Series II Band 2 · No. 79.

LEIBNIZ FÜR ─ (?)

[Wien, Anfang Mai 1690.]

French

Je ne veux point douter de la sincerité de quantité d'habiles gens, qui s'appellent Cartesiens, et qui soutiennent que l'essence de la matiere consiste dans l'étendue, c'est à dire dans les trois dimensions; car je suis porté naturellement à presumer le meilleur d'un chacun; cependant je ne me sçaurois empecher de croire que cette opinion est peu veritable en philosophie et peu seure à l'égard de la foy. Car suivant ces principes il semble que c'est une contradiction de dire qu'un corps puisse penetrer un autre, et qu'un même corps puisse estre en plusieurs lieux; c'est à dire que plusieurs corps puissent avoir une même étendue, ou qu'un

Et un Calviniste Cartesien aura bien de la peine á croire la presence reelle, quand il seroit convaincu mille fois par l'ecriture et par la tradition puisqu'il se croira tousjours en droit d'expliquer l'Ecriture et les peres d'une maniere quelque forcée qu'elle soit qui les sauve de l'absurdité ou contradiction. Mais comme il est important à la Religion de faire voir que la veritable philosophie ne luy est point contraire, comme le dernier concile de

Le mal est cependant que les philosophes ordinaires, qui soutiennent la verité ne s'expliquent point d'une maniere assez intelligible, et se rendent méprisables aux novateurs, faute d'avoir assez de commerce avec les Mathematiques.

Pour moy j'avoue que j'ay donné au commencement dans les opinions nouvelles comme les jeunes gens font ordinairement l'opinion des novateurs, et que je ne pouvois plus souffrir ny formes substantielles ny qualités; mais j'en suis revenu après des grandes meditations; et ce n'est pas à la legere, car on sçait que j'ay travaillé dans les Mathematiques et dans la physique avec quelque succés, que j'y ay fait des découvertes; et que j'ay encor assez approfondi les matieres abstraites. Cependant quoyque je suis pour les formes et pour les qualités dans la physique generale, je ne crois pas qu'il les faille employer dans la physique particuliere. Et je ne suis pas de l'opinion du R.P. Fabry, de M. Morus, et d'autres habiles gens qui soutenoient qu'on ne sçauroit rendre raison des phenomenes particuliers de la nature par les principes mecaniques, ce qui les faisoit recourir à une puissance moyenne, à un principe Hylarchique, à une ame du Monde, à une Lumière moyenne proportionelle entre la Substance et l'accident, et choses semblables. Pour moy je tiens un milieu, et je suis persuadé que toute la physique particuliere pourroit estre expliquée mecaniquement, c'est à dire par la grandeur, la figure et le mouvement, si nous en sçaurons les ressorts cachés. Et que la pesanteur, la force elastique, la vertu de l'aimant, l'operation de la lumiere, et des sons, et tout ce qu'on admire le plus dans les corps (j'excepte tousjours la connoissance) seroit aussi intelligible, qu'une horloge, si un Ange prenoit la peine de l'expliquer.

Mais autant que je soûtiens à l'egard des phenomenes particuliers, qu'il est inutile de recourir à des principes Metaphysiques, lors qu'on a une fois bien établi les loix de mecanique, autant suis je persuadé du contraire à l'egard de la physique generale, qui consiste dans les loix de la nature ou dans les principes de la mecanique même. Car j'ay trouvé des demonstrations qui font voir, qu'il y a quelque autre chose dans les corps, que la grandeur, la figure et le mouvement et que pas un de ces trois là ne constitue point l'essence du corps. Car voulant rendre raison des loix du mouvement, j'ay trouvé que la grandeur et la figure, et en un mot, l'etendue ne suffisent point, et qu'ayant poussé l'analyse au bout, on est obligé de recourir à des principes qui ne sont pas sujets à l'imagination, quoyqu'ils soyent tres intelligibles, c'est à dire qu'il faut joindre la Metaphysique à la Geometrie; doctrinam de causa et effectu, doctrinae de toto et parte. Et c'est là la veritable conciliation de la philosophie ancienne et Moderne, qu'il faut tousjours philosopher mathematiquement et mecaniquement, autant qu'on peut, lors qu'il s'agit des phenomenes particuliers, mais qu'on doit recourir à des principes Metaphysiques pour etablir la mecanique même, ou la physique generale. Ainsi on n'employera pas les formes substantiales lors qu'il s'agira de rendre raison des couleurs, des sons, des gousts, des vertus medicinales, des operations de chymie; mais on les employera tres bien, et même on ne pourra pas s'en passer, lors qu'il s'agira d'expliquer l'essence du corps. A peu prés comme il est inutile de disputer de concursu Dei, de compositione continui, et autres choses semblables, lors qu'il s'agit de la physique speciale.

