Series II Band 2 · No. 62.
LEIBNIZ AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS
[Wien, 9. Juli 1688.] [61.78.]
[ ... ] J'avoue que je n'ay jamais pû gouster cette Quietude, ou inaction et cet estat purement passif qu'ont introduit quelques Mystiques longtemps avant Molinos. Ce sont des chimeres des gens, qui ne considerent pas assez la nature de l'esprit humain. Le mal est que les anciens Mystiques estant demeurés dans la Theorie, Molinos (si on en croit les pieces de son procés) en a tiré les consequences de practique tres fausses, et fort dangereuses, mais le Cardinal Petrucci desavouant ces consequences, et d'ailleurs ayant des graves auteurs pour garants de ses propositions, quoyque erronées, je ne voy pas pourquoy le Pape doive exiger de luy des retractations comme il semble que M. du Bois le voudroit. On n'a pas droit de condamner toutes les erreurs, ny d'obliger tousjours les gens à les desavouer. Par exemple je n'approuve pas les opinions du P. Malebranche touchant les causes occasionnelles, qui veut qu'il n'y a point de force dans les corps, et que leurs estats ne sont que des causes occasionnelles des changemens, et que c'est Dieu seul qui les pousse à tous momens, mais je ne voudrois pas qu'on le mist à l'inquisition pour cela, et qu'on l'obligeast à retracter ses opinions, quoyqu'on en puisse peutestre tirer des mauvaises consequences. Il faut estre fort circomspect en matiere de retractations, pour n'obliger personne à agir contre sa conscience. Il n'y a point de fausseté, qui ne prouve, si on la pose pour vraye, qu'il n'y a point de Dieu. Cependant tout homme qui se trompe n'est pas Athée pour cela.
Je n'entre pas dans les matieres personnelles, qui touchent les Jesuites ou ceux qu'on appelle Jansenistes. Il y a par tout de l'homme, et on est sujet à se flatter. Cependant si les Jesuites ont plus de tort en quelques faits, c'est peutestre parce qu'ils sont plus puissans, et ont eu plus de moyens d'executer leur desseins, et de les maintenir. Caeteris paribus on trouvera toujours, que ceux qui ont plus de puissance, sont sujets à pecher d'avantage. Et il n'y a point de theoreme de Geometrie, qui soit plus asseuré, que cette proposition. Je m'etonne cependant, qu'on s'avise si tard de repondre à la Morale practique, qui a paru il y a longtems. Il valoit mieux ensevelir toutes ces choses dans le silence, que de venir à des eclaircissemens, qui ne seront pas toujours avantageux. Il vaut mieux [de] demeurer en droit de recuser tout, que de se justifier en quelques points à condition d'estre convaincu en d'autres. S'il y a eu des personnes interessées, ambitieuses, vindicatives, parmy quelque Ordre, cela ne sçauroit nuire à sa reputation, et à la Sainteté de son institution; non plus que le vieux procés des Dominiquains de Berne peut faire tort à cet ordre si considerable dans l'Eglise.
Il ne faut pas s'estonner, si les Jansenistes conviennent avec plusieurs Calvinistes en matiere de grace, puisqu'il y a d'autres Docteurs Catholiques, qui ont reconnu que la doctrine du Synode de Dordrecht sur ce sujet n'est pas eloignée de celle de St Thomas, et ne merite point de condemnation. Le discours sur la question si les Jansenistes doivent estre jugez heretiques, semble donner cet avantage aux Molinistes, qu'on ne peut pas les accuser de s'approcher des heretiques; mais leurs adversaires n'en demeurent point d'accord et les accusent d'estre Pelagiens, ou Semipelagiens.
Ce n'est pas moy qui impute aux pretendus Jansenistes en general, l'opinion de Descartes sur l'essence de la matiere, comme il semble que le correspondant de V.A.S. l'a pris, cependant on ne sçauroit nier que plusieurs des plus celebres ne soyent de ce sentiment, et que les Jesuites leur en font une affaire, comme si cette opinion estoit contraire à la presence reelle.
V.A. dit en quelque endroit, qu'il n'y a point d'Evesque en Allemagne, qui preche. J'en ay pourtant trouvé deux à Vienne qui le font. Le Cardinal de Colonitsch et son Successeur autrefois Evesque de Thina, maintenant de Neustat; il est vray que ce n'est qu'aux grandes festes.
