Series II Band 2 · No. 89.
LEIBNIZ AN HENRI JUSTEL
Hannover, 10./20. Oktober 1690. [162.]
[ ... ] Mons. Hugens de Zulichem a publié son excellent ouvrage de la lumière, où il a effacé à mon avis ce que des Cartes avoit donné là dessus. Il m'a fait l'honneur dans la préface et dans son ouvrage même de parler de quelques decouvertes Mathematiques que j'avois faites. Vostre Mons. Neuton m'a fait [le] même honneur dans le sien, peutestre en consideration de l'avantage que j'ay depuis long temps d'estre un membre indigne de la Société Royale d'Angleterre. Sans doute ces deux ouvrages de Messieurs Hugens et Neuton sont les plus importans en ce genre que nous ayions depuis des Cartes, dont ils redressent même les erreurs, et (qui plus est) nous font passer plus avant. Les pauvres Cartesiens ne font que copier et paraphraser eternellement les pensées de leur maistre. Mais pour avancer au de là de ce qu'il a dit, point de nouvelles. C'est là le fruit de l'esprit de secte, du quel la Societé Royale s'est affranchie par son: nullius in verba. En France et en Hollande bien des curieux sont trop Cartesiens ordinairement, c'est pourquoy, remplis qu'ils sont de certaines manieres de penser prises de leur grand auteur, ils ne sçauroient elever aisement l'esprit à donner des nouvelles ouvertures.
Cependant il me semble qu'on ne doit pas entierement rejetter les Tourbillons (vortices), dont Leucippe, et Jordan le Brun, et Kepler ont parlé long temps avant des Cartes. Et sans eux comment peut on expliquer la pesanteur et le magnetisme, qualités qui se recontrent toutes deux non seulement en terre, mais encor dans le ciel à l'egard de la disposition des planetes envers un certain centre et certaines directions des axes. De sorte que je croy que les Tourbillons ne sont pas si coupables que Mons. Neuton les fait. J'avois déja donné autres fois des demonstrations dans les Actes de Leipzig, qui pourront peut estre servir maintenant à concilier les Tourbillons avec les belles demonstrations de Mons. Neuton. Et j'ay demonstré qu'on peut donner un certain mouvement fort naturel à l'Ether deferant des planetes, qui satisfait aux regles que nostre Kepler a divinement bien inventées sur les observations de Tycho. Et sans un Ether deferant commun, d'où vient que toutes les planetes d'un même systeme vont à peu prés le même chemin, et du même costé? Ce qu'on observe non seulement dans les planetes ou satellites du soleil, mais encor dans ceux de Jupiter et de Saturne. [ ... ]