FrenchMonsieur
Je ^#.[suis In L2 : suis maintenant sur apresent sur^#.] le point de retourner chez moy, après ^#.[un In L2 : un long voyage grand voyage^#.] entrepris
par ordre de mon Prince, servant pour des recherches Historiques, où j'ay trouvé des diplomes, ^&!j(+2)
titres, et preuves indubitables propres à justifier la commune origine des Smes Maisons de
Bronsvic et d'Este, que M. Justel, du Cange et autres avoient grande raison de revoquer en
doute, parce qu'il y avoit des contradictions et faussetés dans les Historiens d'Este à cet egard,
avec une entiere confusion des temps et des ^#.[personnes. In L2 : personnes. Apresent je pense à me remettre et à reprendre le premier train, et vous ayant écrit il y a deux ans, un peu avant mon depart, je prends apresent cette même liberté, pour m'informer de vostre santé, et pour vous faire connoistre combien les idées de vostre merite eminent, me sont tousjors présentes dans l'esprit. Quand j'estois à Rome, je vis la denonciation d'une nouvelle Heresie, qu'on attribuoit à vous ou à vos amis. Et depuis je vis la lettre du R.P. Mabillon à un de mes amis, où il y avoit que l'Apologie du R.P. Le Tellier pour les Missionnaires contre la morale practique des Jesuites, avoit donné à plusieurs des impressions favorables à ces Peres, mais qu'il avoit entendu, que vous y aviés repliqué, et qu'on disoit que vous y aviés annihilé Geometriquement les raisons de ce Pere. Tout cela m'a fait juger que vous estes encor en estat de rendre service au public, et je prie Dieu que ce soit pour long temps. Il est vrai qu'il y va de mon interest, mais c'est un interest louable, qui me peut donner moyen d'apprendre soit en commun avec tous les autres qui liront vos ouvrages, soit en particulier, lorsque vos jugemens m'instruiront, si le peu de loisir que vous avés me permet d'esperer encor quelquefois cet avantage. Comme
Cependant comme^#.] ce voyage a servi en partie à me delasser l'esprit des occupations
ordinaires, j'ay eu la satisfaction de converser avec plusieurs habiles gens en matiere de
sciences et d'^#.[erudition. In L2 : d'erudition, et j'ay communiqué à quelques uns, mes pensées particulieres que vous sçavés; pour profiter de leur doutes et difficultés, et il y en a eu, qui J'ay trouvé quelques uns, qui^#.] n'etant pas satisfaits des doctrines
communes, ont trouvé une ^#.[satisfaction In L2 : satisfaction extraordinaire dans quelques uns de mes sentimens, ce qui m'a porté à les coucher par écrit, à fin qu'on les puisse communiquer plus aisement, et peutestre en feray-j'imprimer un jour quelques exemplaires sans mon nom, pour en faire part à des amis seulement, afin d'en avoir leur jugement. Je voudrois que vous les pûssiés examiner premierement, et c'est pour cela que j'en ay fait l'abregé que voici. Le corps est un aggregé de substances, et n'est pas une substance à proprement parler. Il faut merveilleuse dans certaines pensées dont je vous ay
fait part autrefois. Et où je croy que vous ne trouvés gueres à redire après mes solutions. Je leur
ay fait comprendre des choses que je suis bien aise de sousmettre icy en abregé à vostre
jugement sçavoir que les corps ne sont que d'aggregés, et non pas des substances à proprement
parler. Qu'il faut^#.] par consequent que partout ^#.[dans In L2 : dans le corps les corps^#.] il se trouve des substances
indivisibles, ingenerables et incorruptibles, ayant quelque chose de repondant aux ames. Que
toutes ces substances ont tousjours esté et seront tousjours ^#.[unies In L2 : unies à des avec des^#.] corps organiques,
diversement transformables. Que chacune de ces substances contient dans sa nature legem
