profiter de ses bontés, parce qu'il m'a fallu du temps pour consulter plusieurs manuscrits que j'ay déjà; mais je luy écrirai pour cela au premier jour. Au reste, je suis avec zèle,
Monsieur, Votre très humble et très obéissant serviteur Leibniz.
Pardonnez-moi, Monsieur, que vous recevez si tard les lettres de MM. de Spanheim et Morel; je voulois les accompagner de la mienne, mais des voyages et autres distractions en très grand nombre m'ont détourné.