Series II Band 2 · No. 51.
LEIBNIZ AN ANTOINE ARNAULD
Hannover, 22. Juli / 1. August 1687. [42.52.]
J'ai
Je ne voudrois plus vous donner de la peine; mais la matiere des dernieres lettres etant une des plus importantes, après celles de la religion, et y ayant même grand rapport, j'avoue que je souhaiterois de pouvoir encore jouir de vos lumieres, et d'apprendre au moins vos sentimens sur mes derniers eclaircissemens. Car si vous y trouvez de l'apparence, cela me confirmera; mais si vous y trouvés encore à redire, cela me fera aller bride en main, et m'obligera d'examiner un jour la matiere tout de nouveau.
Au lieu de M. de Catelan, c'est le R.P. Malebranche qui a repliqué depuis peu, dans les Nouvelles de la Republique des Lettres, à l'objection que j'avois faite. Il semble reconnoitre que quelques unes des loix de nature, ou regles du mouvement qu'il avoit avancées, pourront difficillement estre soutenues. Mais il croit que c'est parce qu'il les avoit fondées sur la dureté infinie, qui n'est pas dans la nature. Au lieu que je crois que quand elle y seroit, ces regles ne seroient pas soutenables non plus; et c'est un defaut des raisonnemens de M. Descartes, et des siens, de n'avoir pas consideré que tout ce qu'on dit du mouvement, de l'inegalité et du ressort, se doit verifier aussi, quand on suppose ces choses infiniment petites ou infinies. En quel cas le mouvement (infiniment petit) devient repos; l'inegalité (infiniment petite) devient egalité, et le ressort (infiniment prompt) n'est autre chose qu'une dureté extreme. A peu prés comme tout ce que les Geometres demontrent de l'Ellypse se verifie d'une parabole, quand on la conçoit comme une Ellypse dont l'autre foyer est infiniment eloigné. Et c'est une chose etrange de voir que presque toutes les regles du mouvement de M. Descartes choquent ce principe que je tiens aussi infaillible en Physique qu'il l'est en Geometrie, parce que l'auteur des choses agit en parfait geometre. Si je replique au R.P. Malebranche, ce sera principalement pour faire connoitre le dit principe, qui est d'une tres grande utilité, et qui n'a guere encore eté consideré en general, que je sache.
Mais je vous arreste trop, et cette matiere n'est pas assez digne de votre attention. Je suis avec beaucoup de zele et de passion Monsieur votre tres humble et tres obeïssant serviteur
Leibniz