Series II Band 2 · No. 52.

ANTOINE ARNAULD AN LEIBNIZ

28. August [1687]. [51.53.]

French

Ce 28. Aoust.

Je dois commencer par vous faire des excuses de ce que je reponds si tard à vostre lettre du 3[0]. Avril. J'ay eu depuis ce temps là diverses maladies et diverses occupations, et j'ay de plus un peu de peine à m'appliquer à des choses si abstraites. [C'est] pourquoy je vous prie de trouver bon que je vous dise en peu de mots ce que je pense de ce qu'il y a de nouveau dans vostre derniere lettre.

1. Je n'ay point d'idée claire de ce que vous entendez par le mot d'exprimer, quand vous dittes, *que nostre ame exprime plus distinctement caeteris paribus *ce qui appartient à son corps, puisqu'elle exprime mesme tout l'Univers en certain sens*. Car si par cette expression* *vous entendez quelque pensée ou quelque connoissance je ne puis demeurer d'accord que mon ame ait plus de pensée et de connoissance du mouvement de la lymphe dans les vaisseaux lymphatiques que du mouvement des satellites de saturne. Que si ce que vous appellez expression n'est ny pensée ny connoissance je ne sçay ce que c'est. Et ainsy cela ne me peut de* *rien servir pour resoudre la difficulté que je vous avois proposée, comment mon ame peut se donner un sentiment de douleur quand on me picque, lorsque je dors, puisqu'il faudroit pour cela qu'elle connust qu'on me picque, au lieu qu'elle n'a cette connoissance que par la douleur qu'elle ressent.

2. Sur ce qu'on raisonne ainsy dans la philosophie des causes occasionnelles. *Ma main se remue si tost que je le veux. Or ce n'est pas mon ame qui est la cause reelle de ce mouvement; ce n'est pas non plus le corps. Donc c'est Dieu* vous dittes que c'est supposer qu'un corps ne se* *peut pas mouvoir soy mesme, ce qui n'est pas vostre pensée, et que vous tenez que ce qu'il y a de reel dans l'estat qu'on appelle mouvement, procede aussy bien de la substance corporelle, que la pensée et la volonté procedent de l'esprit.

Mais c'est ce qui me paroist bien difficile à comprendre qu'un corps qui n'a point de mouvement s'en puisse donner. Et si on admet cela on ruine une des preuves de Dieu qui est la necessité d'un premier moteur.

De plus, quand un corps se pourroit donner du mouvement à soy mesme, cela ne feroit pas que [ma] main se pust remuer toutes les fois que je le voudrois. Car estant sans connoissance comment pourroit elle scavoir quand je voudrois qu'elle se remuast.

3. J'ay plus de choses à dire, sur ces formes substantielles indivisibles et indestructibles que vous croiez que l'on doit admettre dans tous les animaux et peutestre mesme dans les plantes, parce qu'autrement la matiere (que vous supposez n'estre point composée d'atomes ny de points mathematiques, mais estre [divisible] à l'infiny) ne seroit point unum per se, mais* *seulement aggregatum per accidens.

*1) Je vous ay respondu qu'il est peutestre essentiel à la matiere qui est le plus imparfait de tous les estres, de n'avoir point de vraye et propre unité, comme l'a cru S. Augustin, et d'estre toujours plura entia, et non proprement unum ens; et que cela n'est pas plus incomprehensible* *que la divisibilité de la matiere à l'infiny, laquelle vous admettez.

Vous repliquez que cela ne peut estre, parce qu'il ne peut y avoir plura entia, où il n'y a* *point unum ens.

*Mais comment vous pouvez vous servir de cette raison, que M. de Cordemoy auroit pû croire vraye, mais qui selon vous doit estre necessairement fausse, puisque hors les corps animez qui n'en font pas la cent mille millieme partie, il faut necessairement que tous les autres qui n'ont point selon vous de formes substantielles, soient plura entia, et non proprement *unum ens*. Il n'est donc pas impossible qu'il y ait plura entia, où il n'y a point proprement unum ens.

*2) Je ne voy pas que vos formes substantielles puissent remedier à cette difficulté. Car l'attribut de l'ens qu'on appelle unum, pris comme vous le prenez dans une rigueur metaphysique,* doit estre essentiel et intrinseque à ce qui s'appelle unum ens. Donc si une parcelle de matiere n'est point unum ens, mais plura entia, je ne conçois pas qu'une forme substantielle qui *en estant reellement distinguée ne scauroit que luy donner une denomination extrinseque, puisse faire qu'elle cesse d'etre plura entia, et qu'elle devienne unum ens par une denomination* intrinseque. Je comprends bien que ce nous pourra estre une raison de l'appeller unum ens, en ne prenant pas le mot d'unum dans cette rigueur metaphysique. Mais on n'a pas besoin de ces formes substantielles, pour donner le nom d'un à une infinité de corps inanimez. Car n'est ce pas bien parler de dire que le soleil est un, que la terre que nous habitons est une, etc.[?] On ne *comprend donc pas qu'il y ait aucune necessité d'admettre ces formes substantielles, pour donner une vraye unité aux corps, qui n'en auroient point sans cela.

3) Vous n'admettez ces formes substantielles que dans les corps animez. Leibniz merkt an: je ne me souviens pas d'avoir dit cela Or il n'y a point* de corps animé qui ne soit organisé, ny de corps organisé qui ne soit plura entia. Donc bien loin *que vos formes substantielles fassent que les corps auxquels ils sont joints ne soient pas *plura entia*, qu'il faut qu'ils soient plura entia, afin qu'ils y soient joints.

