Series II Band 2 · No. 56.
LEIBNIZ AN ANTOINE ARNAULD
[Hannover, September 1687]. [54.57.]
Monsieur
Il
1. Une chose exprime une autre, lors qu'il y a un rapport constant et reglé entre ce qui se peut dire de l'une et de l'autre, c'est ainsi qu'une projection de perspective exprime un plan geometral, que tout effect exprime sa cause et vice versa, et que l'ame sensitive exprime ce dont elle s'apperçoit. Toute pensée est une expression, et tout sentiment est une expression, de ce qui est etendu et divisé dans ce qui ne l'est pas, c'est à dire dans une substance qui est une chose vrayment une; mais quand cette expression est destituée de conscience elle n'est pas ce qu'on appelle pensée. Il faut encor distinguer entre une expression et [une] pensée confuse et distincte. Mon ame est tousjours affectée immediatement d'une maniere qui exprime le mouvement du moindre petit atome, comme j'entends quelque chose du mouvement de chaque vague qui est au rivage de la mer, autrement je n'entendrois pas le resultat de toutes ces vagues, qui est un grand bruit, et nos sentimens confus de la lumiere des couleurs et autres sont effect des resultats de la representation, mais ce n'est que confusement. Or il ne se passe ny dans nostre corps ny dans tout l'univers qui ne soit une suite des [bricht ab]
1. Une chose exprime une autre, lors qu'il y a un rapport constant et reglé entre ce qui se peut dire de l'une et de l'autre, c'est ainsi qu'une projection de perspective exprime son geometral. L'Expression est un genre dont le sentiment et la pensée sont des especes. Dans le sentiment ce qui est divisible ou materiel est exprimé sur ce qui ne l'est pas, c'est à dire sur une substance ou estre doué d'une veritable unité qu'on appelle l'ame. La notion de la pensée outre cela demande qu'il y ait une conscience, et c'est ce qui appartient à l'ame raisonnable.
Il ne faut pas s'estonner que je dis que nostre ame s'apperçoit (quoyque confusement) du mouvement des humeurs qui circulent dans nos vaisseaux, car c'est comme il faut que je m'apperçois du mouvement de chaque vague du rivage à fin de me pouvoir apperçevoir de ce qui resulte de leur union, sçavoir de ce grand bruit qu'on entend proche de la mer. Et comme nous sommes accoustumés à ce mouvement interne de nos humeurs nous ne nous en appercevons avec une reflexion actuelle, que lors qu'il y a de l'alteration. De plus comme nous ne nous appercevons de tous les autres corps que suivant le rapport qu'ils ont au nostre; j'ay raison de dire que l'ame caeteris paribus exprime plus distinctement ce qui appartient à son corps, c'est à dire qu'elle est plus affectée des changemens qui y arrivent. Et pour achever de m'expliquer sur la maniere dont je conçois que l'ame est la cause de ces sentimens, soyent
Estat precedent du monde Expression de l'Estat precedent du monde
Estat suivant Expression de l'Estat suivant
Estat des corps au moment A Estat de l'ame au moment A
Estat des corps au moment suivant B Estat de l'ame au moment B
Comme de l'estat des corps au moment A suit l'estat des corps au moment B de même l'Estat de l'ame B est une suite de l'Estat A de la même ame et il luy arrive en vertue de ses propres loix, quand on feindroit qu'il n'y aye que Dieu et elle au monde; le tout suivant ce que nous avons establi de la substance en general dans les lettres precedentes, avec vostre approbation. Comme les Estats de l'ame sont des expressions des Estats repondans du monde; et que la piqueure fait une partie de l'estat des corps au moment B, la representation de la piqueure fera aussi une partie de l'estat de l'ame au moment [B.] Et comme un moment suit d'un autre moment, de meme une representation suit d'une autre representation, ainsi il faut bien, que l'ame s'appercoive de la piqueure lors que les loix du rapport demandent qu'elle exprime plus distinctement un changement plus notable des parties de son corps. Il est vray que l'ame ne s'appercoit pas distinctement des causes de la piqueure, mais c'est qu'alors le changement des parties de son corps qui resulte de ces causes (comme lors que l'epingle ne fait qu'approcher de la peau) n'est pas encor assez grand. Et l'ame ne fait reflexion que sur les phenomenes plus singuliers, qui se distinguent des autres ne pensant distinctement à rien lors qu'elle pense egalement à tout. De sorte que je ne voy plus en quoy on y puisse trouver de la difficulté.
