Series II Band 2 · No. 63.

LEIBNIZ AN SIMON FOUCHER

[Wien, Ende 1688.] [50.67.]

French

Je suis en voyage quasi toute cette année pour mes recherches d'Histoire, que je fais par ordre de S.A.S. d'Hanover. J'ay esté long temps en Hesse, en Franconie, en Suabe, et en Baviere, et enfin je suis descendu à Vienne, pour profiter de la Bibliotheque Imperiale, où il y a bien des Ms. considerables touchant l'Historie d'Allemagne, comme il est aisé de juger. J'aurois souhaitté de pouvoir aller premierement par la Hollande en France, et puis retourner par Strasbourg, et par la Suabe, Baviere, Austriche, Boheme et Saxe, mais mon instruction ne me l'a pas permis. Cependant je souhaitte de tout mon coeur ce voyage de France, pour vous revoir, Monsieur, et plusieurs autres illustres amis, qui auront bien profité en découvertes depuis le temps de nostre separation comme j'ay fait aussi. Sur tout je souhaitte de revoir nostre incomparable Monsieur Thevenot, à qui je suis si obligé. De sorte que si Dieu le permet je feray asseurement ce voyage pour ma satisfaction et pour apprendre bien des belles choses dans les sciences. Je pourray aussi leur communiquer des choses que je ne sçavois pas, quand j'estois autres fois en France. Entre autres j'ay quelques considerations de consequence touchant le systeme de l'univers; et j'ay trouvé qu'en supposant que tous les cercles concentriques que l'Ether décrit à l'entour du soleil font leur tours avec des forces égales entre elles et qu'entre les Planetes il y a aussi une égalité dans les forces de leur circulations, nous aurons justement le systeme des planetes, tel qu'il est, sçavoir des Ellipses dont le soleil est le foyer, et d'autres particularités. J'en ay déja communiqué quelque chose à des amis, qui la pourront publier à Leipzig.

Autant que j'ay jugé par les Nouvelles de la République des Lettres qui sont venues dans mes mains, Mons. l'Abbé Catelan n'a pas osé mordre au probleme, que j'avois proposé pour egayer un peu la dispute qui estoit entre nous, et qui estoit inutile, parce qu'il n'avoit pas seulement compris mes sentimens, comme il avoit decouvert luy même sans y penser, en m'imputant des opinions estranges, et prouvant des propositions, que je n'avois garde de contester. Cependant Mons. Hugens a pris luy même la peine de donner la solution de mon probleme, qui s'accorde avec la mienne. Le probleme est trouver une ligne, dans la quelle le corps pesant descend uniformement, et approche egalement de l'horison en temps égaux. Il faut que cette ligne soit courbe, car dans la ligne droite les descentes sont comme les quarrés des temps au lieu qu'on demande une ligne où elles soyent proportionelles aux temps. On demande donc quelle courbe c'est.

Le R.P. Malebranche avoit repondu dans les Nouvelles de la Rep. des lettres à une difficulté, que je luy avois faite en passant dans cette contestation qui estoit entre M. Catelan et moy; et il avoit reconnu en quelque façon le defaut des loix du mouvement, qu'il avoit données dans son ouvrage; mais comme il faisoit des distinctions, qui ne s'accordent pas avec les principes, que je croy d'avoir establis, j'ay fait voir dans ma replique, d'une [maniere] tres claire, en quoy luy aussi bien que M. des Cartes se sont trompés; et j'ay expliqué un tres beau principe general qui sert à examiner des propositions tant en physique qu'en mathematique; le quel s'il avoit esté connu à M. des Cartes, il n'auroit eu garde de nous donner ses loix du mouvement, qui sont tout à fait contraires à l'harmonie des choses. Je ne sçay si le R.P. Malebranche en aura profité dans la nouvelle edition de sa recherche. On fait souvent profession de n'aimer que la verité, et de ne demander que d'estre éclairci, mais souvent un peu de fausse gloire s'oppose à beaucoup de bonne intention, sans qu'on y prenne garde.

Si Mons. Findekeller, qui vous envoyera cette lettre vous marque son adresse, je vous supplie Monsieur de luy envoyer la réponse que vous me ferés, si je puis esperer ce bonheur là; mais en cas qu'il ne la vous marque point, je vous supplie de la faire envoyer à Mons. Heiss le jeune, qui l'envoyera à S.A.S. Monseigneur le prince Erneste de Hesse Rheinfels, avec cette inscription: *A Monsieur Monsieur Leibniz Rheinfels chez S.A.S. Monseigneur le prince Erneste de Hesse.* parce que ce prince sçait mon adresse, et me fait la grace de me faire tenir mes lettres.

Ayez la bonté Monsieur, de temoigner à M. Thevenot, combien je l'honnore, et combien je souhaitte de le voir.