On me demandera donc comment je pretends expliquer l'essence du corps et ces formes, dont on se moque tant, sans les connoistre, et c'est ce que je vay toucher icy en peu de mots, quoyqu'il faudroit s'expliquer à fonds, et apporter tous mes raisonnemens de Geometrie et de Mecanique pour toucher des esprits prevenus. Je dis donc, que l'essence du corps ne consiste pas dans la grandeur, figure ou mouvement, mais dans la force primitive. Or la force des corps est double, sçavoir la force passive et la force active. La force passive, ou resistence, comprend tout ce que les philosophes entendent sous le nom de Matiere, et c'est par là qu'un corps s'oppose au choc d'un autre, et qu'il a ce que plusieurs appellent inertiam naturalem corporum, et qu'il est plus difficile de remuer un grand corps, qu'un petit corps, quand mêmes ils seroient sans pesanteur. Mais comme la resistence ou force passive est l'estat du corps, qui le fait resister au changement; on peut dire que la force active ou l'effort est l'estat du corps, qui produit un changement, si rien ne l'empeche. Et cet effort, en tant qu'il est primitif, et naturel à tous les corps, ou bien la cause interne, primitive des changemens, est justement ce qu'on appelle forme substantielle. Or je soutiens et je prouveray par des demonstrations memorables, que tout corps fait naturellement effort sur tous les autres, et que la force de chaque corps est infinie en elle même, mais qu'elle est limitée par les resistences et par les efforts reciproques des corps ambiens de sorte qu'on peut dire, que tous les accidens des corps ne sont que des modifications et des suites ou resultats de sa matiere et de sa forme, c'est à dire des causes internes primitives de la resistence, et de l'action. Et que le corps n'est autre chose qu'une substance qui a de la resistence et de l'effort. Or ceux qui ont de la peine à concevoir ce que c'est que resistence, n'ont qu'à mediter sur cette Antitypie (comme les Epicuréens l'appelloient), qui fait qu'un corps differe du vuide, et qu'il resiste à un autre qui tache de le penetrer, car l'etendue (c'est à dire la grandeur et la figure) n'est qu'une modification de cette resistence ou masse. Et ceux qui trouvent de la peine à concevoir ce que c'est que la force, n'ont qu'à lire ce que Galilei et Gassendi ont dit de impetu vel motu impresso a motore translato, car le mouvement n'est qu'une suite de la force. Ils trouveront que ces choses sont aussi intelligibles que la grandeur, et la figure et même d'avantage, car quoyqu'elles ne soyent pas sujettes à l'imagination, elles donnent plus de contentement à la raison, car les difficultés de compositione continui, rendent les notions de l'etendue plus difficiles que les esprits superficiels ne pensent. Au lieu que la force qui n'est autre chose que la cause interne du changement (qu'on voit subsister lors que le premier moteur ne subsiste plus), n'est pas sujette à ces embarras. On a seulement manqué en ce qu'on n'a pas assez consideré ce que c'est que la force primitive et naturelle des corps, qui ne les quitte jamais, et qui n'est que modifiée par les rencontres des autres corps.

Or s'il est vray que c'est dans cette force primitive, que l'essence du corps consiste, on trouvera une facilité admirable, à lever toutes les difficultés, que la philosophie mal entendue oppose aux verités de la foy. Car rien nous empeche maintenant de reconnoistre, que Dieu peut faire, qu'une même force individuelle s'exerce en plusieurs lieux, ou que plusieurs forces s'exercent dans un même lieu, et la presence du corps n'est autre chose que cela, et ce que S. Thomas a soutenu des Anges ou Intelligences, esse in loco per operationem, est vray à l'egard de toutes les substances créées, pourveu que par l'operation on entende la cause de l'operation c'est à dire la force, ou l'estat d'où il resulte un changement si rien ne l'empeche. Car l'essence des corps consistant dans cette force, c'est la même chose de dire que les corps sont dans le lieu, par leur essence, que de dire, qu'ils le sont par leur vertu ou force. On trouvera encor une facilité admirable à expliquer par ces principes comment les accidens peuvent subsister hors du sujet ou hors de la substance, ce que je reserve à expliquer dans un autre discours, pour n'estre pas trop long icy.

(: En (: En ... poids etc. :): Diesen Abschnit hat Leibniz in eckige Klammern gesetzt, wohl um ihn von einer Reinschrift auszuschließen. voicy la maniere. Il y a une force naturelle et primitive dans les corps, mais il y peut avoir encor une force impresse ou accidentelle, qui modifie la force naturelle. Or cette force impresse tient lieu de substance, lors que Dieu la veut conserver à part, car elle est susceptible de tout ce que la force naturelle peut recevoir, c'est donc sur cette force accidentelle que tous les autres accidens se peuvent fonder, comme etendue, figure, couleur, poids etc. :)

An praestat dicere essentiam corporis non consistere in ipsa vi sed in ejus causa interna primitiva.

Je ne m'amuseray pas à disputer contre des gens qui refusent toute la force aux corps et qui veuillent, qu'il n'y a que Dieu qui agisse, car il est aisé de faire voir que c'est detruire toutes les substances corporelles outre que le mouvement en luy même n'est pas une chose reelle, mais relative, s'il est pris pour le seul changement de la situation. Et il n'y a pas moyen de determiner le vray sujet du mouvement, entre plusieurs corps qui changent de situation entre eux, à moins que d'y joindre la consideration de l'effort, ou de la cause du mouvement qui ne se trouve dans le corps qu'à mesure qu'il participe du mouvement reel et absolu.

III. HANNOVER Juli 1690 ─ 1694