*4) Je n'ay aucune idée claire de ces formes substantielles ou ames des brutes. Il faut que vous les regardiez comme des substances, puisque vous les appellez substantielles, et que vous dittes qu'il n'y a que les substances qui soient des estres veritablement reels, entre lesquels* *vous mettez principalement ces formes substantielles. Or je ne connois que deux sortes de substances, les corps et les esprits. Et c'est à ceux qui pretendroient qu'il y en a d'autres à nous le monstrer, selon la maxime par la quelle vous concluez vostre lettre, *qu'on ne doit rien asseurer sans fondement*. Supposant donc que ces formes substantielles sont des corps ou des* *esprits, si ce sont des corps, elles doivent estre étendues, et par consequent divisibles et divisibles à l'infiny: d'où il s'ensuit qu'elles ne sont point unum ens, mais plura entia, aussy* *bien que les corps qu'elles animent, et qu'ainsy elles n'auront garde de leur pouvoir donner une vraye unité. Que si ce sont des esprits, leur essence sera de penser: car c'est ce que je conçois par le mot d'esprit. Or j'ay peine à comprendre qu'un huistre pense, qu'un ver pense. Et de plus comme vous temoignez dans cette lettre que vous n'estes pas assuré, que les Plantes n'ont point d'ame, ny vie, ny forme substantielle, il faudroit aussy que vous ne fussiez pas assuré si les plantes ne pensent point, puisque leur forme substantielle, si elles en avoient, n'estant point un corps parce qu'elle ne seroit point etendue, devroit estre un esprit, c'est à dire une substance qui pense.

5) L'indestructibilité de ces formes substantielles ou ames des brutes, me paroist encore plus insoutenable. Je vous avois demandé ce que devenoient ces ames des brutes lorsqu'elles meurent ou qu'on les tue: Lors par exemple que l'on brusle des chenilles ce que devenoient leurs ames. Vous me repondez *qu'elle demeure dans une petite partie encore vivante du corps de chaque chenille, qui sera toujours autant petite qu'il le faut pour estre à couvert de l'action du feu qui dechire ou qui dissipe les corps de ces chenilles*. Et c'est ce qui vous fait dire, *que les anciens se sont trompez d'avoir introduit les transmigrations des ames, au lieu des transformations d'un mesme animal qui garde toujours la mesme ame*. On ne pouvoit rien s'imaginer* *de plus subtil pour resoudre cette difficulté. Mais prenez garde, Mr. à ce que je m'en vas vous dire. Quand un papillon de ver à soye jette ses oeufs, chacun de ces oeufs selon vous a une ame de ver à soie, d'où il arrive que 5 ou 6 mois après il en sort de petits vers à soye. Or si on avoit brulé cent vers à soye, il y auroit aussy selon vous cent ames de vers à soye dans autant de petites parcelles de ces cendres: mais d'une part je ne scay à qui vous pourrez persuader que chaque ver à soye après avoir esté brulé est demeuré le mesme animal qui a gardé la mesme ame jointe à une petite parcelle de cendre qui estoit auparavant une petite partie de son corps: et de l'autre si cela estoit pourquoy ne naistroit il point de vers à soye de ces parcelles de cendre, comme il en naist des oeufs.

6) Mais cette difficulté paroist plus grande dans les animaux que l'on scait plus certainement ne naistre jamais que de l'alliance des deux sexes. Je demande par exemple ce qu'est devenue l'ame du Belier qu'Abraham immola au lieu d'Isaac et qu'il brula en suite. Vous ne direz pas qu'elle est passée dans le foetus d'un autre belier. Car ce seroit la metempsycose des anciens que vous condamnez. Mais vous me repondrez qu'elle est demeurée dans une parcelle du corps de ce belier reduit en cendres, et qu'ainsy ce n'a esté que la *transformation du mesme animal qui a toujours gardé la mesme ame*. Cela se pourroit dire avec quelque vraisemblance* *dans vostre hypothese des formes substantielles, d'une chenille qui devient papillon, parce que le Papillon est un corps organisé aussy bien que la chenille, et qu'ainsy c'est un animal qui peut estre pris pour le mesme que la chenille, parce qu'il conserve beaucoup de parties de la chenille sans aucun changement, et que les autres n'ont changé que de figure. Mais cette partie du belier reduit en cendre dans laquelle l'ame du Belier se seroit retirée, n'estant point organisée ne peut estre prise pour un animal, et ainsy l'ame du belier y estant jointe ne compose point un animal, et encore moins un belier comme devroit faire l'ame d'un belier. Que fera donc l'ame de ce belier dans cette cendre[?] Car elle ne peut s'en separer pour ailleurs: ce seroit une transmigration d'ame que vous condamnez. Et il en est de mesme d'une infinité d'autres ames qui ne composeroient point d'animaux estant jointes à des parties de matiere non organisées, et qu'on ne voit pas, qui puissent l'estre selon les loix etablies dans la nature. Ce seront donc une infinité des choses monstrueuses que cette infinité d'ames jointes à des corps qui ne seroient point animez.

ll n'y a pas long temps que j'ay vu ce que Monsieur l'Abbé Catelan a repondu à vostre replique, dans les Nouvelles de la republique des lettres du mois de Juin. Ce qu'il y dit me paroist bien clair. Mais il n'a peutestre pas bien pris vostre pensée. Et ainsy j'attends la reponse que vous luy ferés. Je suis Monsieur Votre tres humble et tres obeissant serviteur A. A.