2. Vous voyés aussi par là, Monsieur, comment je l'entends qu'une substance corporelle se donne elle même du mouvement; car puisque tout estat present de toute substance est une suite immediate de son estat precedent. Il est vray qu'un corps qui n'a point de mouvement, ne s'en peut pas donner, mais aussi je tiens qu'il n'y a point de tel corps, et les corps à proprement parler ne sont pas poussés par les autres quand il se fait un choc mais par leur propre mouvement ou par leur ressort qui est un mouvement de leur parties interieures. Vous me dirés peutestre que Dieu peut reduire un corps à l'estat d'un parfait repos, mais je repondray qu'alors ce corps n'a garde d'estre une substance. Vous voyés aussi Monsieur, que mon raisonnement n'est pas opposé à la preuve du premier moteur. Ma main se remue, non pas parce qu'elle connoist que je le veux mais parce que je ne le pouvois vouloir avec succés, si ce n'estoit justement dans le moment que les ressorts de la main se vont debander comme il faut pour cet effect. L'un accompagne tousjours l'autre en vertu de la correspondance des substances et particulierment de l'ame et de celles qui entrent dans son corps. Chacun a sa cause immediate chez soy.
Quant aux formes substantielles ou ames, que je tiens ingenerables et incorruptibles, vous y remarqués
1. que la matiere selon S. Augustin n'est pas unum Ens mais Entia. Fort bien. Et c'est pour cela aussi que Platon consideroit la matiere (autant qu'on la separe de ce qui y est vraiment un) comme un phenomene tel qu'est l'arc en ciel. Vous vous estonnés Monsieur que je puis alleguer cette raison prise de l'unité necessaire aux substances laquelle pourroit passer chez M. Cordemoy, qui compose tout d'atomes, au lieu que selon moy cette unité substantielle ne se trouve que dans les choses animées qui à ce que vous dites ne sont pas la 100 mille millieme partie des autres. Mais je voy par là Monsieur, que je ne me suis pas bien expliqué autrement vous n'y trouveriés point d'inconvenient dans mon Hypothese. Chez moy il y a sans comparaison plus d'ames qu'il n'y a d'atomes chez M. Cordemoy, qui en fait le nombre fini au lieu que je tiens que le nombre des ames est tout à fait infini et que la matiere estant divisible sans fin on n'y peut assigner aucune partie si petite où il n'y ait dedans un corps animé, ou au
2. et 3. Je demeure d'accord qu'une parcelle de la matiere en elle meme ne deviendra jamais un vray Estre, à parler dans la rigueur Metaphysique, quelque ame qu'on luy donne, mais aussi de la maniere que vous la prenés; sçavoir pour une masse estendue et composée de parties où il n'y a que de la masse et de l'etendue, elle n'entre pas dans la substance et n'est qu'un pur phenomene; à peu prés comme l'espace, le temps, et le mouvement. On peut juger encor du peu de realité de cette masse de ce que l'estendue demande une certaine figure, et je tiens qu'il n'y a point de figure dans la nature, qui soit precise et arrestée comme j'ay déja marqué dans ma precedente. D'autant que toute partie est actuellement divisée en d'autres, de sorte qu'on ne peut assigner aucune surface
4. Vous dites Monsieur qu'on ne doit rien admettre sans fondement, et par consequent qu'on ne doit pas admettre ces ames ou formes substantielles. Mais je croy de voir que sans elles les corps ne seroient que des purs phenomenes. Ce n'est donc pas sans fondement que je les mets en avant. Outre qu'il est peu conforme à l'harmonie des choses, de ne donner qu'à cette masse seule que nous appellons corps humain, une substance sans etendue, à la quelle rien ne reponde dans les autres. Or posé qu'il y ait des substances indivisibles (comme en effect toutes les substances le sont) hors de l'homme, c'est asseurer quelque chose sans fondement, que de dire que ces substances doivent estre necessairement des esprits et qu'elles doivent penser, et quand même nous ne pourrions concevoir que corps et esprits, la consequence ne seroit point valable. Mais pour moy je croy de pouvoir concevoir une substance de la maniere que je l'ay expliquée autres fois, et que vous l'avés bien conçu vous meme, sans estre obligé d'y attacher la pensée. Or il suit de cette notion, que la masse estendue toute pure ne sçauroit faire aucune substance. De plus je demeure d'accord avec le pere Malebranche que nous n'avons point d'idée distincte de la pensée, non plus que de la couleur. Ce n'est donc que par sentiment confus que nous en avons quelque notion; et si nous n'avons pas une telle notion claire ou de sentiment touchant quelque autre substance c'est que nous n'avons pû l'experimenter et les notions confuses mais claires ne viennent que de l'experience. Il faudroit donc une demonstration qui puisse prouver que tout sentiment est une pensée, c'est à dire que toute expression ou representation distincte d'un divisible dans un indivisible, enferme une conscience. Cependant je n'asseure pas que toutes les formes substantielles sont des ames et que toutes les substances corporelles ont vie et sentiment, parce que je n'ay pas encor assez medité là dessus ny assez examiné la nature pour discerner les degres des formes par la comparaison de leur organes et operations. Mons. Malpighi a beaucoup de penchant à croire suivant des analogies fort considerables que les plantes peuvent estre comprises sous le meme genre avec les animaux.