continuationis seriei suarum operationum, et tout ce qui luy est arrivé et arrivera. Que toutes
ses actions viennent de son propre fonds, excepté la dependance de Dieu. Que chaque substance
exprime l'univers tout ^#.[entier In L2 : entier, mais et exactement, mais^#.] l'une plus distinctement que l'autre, sur
tout chacune à l'égard de certaines ^#.[choses, In L2 : choses, et selon son point de veue. Que et que^#.] l'union de l'ame avec le corps, et même
l'operation d'une substance sur l'autre, ne consiste que dans ce parfait accord mutuel establi
exprés par l'ordre de la premiere creation en vertu du quel chaque substance suivant ses propres
loix se rencontre dans ce [que] demandent les autres, et les operations ^#.[de In L2 : de l'une suivent ou accompagnent ainsi l'operation l'un[e] suivent
l'operation^#.] ou le changement de l'autre. Que les intelligences ou ames capables de reflexion et
de la connoissance des ^#.[verités In L2 : verités eternelles et universelles et^#.] de Dieu, ont bien des privileges, qui les
exemtent des revolutions des corps. Que pour elles il faut joindre les loix morales aux
physiques. Que toutes les choses sont faites pour elles principalement. Qu'elles forment
ensemble la Republique de l'univers, dont Dieu est le Monarque. Qu'il y a une parfaite justice
et police observée dans cette Cité de Dieu, et qu'il n'y a point de mauvaise action ^#.[sans In L2 : sans chastiment, ny de un
chastiment, ny point de^#.] bonne sans une recompense proportionnée. ^#.[Que In L2 : Que plus on connoistra les choses, plus on les trouvera les choses vont si
bien que plus on les connoistra plus on les trouvera^#.] belles et conformes aux souhaits qu'un
sage pourroit former. Qu'il faut tousjours estre content de l'ordre du passé, parce qu'il est
conforme à la volonté de Dieu absolue, qu'on connoist par l'evenement, mais qu'il faut tacher
de rendre l'avenir, autant qu'il depend de nous, conforme à la volonté de Dieu presomtive ou à
ses commandemens, orner nostre Sparte, et travailler à faire du bien sans se chagriner pourtant,
lorsque le succés y manque; dans la ferme creance, que Dieu sçaura trouver le temps le plus
propre aux changemens en mieux. Que ceux qui ne sont pas contens de l'ordre des choses ne
sçauroient se vanter d'aimer Dieu comme il faut. Que la justice n'est autre chose que la charité
du sage. Que la charité est une bienveuillance universelle, dont le sage dispense l'execution
conformement aux mesures de la raison, à fin d'obtenir le plus grand bien. Et que la sagesse est
la science de la felicité ou des moyens de parvenir au contentement durable, qui consiste dans
un acheminement continuel à une plus grande perfection, ou au moins dans la variation d'un
même degré de perfection.
A l'égard de la physique il faut entendre la nature de la force, toute differente du
mouvement qui est quelque chose de plus relatif. Qu'il faut mesurer cette force par la quantité
de l'éffect. Qu'il y a une force absolue, une force directive, et une force respective. Que
chacune de ces forces se conserve dans le même degré dans l'univers ou dans chaque machine
non communicante avec les autres, et que les deux dernieres forces prises ensemble composent
la premiere ou l'absolue. Mais qu'il ne se conserve pas la même quantité de mouvement,
puisque je monstre, qu'autrement le mouvement perpetuel seroit tout ^#.[trouvé; In L2 : trouvé, et que l'effect seroit plus puissant que la même
force ne subsisteroit pas, et que l'effect seroit plus ou moins puissant^#.] que sa cause.
Il y a déja quelque temps que j'ay publié dans les Actes de Leipsig un ^#.[essai In L2 : essay physique pour pour^#.]