A propos de Mr l'Evesque de Neustat, qui a esté autrefois à Hannover, et ailleurs, pour jetter quelques semences d'une reunion, j'ay eu l'honneur de le voir à Neustat même, où il m'a fait beaucoup de civilité. Il m'a monstré des pieces autentiques qui prouvent, que le Pape, des Cardinaux, le General des Jesuites, le Maistre du Sacré Palais, et autres qui ont esté pleinement informés de ses negotiations et desseins, les ont approuvées. Je m'imagine que son but est sans doute de faire recevoir un jour aux Protestans le Concile de Trente; mais il y va par des degrés conformes à l'humeur et à la portée des gens. En effect, à bien considerer ce Concile, il n'y a gueres de passages qui ne reçoivent un sens, qu'un protestant raisonnable puisse admettre. Et V.A.S. le peut juger par l'exemple que j'ay donné touchant l'intention necessaire pour la validité du Sacrement, car je doutois si mon explication seroit passable, mais l'approbation de M. Arnaud, qui se rapporte même aux sentimens, qu'on soutient en Sorbonne, me donne lieu d'esperer quelque chose de semblable en d'autres matieres. La meilleure marque que Mr l'Evesque de Neustat puisse donner de la sincerité de ses intentions louables, c'est que maintenant qu'il a un bel Eveché, où il peut vivre le plus content du monde, il a encore le mesme zele, estant prest à reprendre le fil de sa negotiation aussitost qu'il verra quelque apparence de fruit. [ ... ]
P. S. Quand V.A.S. ecrira [à] Rome, il seroit à propos de faire sonder chez les Eminentissimes Cardinaux, si on ne seroit pas en humeur de lever la censure par interim publiée autresfois contre l'opinion de Copernic du mouvement de la terre. Car cette hypothese est maintenant confirmée par tant de raisons tirées des nouvelles decouvertes, que les plus grands Astronomes n'en doutent presque plus. Des Jesuites tres habiles (: comme le P. des Chales :) ont avoué publiquement, qu'il sera bien difficile de trouver jamais une autre hypothese, qui puisse rendre raison de toutes choses si aisement, si naturellement, et si parfaitement. Et on voit bien que rien ne l'a empeché de s'y rendre ouvertement, que la censure. Le P. Mersenne Minime, et le P. Honoré Fabry Jesuite ont reconnu, et enseigné dans leur escrits, que la defense n'a esté que provisionnelle, jusqu'à ce qu'on fut mieux éclairci, et qu'elle a esté jugée convenable en ce tems là pour obvier au scandale, que cette doctrine repandue alors par Galilei, sembloit faire naistre dans l'esprit des foibles. Maintenant on est assez revenu de cet estonnement, et tout homme de bon sens reconnoist aisement, que quand bien l'Hypothese de Copernic seroit veritable mille fois, la Sainte Escriture n'en recevroit aucune atteinte. Si Josue avoit esté un éleve d'Aristarque ou de Copernic, il n'auroit pas laissé de parler comme il a fait, autrement il auroit choqué les assistans, et le bon sens. Tous les Copernicains quand ils parlent ordinairement et même entre eux, lorsqu'il ne s'agist pas de science, diront toujours que le soleil s'est levé ou couché, et jamais ils le diront de la terre. Ces termes sont affectés aux phenomenes et non aux causes. Il importe à l'Eglise Catholique, qu'on laisse aux Philosophes la liberté raisonnable, qui leur appartient. On ne sçauroit croire combien la censure de Copernic fait tort. Car les plus sçavants hommes d'Angleterre, Hollande et de tout le Nord (pour ne rien dire de la France), estant presque convaincus de la verité de cette Hypothese, ils considerent cette censure comme un esclavage injuste, et voyant d'ailleurs, que les plus grands Mathematiciens parmy les Catholiques, et mem̂e parmy les Jesuites sont assez informés des avantages incomparables de cette doctrine, et cependant ne laissent pas d'estre obligés à la rejetter, ils ne sçavent que dire, et sont tentés de les soubçonner de peu de sincerité; ce qui leur donne une mauvaise idée de l'Eglise Catholique. Outre que rien n'est plus contraire à des esprits solides et genereux qu'une telle contrainte. D'autres ont deja produit des passages excellens de S. Augustin, où il a fait voir que c'est prostituer la Ste Ecriture et l'Eglise, que d'abuser de leur autorité pour prevenir les gens sur des Verités de Philosophie. Il y auroit moyen de trouver quelque Expedient, si on declaroit à Rome, que tous ceux qui voudront soutenir que l'hypothese de Copernic est veritable doivent declarer en même [temps] que la Sainte Ecriture n'a pû commodement ny dû parler autrement qu'elle a fait. Et qu'elle ne s'est pas eloignée de la proprieté des mots. Et quand la Congregation changeroit ou addouciroit la censure d'autresfois, comme emanée par surprise lors que les faits n'estoient pas assez eclaircis, cela ne sçauroit nuire à son autorité, et encore moins à celle de l'Eglise, d'autant que Sa Sainteté n'y est pas intervenue. Il n'y a point de Tribunal, qui ne reforme quelquefois ses propres jugemens, et puisque les Saints Peres ont fait le même pas en rejettant les Antipodes, je ne voy pas qu'on doive estre si delicat sur une matiere pareille. Je tiens que cette ingenuité feroit un effect excellent, et plus de fruit qu'on ne pense. Car quoyque cette matiere ne soit pas de la portée du commun, elle touche fort les plus sçavans hommes et les plus excellens esprits. Or l'autorité et l'exemple des habiles gens quoyque d'un petit nombre, a beaucoup de pouvoir sur les autres. [ ... ]
[ ... ] Il semble que le P. Bourdaloue a un peu addouci les choses, quand il a appellé une louable curiosité en matiere de religion, et un desire de s'instruire à fonds, ce qui paroissoit tenir de l'esprit fort. Car on sçait assez que le feu Prince de Condé parloit cavallierement de la religion. Si le Pere Brugnoli autre Jesuite et eloquent Predicateur, que V.A.S. a entendu precher à Milan, contra la curiosità, a plus de raison que le Pere Bourdaloue, c'est un probleme qui a besoin de bien de distinctions à peu prés comme celuy de la lecture de la Sainte Escriture, sçavoir [jusqu'à quel] point on la doit accorder aux peuples. Quand on a un vray desir de sçavoir la verité joint à un esprit d'humilité, et de moderation, la curiosité en matiere de Religion est utile, autrement elle est sujette à nuire. Enfin quoyqu'on dise de la mort de ce grand Prince, le R.P. Jobert a eu raison de dire, qu'une belle vie (c'est à dire qui se soutient jusques au bout) vaut mieux qu'une belle mort. Car c'est un axiome de Mathematique que le tout est plus grand que sa partie.