5. Si l'on accorde une fois qu'il y a des Entelechies ou ames hors celle de l'homme, on ne doit pas douter de leur indestructibilité. Les considerations generales tirées de la notion de la substance, m'ont obligé il y a long temps de prendre ce party. Aucune substance ne sçauroit commencer ny perir, que par creation ou annihilation. Et mettant les raisons à part les experiences rendent assez probable, que tout animal estoit déja organisé, bien qu'il fust imperceptible. Et plusieurs habiles hommes particulierement Messieurs Schwammerdam et Leewenhoek (qui valent bien d'autres en ces matieres) ont penché de ce costé là. Il est plus difficile de prouver par l'experience, que l'ame des bestes ne perit pas par la
6. Les difficultés qu'on peut faire contre ces choses ne sont fondées le plus souvent que sur les préjugés de nostre imagination, car toute parcelle de la matiere estant actuellement divisée à l'infini, il n'est pas difficile de concevoir, que l'ame du belier bruslé demeure dans un corps organisé assez petit pour ne donner point de prise au feu et selon moy cette conservation est immanquable. De sçavoir si cet animal doit estre appellé belier, cela ne fait rien aux choses non plus que la question si les papillons sont des vers à soye. Ce petit animal qui estoit belier autrefois pourra estre englouti par un autre, et meme faire une partie de sa chair, de son sang; mais ce sera tousjours un autre animal. Au reste je m'ay gardé de dire, que les ames des corps bruslés ou autrement corrompus, sont unies à des corps, qui ne soyent point organisés ny animés, ce qui seroit sans doute une chose monstrueuse.
Je n'ay pas encor veu ce que M. l'Abbé Catelan m'a repliqué. Si je voy qu'il dit quelque chose qui demande un eclaircissement je tacheray de luy satisfaire.
Enfin pour ramasser mes pensées en peu de mots, je tiens que toute substance enferme dans sa notion tous ses estats passés et à venir et exprime même tout l'univers selon son point de veue, rien estant si éloigné de l'autre qu'il n'ait commerce avec luy. Et si elle a un corps, ce sera selon le rapport aux parties de son corps qu'elle exprime plus immediatement. Et par consequent rien ne luy arrive que de son fonds et en vertu de sa propre notion, pourveu qu'on y joigne le concours de Dieu, mais elle s'apperçoit des autres choses, par ce qu'elle les exprime naturellement ayant esté creée d'abord en sorte qu'elle le puisse faire dans la suite et s'y accomoder, et c'est dans cette obligation que consiste l'action d'une substance sur l'autre.
Quant aux substances corporelles, je tiens que la masse lors qu'on n'y considere que ce qui est divisible, est un pur phenomene que toute substance a une veritable unité à la rigueur metaphysique et qu'elle est indivisible, ingenerable et incorruptible. Que toute la matiere doit estre pleine de substances animées, ou au moins vivantes, ou ayant quelque chose d'approchant; que les generations et corruptions ne sont que des transformations du petit au grand et vice versa, qu'il n'y a point de parcelle de la matiere dans la quelle ne se trouve un monde d'une infinité de creatures tant organisées qu'amassées. Enfin que les oeuvres de Dieu sont infiniment plus grandes, plus belles, plus nombreuses, et mieux ordonnées qu'on ne croit communement et que la machine ou l'organisme c'est à dire l'ordre leur est comme essentiel jusque dans les moindres parties. Et qu'il n'y a point d'Hypothese que le fasse mieux connoistre que la nostre, suivant la quelle il y a partout des substances qui representent les perfections de Dieu et la beauté de l'univers à leur maniere et rien est demeuré vuide, inculte, sterile et sans perception. Mais les ames qui sont capables de reflexion et de la connoissance de la verité, imitent Dieu bien d'avantage et sont considerées dans l'univers d'une maniere toute particuliere puisqu'elles sont capables d'entrer en societé avec Dieu, et de composer une maniere de cité parfaite dont Dieu est le Monarque. C'est pourquoy leur conservation est accompagnée de reminiscence, de chastiment et de recompense. Et ce sont plustost les loix de la justice que celles du mouvement qui s'observent à leur egard, quoyque les unes et les autres s'observent, et que les corps servent aux esprits.