Series II Band 3 · No. 100.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

Hannover, 20. Februar / [2. März] 1697. [88.109.]

French

Hanover ce [20 Fevrier / 2 Mars] 1697

Voicy, Am Kopf von L von Leibniz' Hand: A Mons. l'Abbé Nicaise Hanover ce 15 Fevrier 1697 Monsieur une lettre de Monsieur de Spanheim, il n'oublie pas ses amis, quoyque ses occupations et ses ouvrages l'empechent d'estre promt à leur repondre. Mes occupations et mes travaux sont infiniment au dessous des siens, et je ne laisse pas d'estre accablé quelques fois par la multitude et par la diversité des choses, sans cela j'aurois deja repondu à vostre derniere. J'espere qu'une mienne vous aura esté rendue cependant, que j'avois ecrite avant la reception de la vostre, et je m'y rapporte.

Je vous suis infiniment obligé Monsieur de la communication des extraits des lettres de l'illustre Mons. l'Eveque d'Avranches. Puisqu'il a la bonté d'agréer les observations que j'ay faites sur des Cartes et particulierement touchant les auteurs dont il a profité, je les mettray par ecrit un de ces jours.

Quoyque je veuille bien croire, que cet auteur a esté sincere dans la profession de sa religion, neantmoins les principes qu'il a posés renferment des consequences estranges, aux quelles on ne prend pas assez garde. Après avoir detourné les philosophes de la recherche des causes finales, ou, ce qui est la même chose, de la consideration de la sagesse divine dans l'ordre des choses qui à mon avis doit estre le plus grand but de la philosophie; il en fait entrevoir la raison dans un endroit de ses principes, où voulant s'excuser de ce qu'il semble avoir attribué arbitrairement à la matiere certaines figures et certains mouvemens; il dit, qu'il a eu droit de le faire parce que la matiere prend successivement toutes les formes possibles, et qu'ainsi il a falu qu'elle soit enfin venu à celles qu'il a supposées. Mais, si ce qu'il dit est vray, si tout possible doit arriver, et s'il n'y a point de fiction [possible] quelque absurde et indigne qu'elle soit, qui n'arrive en quelque temps ou en quelque lieu de l'univers, il s'ensuit qu'il n'y a ny choix ny providence, que ce qui n'arrive point est impossible, et que ce qui arrive est necessaire, justement comme Hobbes et Spinosa le disent en termes plus clairs. Aussi peut on dire que Spinosa n'a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. des Cartes, de sorte que je crois qu'il importe effectivement pour la religion et pour la pieté, que cette philosophie soit chastiée par le retranchement des erreurs qui sont melées avec la verité.

Mons. l'Abbé Foucher est il mort ou vivant? il n'a rien dit sur ma replique dans le journal. Lorsqu'il a ecrit contre mes nouvelles pensées philosophiques il a cru que ce n'estoient que des hypotheses; mais en y meditant il trouvera qu'elles sont demonstrées.

Les Manuscrits orientaux de feu M. Golius ont esté vendus à l'encant en Hollande, c'est pitié que cette belle collection a esté dissipée. Ceux de feu M. Hinckelman, qui a publié l'Arabe de l'Alcoran, sont encor à vendre, et il y a des bonnes choses. Je suis bien aise que Mons. d'Avranches trouve son edition de l'Alcoran assez correcte. On m'asseure que le pape Innocent XI. a empeché l'edition du bon pere Maracci, quoyqu'il fut son confesseur, parce qu'il regardoit ses remarques comme une espece d'apologie de l'Alcoran, en ce qu'elles faisoient voir que les commentateurs lui donnoient tres souvent un sens raisonnable. Les Arabes ont eu des philosophes dont les sentimens sur la divinité ont esté aussi elevés que pourroient estre ceux des plus sublimes philosophes Chrestiens. Cela se peut connoistre par l'excellent livre du philosophe Autodidacte que M. Pokok a publié de l'Arabe.

