Series II Band 3 · No. 119.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

Hannover, 28. Mai / 7. Juni 1697 [116.125.]

French

Hanover 28 May v. st. 1697 Monsieur

Je viens de recevoir l'honneur de la vostre, avec celles que vous écrivés de nouveau à Messieurs de Spanheim et Morel, que j'auray soin de faire rendre. Cependant vous aurés receu la mienne avec celle que j'ay écrite à M. le president Boisot, et que j'ay pris la liberté de vous recommander.

Je Am Kopf des Auszugs auf Bl. 5 ro von Leibniz' Hand: Hic de Etymo Germanorum et Irmino Extrait de ma lettre à M. l'Abbé Nicaise 1/11 juin 1697. crois aisement que le bon Cardinal Sfondrati n'estoit pas assez meditatif pour soudre Nodum praedestinationis. A mon avis ce noeud est autant que resolu; et si les hommes se donnent la gêne là dessus; c'est qu'ils manquent de bonnes definitions et que par consequent ils ne remarquent point en quoy consiste la veritable difference entre le necessaire et le contingent. Je voudrois qu'il fut aussi aisé de delivrer les hommes de la fievre maligne, ou de quelque autre grande maladie, qu'il est aisé de les delivrer des difficultés qu'ils se forgent sur la predestination.

Monsieur Pinsson Advocat en Parlement vostre ami, est ce celuy qui a écrit si sçavamment sur plusieurs matieres de droit? Je souhaiterois sa correspondance, que vous me faites esperer, Monsieur, si je pouvois esperer de luy communiquer vice versa quelque chose qui luy puisse agréer. Peutestre que s'il n'a pas du loisir luy même, il trouvera quelque curieux de loisir.

Je suis bien aise que le Roy a fait cesser la dispute qui s'estoit élevée entre deux illustres prelats. Il s'est élevé en Angleterre une dispute assez semblable sur l'amour de Dieu, s'il doit estre desinteressé; entre M. Sherlock, et M. Norris, le dernier voulant que ce ne soit pas un amour de desir, mais de bienveuillance. On adjoute qu'une jeune damoiselle Angloise de 20 ans a admirablement bien écrit là dessus dans des lettres adressées à M. Norris. Il est raisonnable que les dames jugent des matieres d'amour; car il en faut former une notion qui convienne encor à l'amour des creatures raisonnables. Et selon la definition que j'ay donnée dans la preface du Codex juris gentium, on a de l'amour, quand on est disposé à trouver du plaisir dans la felicité d'autruy. Cela suffit pour faire cesser la dispute.

Mons. le Chevalier Temple ayant preferé les anciens aux modernes dans ses oeuvres mêlées, et ayant allegué deux pieces comme des chefs d'oe[u]vres de l'antiquité, sçavoir les Fables d'Esope et les lettres du Tyran Phalaris; Mons. Bentley (tres sçavant homme fort connu par d'autres ouvrages, et dont nous aurons bien tost des notes sur Callimachus avec celles de Mons. de Spanheim et de Mons. Graevius) va faire une dissertation à la priere de quelque ami, pour prouver que les fables que nous avons n'ont pas esté mises par écrit par Esope, et que les lettres de Phalaris sont supposées ou feintes, et ont esté faites a Graeculo quodam. C'est de quoy je n'ay jamais douté. Quand les oeuvres mêlées de Mons. Temple avoient paru, les libraires de Londres furent estonnés de voir, que quantité de personnes de l'un et de l'autre sexe cherchoient les lettres de Phalaris, ce qui en produisit une nouvelle edition.

Le Am Kopf von Bl. 6 vo des Auszugs von Leibniz' Hand: Antiquiss. Sax. 710 und Etymon Germanorum R.P. Dom Mabillon ayant copié du monastere de S. Amand des Paysbas des vieux vers Teutoniques faits à la louange d'un Roy Louys pour avoir vaincu les Normans l'an 883, Mons. Schilter les a publiés à Strasbourg avec une explication et des notes. Cela me donne occasion de revenir au glossaire Saxon de mon ami, et de supplier Mons. d'Avranches par vostre intercession de luy faire communiquer quelque petit échantillon des restes de la langue saxonne in litore saxonico. Un échantillon suffit, car il est à souhaitter qu'il publie le reste luy meme dans les antiquités de Caen.

Je suis ravi non seulement qu'il approuve ma conjecture sur l'etymologie de Germani, mais encor qu'en montant plus haut, il donne justement dans mon sens. Car j'ay déja écrit à deux ou trois amis il y a quelques années, que je crois non seulement que les Germains viennent des Herminons ou Hermins; mais encor que ces peuples ont apparemment leur nom d'un ancien Prince ou Heros nommé Irmin, ce qui est la même chose qu'Arminius ou Herman; l'Arminius contemporain d'Auguste ayant le même nom avec le plus ancien Irmin. Et aux noms propres allegués par Mons. d'Avranches, j'adjoute le celebre Irminsul mentionné dans l'Histoire de Charlemagne; c'est à dire la colonne de l'idole Irmin. Car sul ou seul est colonne en Allemand. Cette colonne (mais sans l'idole) se monstre encor dans l'Eglise cathedrale de Hildesheim. Meibomius en fit autres fois un livre exprés. On dit que la figure de l'idole representoit un dieu de guerre; et en effet heer est armée ou chez les anciens Teutons Hari, d'où vient Hariban, c'est à dire comme je crois clameur de haro, car ban est l'appel (citatio) ce qui ne veut dire autre chose que la convocation ou proclamation generale pour se trouver à l'armée, dont vostre arriereban a esté fait par corruption. Or Heer (dis je) est l'armée, ou Hari; ^%)/Arhw Mars, wehr arma, werre guerre. Ariman dans les vieux titres homme de guerre aut de genere militari. Cela n'empeche point le rapport d'Irmin à Hermes (Mercure) que nostre illustre Prelat a remarqué. Seulement il y a lieu de croire que chez les Germains Mars et Mercure estoient confondus, ces peuples n'estimant que les armes, comme encor Wodan ou Odin des Saxons repond sans doute le plus à Mercure, cependant c'estoit encor un grand guerrier, quoyque crû Magicien en même temps. Lorsque Mons. Eggeling à Breme publia son Etymologie des Germains tirée a Germanis fratribus, dans une dissertation exprés, je luy envoyay la mienne des Herminons et de l'ancien Heros Irmin dont ma lettre parloit fort au long. Je la communiquay aussi à un ami qui fait un journal en langue Allemande. J'adjouteray encor ce que je remarquay dès lors, que ce prince Irmin ou Hermin paroist estre marqué par Tacite comme fils de Man, et petit fils de Tuiston; puisqu'il dit assez clairement que les Ingevons, Herminons et Istaevons ont eu leur noms des noms des trois fils de Mannus. Il semble que les Hermunduri ont gardé particulierement ce nom; et que peut estre la termination duri ne sera autre chose qu'une corruption d'Hermänner, comme Allemand au lieu d'Alleman, et comme winnen (gewinnen), winden (uberwinden), ban et band (banni Gall., bandito ital.) etc. sont la même chose. Je crois de vous avoir écrit un mot de mon etymologie, il y a quelques années, lorsque M. Eggeling produisit la sienne dont je fis mention, mais je ne sçay si je suis venu alors à vous particulariser mes opinions. Cependant je suis le plus content du monde, de voir non seulement qu'un aussi grand homme que M. d'Avranches approuve mes sentimens, mais aussi qu'il est tombé de luy même sur ce que j'avois pensé d'Herman ou Irmin. Peut estre que les raisons que je viens d'alleguer l'y fortifieront encor d'avantage.

Je ne manqueray pas (quand j'auray quelque loisir) de marquer quelques particularités sur ce que M. Des Cartes a pris des autres sans faire semblant de rien, pour servir d'un petit supplement à ce que M. d'Avranches a deja remarqué. Vous aurés la bonté, Monsieur de luy marquer, que ce n'est pas moy, mais un ami nommé Meierus qui travaille au glossaire saxonique à ma persuasion. Je suis avec zele

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz

P. S.

Je ne sçay si je n'abuse trop de vos bontés en vous suppliant d'envoyer le papier cyjoint à Paris, mais sans marquer qu'il vous vient de moy. Vous pouvés dire que celuy qui l'a écrit est un ami de M. Spanheim, comme il l'est effectivement. On l'a adressé à moy parce que j'ay des connoissances avec Messieurs de l'Academie Royale. Mais j'ay mes raisons pour ne pas leur vouloir demander quelque chose de cette nature. Ainsi, Monsieur, si quelqu'un de vos amis (qui ne doit rien sçavoir de moy) vouloit avoir la bonté de demander en vostre nom quelque éclaircissement de Messieurs Cassini et de la Hire, vous m'obligeriés particulierement, et Mons. de Spanheim aussi.

Un sçavant homme à Berlin veut donner au public les oeuvres de J. Michel Brutus sçavant Italien du siecle passé, qu'il a ramassés. Ce Brutus écrivoit purement en latin.

Monsieur Hartman professeur à Konigsberg dans la Prusse va publier un livre intitulé Histoire des Antiquités Apostoliques; le sujet est beau, et j'espere qu'il sera bien traité.

J'ay encor une priere à vous faire. Un de mes amis qui fait des grandes recherches sur la langue Slavonne souhaitte fort d'apprendre des particularités d'un livre intitulé: Adami Bohoriz Horae Arcticae de Antiqua lingua Carniolana. Je sçay que ce livre est imprimé il y a long temps. Mais je ne le sçaurois deterrer. Je voudrois sçavoir si on le peut trouver dans la Bibliotheque du Roy ou ailleurs.

Voyant que M. Fabretti vous écrit en ces termes: Quam plurimas ex Etruscis inscriptionibus typis mandare neglexi, ne damno meo aliorum ingenia torqueantur etc. il me semble qu'il seroit apropos de le prier ou de les donner au public, ou de les vous communiquer pour en faire part aux curieux. Car on pourroit trouver un jour des lumieres là dessus. Et il est juste qu'on conserve ces anciens restes d'un peuple fameux.

[Postskript in l ]

Monsieur Hartman professeur à Konigsberg va publier un livre intitulé Histoire des Antiquités Apostoliques; je m'etonne que Mons. Fabretti ne veut point publier les inscriptions Etrusques. Il faut le prier ou de les donner au public ou de les vous communiquer pour en faire part aux curieux. Car on pourroit trouver un jour des lumieres là dessus. Et il est juste qu'on conserve ces anciens restes d'un peuple fameux.

Je vous supplie de faire demander des eclaircissemens sur les dioptres Telescopiques, qu'un habile homme à Berlin ami de Mons. de Spanheim souhaitte. Et de faire prendre des informations pour trouver le livre de Bohoriz de antiqua lingua Carniolana.