trouver les causes physiques des mouvemens des astres. Je pose pour fondement que tout
mouvement d'un solide ^#.[dans In L2 : dans le fluide, un fluide,^#.] qui se fait en ligne courbe, ou dont la velocité est
continuellement difforme, vient du mouvement du fluide même. D'où je tire cette consequence,
que les Astres ont des orbes deferens mais ^#.[fluides, In L2 : fluides. J'ay demontré qu'on peut appeller tourbillons avec les
anciens et M. des Cartes. Je croy qu'il n'y a point de vuide ny atome, que ce sont des choses
eloignées de la perfection des ouvrages de Dieu, et que tous les mouvemens se propagent d'un
corps à tout autre corps quoyque plus foiblement conforme aux distances plus grandes. Supposant
que tous les grands globes du monde connus à nous ont quelque chose d'analogique
avec l'aimant, je considere qu'outre une certaine direction qui fait qu'ils gardent le parallelisme
de l'axe, ils ont une espece d'attraction, d'où naist quelque chose de semblable à la gravité,
qu'on peut concevoir en supposant des rayons d'une matiere qui tache de s'éloigner du centre,
qui pousse par consequent vers le centre les autres qui n'ont pas le même effort. Et comparant
ces rayons d'attractions avec ceux de la lumiere, comme les corps sont illuminés de même
seront ils attirés en raison reciproque des quarrés des distances. Or ces choses s'accordent
merveilleusement avec les phenomenes. Et Kepler ayant trouvé generalement que les aires des
orbites des astres taillées par les rayons tirées du soleil à l'orbite, sont comme les temps.
J'ay demontré^#.] une proposition importante generale, que tout corps qui se meut d'une
circulation harmonique (c'est à dire en sorte que les distances du centre estant en progression
arithmetique, les velocités soyent ^#.[en In L2 : en progression harmonique harmonique,^#.] ou reciproques aux distances) et qui a de
plus un mouvement paracentrique, c'est à dire de gravité ^#.[ou In L2 : ou de levité levité^#.] à l'egard du même centre,
quelque loy que garde cette attraction ou repulsion, a les aires necessairement comme les temps
de la maniere que Kepler l'a observée dans les planetes. D'où je conclus que les orbes fluides
deferens des planetes circulent harmoniquement, et j'en rends encor raison a priori. Puis
considerant ex observationibus que ce mouvement est Elliptique je trouve que les loix du
mouvement paracentrique, le quel joint à la circulation harmonique décrit des Ellipses, doit
estre tel, que les gravitations soyent reciproquement comme les quarrés des distances. C'est à
^#.[dire In L2 : dire comme les illuminations ex sole. Je justement comme nous l'avons trouvé cy dessus a priori par les loix de la radiation. J'en
deduis depuis des particularités. Et toutes ces choses sont ebauchées dans ce que j'ay publié
dans les Actes de Leipsig il y a deja quelque temps.
Je^#.] ne vous diray rien de mon calcul des incremens ou differences, par lequel je donne les
touchantes sans lever les irrationalités et ^#.[fractions, In L2 : fractions lors même que l'inconnue quand mêmes l'inconnue^#.] y est enveloppée,
et j'assujettis les quadratures et problemes transcendans à ^#.[l'analyse. In L2 : l'analyse. Et je ne parleray pas non plus d'une analyse toute nouvelle, propre à la Geometrie, et Ny d'une analyse
propre pro situ et Geometria, et^#.] differente entierement de l'algebre. Et moins encor de
quelques autres choses, dont je n'ay pas encor eu le temps de donner des essais; que je
^#.[souhaiterois In L2 : souhaiterois de pouvoir pouvoir^#.] toutes expliquer en peu de mots, pour en avoir vostre sentiment, qui me
serviroit infiniment, si vous aviés autant de loisir, que j'ay de deference pour vostre ^#.[jugement. In
L2 : jugement. Mais vostre temps est trop précieux, et ma lettre est déja assez prolixe. C'est pourquoy je finis icy, et je suis avec passion Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz à Venise ce 23 de Mars 1690
Le R.P. Mabillon mande à un de mes amis qu'on vous attribue un livre contre l'Apologie
du P. Tellier, et qu'on dit que vous y avés annihilé geometriquement (ce sont les termes) les
raisons de ce pere. Cet esté «les» jesuites «les» plus particuliers sont partis pour Lisbonne afin de
passer en Chine; le P. Grimaldi destiné à estre mandarin et successeur du P. Verbiest mort qui
en est le chef, me disoit de vouloir passer par terre, ayant des lettres du Monarque de la Chine
pour les Czars. Je me plaignois un peu à luy meme de ce qu'il depouille l'Europe de ce qu'elle
a de plus beau. Cherchant les meilleures inventions même militaires sans avoir egard aux bulles
et sans nous rapporter en echange ce que sçavent les chinois. Du reste ce pere ne manque pas de
merite.
/ Je prie Dieu de vous conserver longtemps et je suis^#.]