A propos du Concile de Bâle (: dont peut estre des memoires se trouveront dans le diocese de Coustance, si M. d'Avranches a la bonté de les faire chercher :) je vous diray, Monsieur, une nouvelle curieuse, c'est que des memoires de certains prelats qui ont assisté au Concile de Trente ont esté decouverts, et seront publiés fidelement sur des originaux.

Mons. Meierus de Breme qui travaille au glossaire Saxonique sur mes exhortations, a esté ravi de l'approbation de M. d'Avranches. Nous ne negligerons pas l'Islandois et nous avons eu une espece de dictionnaire du vieux Scandinavien qui servira beaucoup. Les remarques sur les endroits du Litus Saxonicum qui sentent le Saxon, seroient tres utiles et il est à souhaitter qu'elles ne soyent point oubliées ny perdües. Je souhaiterois d'apprendre le jugement de Mons. l'Eveque d'Avranches de ma conjecture sur l'etymologie des Germains dont je vous ay parlé autresfois. C'est que je crois que les Herminones, partie des peuples Teutoniques chez Pline et Tacite, ont donné le nom à toute la nation; comme encor aujourdhuy vous appellés les Teutons Allemands, quoyque cela n'appartienne proprement qu'aux Sueves et Helvetiens. Il est assez ordinaire que l'aspiration s'affoiblit et se fortifie, et lorsqu'elle est renforcée le H passe en G et le contraire Darüber am Kopf der Seite in L: conferatur locus Cangnii, de j, mutato in g arrive quand le G se change en H. Ainsi de Wiseraha (comme parlent les anciens monumens) les Romains ont fait Visurgis, d'Illeraha ils ont fait Ilargus; au lieu de Gammarus nous disons Hummer (cancer scilicet marinus) et les Espagnols changent Germanos en Hermanos. Vous sçavés, Monsieur, que Hlodoveus ou Lodovicus est la meme chose que Clodovaeus; et que Childeric ne differe point de Hilderic. Or Childeric se prononçoit en Franc ou Teotisque à peu prés comme Ghilderic. Ainsi les aspirations Teotisques, en Wiseraha, Ilaraha, Herminons ou Hermens etc. estant fortes, les Romains et autres les ont marquées par le G plus tost que par un simple H. Au reste Tacite dit exprés, que le nom d'un peuple Allemand a esté donné à toute [la] nation.

Vous faites tres bien, Monsieur, de ramasser les pourtraits de M. d'Avranches, de M. de Spanheim et d'autres personnes illustres, s'il y en a encor de cette force. Mais de penser au mien, quand il s'agit de ces hommes excellens, c'est leur faire tort. S'il n'a pas esté gravé, ce n'est pas par une vanité semblable à celle de Caton qui vouloit qu'on demandât pourquoy il n'avoit point eu de statue, mais c'est par ce que j'ay crû que personne [ne] s'aviseroit de songer à ce qui me regarde.

Je n'ay pas encor vû le pourtrait de M. de Court. Il n'y a que le detail que j'estime dans ces sortes d'ouvrages, pour en tirer quelque chose d'instructif. Vos memoires y auroient esté bien necessaires.

Des libraires de Hollande pillant mon premier Tome Diplomatique sans aucun egard aux propositions raisonnables que j'ay faites, ils m'ont empeché par là de leur donner la suite. Ce sont des gens interessés et opiniastres qu'il faut abandonner à leur caprices. Pour moy je leur ay declaré, que je n'y cherche point le moindre profit. Mais je ne voulois pas que mes pieces choisies fussent noyées dans leur grand fatras. Ainsi j'aurois esté bien aise qu'ils eussent joint mon ouvrage au leur; non pas comme ils ont dessein de faire, en le mettant en pieces, pour le disperser dans le leur, mais en le laissant tel qu'il est.

Faites moy la grace, Monsieur, de faire des grands remerciemens de ma part à Monsieur le President Boisot que j'honnore infiniment. Puisqu'il m'est si favorable, le meilleur moyen d'en profiter seroit celuy que vous proposés qui est de me communiquer quelque liste des matieres ou pieces du tresor de feu Mons. son frere. Quand cette liste ne seroit point complete elle me serviroit tousjours [quelqu']imparfaite qu'elle pourroit estre. Je suis avec zele

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz