Series II Band 2 · No. 45.

LEIBNIZ AN SIMON FOUCHER

[Hannover, 23. Mai 1687.] [43.50.]

French

[L1 ]

Monsieur

J'ay receu vostre lettre avec le discours que vous avés fait sur le sentiment de S. Augustin à l'egard des Academiciens, dont je vous remercie fort; je l'ay lû avec beaucoup de plaisir. Et je vous diray sans vous flatter, que je le trouve entierement à mon gré. Les loix des Academiciens que vous exprimés par les paroles de S. Augustin sont celles de la veritable Logique. Tout ce que je trouve à adjouter c'est qu'il faut commencer à les pratiquer non seulement en rejettant ce qui est mal establi, mais en tachant d'establir peu à peu des verités solides. Je fis autre fois un essai des demonstrations de continente et contento, où je demonstray par caracteres (à peu prés de la façon de l'Algebre et des nombres) des propositions, (: dont les regles des syllogismes, et quelques propositions de Mathematique ne sont que des corollaires. :) J'en pourrois donner non seulement sur la grandeur, mais encor sur la qualité, forme, et relation et bien d'autres, qui se demonstrent toutes hypothetiquement sur quelque peu de suppositions, par la simple substitution des characteres [equivalens]. Les plus importantes seroient sur la cause, l'effect, le changement, l'action, le temps, où je trouve que la verité est bien differente de ce qu'on s'imagine. Car quoyqu'une substance se puisse appeller avec raison cause physique et souvent morale de ce qui se passe dans une autre substance, neantmoins parlant dans la rigueur metaphysique, chaque substance (conjointement avec le concours de Dieu) est la cause reelle immediate de ce qui se passe dans elle, de sorte qu'absolument parlant il n'y a rien de violent. Et même on peut dire qu'un corps n'est jamais poussé que par la force qui est en luy même. Ce qui est encor confirmé par les experiences (: car c'est par la force de son ressort qu'il s'eloigne d'un autre corps, en se restituant aprés la compression. Et quoyque la force du ressort vienne du mouvement d'un fluide, neantmoins ce fluide quand il agit est dans le corps pendant qu'il exerce son ressort. :). Mais il s'ensuit encor que dans chaque substance, qui l'est veritablement, et qui n'est pas simplement une Machine, ou un aggregé de plusieurs substances, il y a quelque moy* qui repond à ce que nous appellons l'ame en nous, et qui est ingenerable et incorruptible,* *et ne peut commencer que par la creation. Et si les animaux ne sont pas des simples Machines, il y a lieu de croire que leur generation aussi bien que leur corruption apparente, ne sont que des simples transformations d'un même animal qui est tantost plus tantost moins visible. Ce qui estoit déja le sentiment de l'auteur du livre De diaeta, qu'on attribue à Hippocrate. Cependant* *je tiens que les Esprits, tels que le nostre, sont creés dans le temps, et exemtés de ces revolutions après la mort, car ils ont un rapport tout particulier au souverain estre, un rapport dis-je qu'ils doivent conserver (: et Dieu à l'egard [d'eux] n'est pas seulement cause, mais encor seigneur, c'est ce que la religion et mêmes la raison nous enseigne. :). Si les corps n'estoient que de simples Machines, et s'il n'y avoit que de l'etendue ou de la matiere dans les corps, il est demonstrable, que tous les corps ne seroient que des phenomenes; c'est ce que Platon a bien reconnu à mon avis. Et il me semble que j'entrevoy quelque chose d'y conforme dans vos pensées, pag. 59. de vostre discours sur le sentiment de S. Augustin touchant les Academiciens. (: Je prouve même que l'estendue, la figure et le mouvement enferment quelque chose d'imaginaire et d'apparent, et quoyqu'on les conçoive plus distinctement que la couleur ou la chaleur, neantmoins quand on pousse l'analyse aussi loin que j'ay fait, on trouve que ces notions ont encor quelque chose de confus et que sans supposer quelque substance qui consiste en quelque autre chose, elles seroient aussi imaginaires que les qualités sensibles, ou que les songes bien reglés. Car par le mouvement en luy même on ne sçauroit determiner à quel sujet il appartient; et je tiens pour demonstrable, qu'il n'y a nulle figure exacte dans les corps. Platon avoit reconnu quelque chose de tout cela, mais il ne pouvoit sortir des doutes. C'est qu'en son temps la Geometrie et l'Analyse n'estoient pas assez avancées. Aristote aussi a connu la necessité de mettre quelqu'autre chose dans les corps que l'estendue, mais, n'ayant pas sçeu le mystere de la durée des substances, il a crû des veritables generations et corruptions, ce qui luy a renversés toutes ces idées. Les Pythagoriciens ont enveloppé la verité par leur [metempsychoses], au lieu de concevoir les transformations d'un même animal, ils ont crû ou au moins debité les passages d'une ame d'un animal dans l'autre, ce qui n'est rien dire. :) Mais ces sortes de considerations ne sont pas propres à estre veues de tout le monde, et le vulgaire n'y sçauroit rien comprendre avant que d'avoir l'esprit preparé.

Mons. Tschirnhaus estoit autresfois bien plus Cartesien, qu'il n'est apresent, mais j'ay contribué quelque chose à le desabuser; et je luy ay fait voir qu'on ne se sçauroit fonder sur aucun raisonnement avant que de sçavoir si la notion est possible, en quoy M. des Cartes a manqué; aussi la conception pretendue claire et distincte e[s]t sujette à bien d'illusions. Cependant il ne faut pas s'imaginer que nous puissions tousjours pousser l'analyse à bout jusqu'aux premiers possibles, aussi ne l'est il pas necessaire pour la science. Il est vray qu'en ce cas elle seroit accomplie. Cependant il y a quantité de bonnes pensées dans le livre de M. Tschirnhaus; sa maniere de concevoir des foyers qui soyent des lignes au lieu de points, est une belle invention. Mais il y a quelques particularités et des consequences où je tiens qu'il va trop viste. Car il croit de pouvoir determiner aisement le nombre de tou[te]s les courbes de chaque degré, ce que je scay de ne pouvoir estre ainsi; et je voudrois avoir sçeu son dessein de faire imprimer l'ouvrage pour le desabuser de bonne heure. Mais cela ne deminue rien de l'estime que je fais de son esprit.

Pour ce qui est des loix du mouvement, sans doute les regles de la statique sont bien differentes de celle de la percussion, mais elles s'accordent dans quelque chose de general, sçavoir dans l'egalité de la cause avec son effect. C'est par là que je puis determiner tant les unes que les autres. Il est constant que les loix de M. des Cartes ne s'accordent point avec l'experience, mais j'en ay fait voir la veritable raison, c'est qu'il a mal pris la force. Je ne croy pas que ce que vous dites d'un pendule, qui rencontre un autre en repos et l'emporte avec soy pour aller ensemble de compagnie, me soit contraire. Deux corps n'iroient jamais ensemble de compagnie après le choc pour en composer un seul, si une partie de la force n'estoit amortie par leur mollesse, c'est à dire transferée à leur petites parties. Et cette partie de la force qui est perdue en ce cas, est justement celle du choc. Il est bien manifeste, que le soutien A d'une* *Romaine, où une livre et 20 livres sont en equilibre, n'est chargé que de 21 livres, parce que leur centre de gravité y est attaché. Et cela se trouve aussi veritable dans le cas de l'equilibre des liqueurs. Je me souviens bien de l'experience curieuse que vous fistes voir dans la maison de M. Dalancé, en presence de M. de Mariotte et d'autres. On a parlé dans le journal de Hollande de quelque chose de semblable. Mais je n'ay besoin que d'un seul principe pour rendre raison de toutes ces choses.

M. de Mariotte et quelques autres ont fait voir que les regles de M. des Cartes sur le mouvement s'eloignent tout à fait de l'experience, mais ils n'ont pas fait voir la veritable raison, aussi M. Mariotte se fonde le plus souvent sur des principes d'experience dont je puis faire voir la raison par mon axiome general du quel à mon avis depend toute la Mecanique. Les regles de la composition du mouvement sur lesquelles plusieurs se fondent en ces matieres, souffrent plus de difficulté qu'on ne pense.

P.S. Nostre amy vous est bien obligé de vostre bonne volonté, mais il avoit crû, qu'on ne vouloit plus gueres d'estrangers. C'est de quoy il faudroit estre eclairci, et en ce cas (qui est assez vraisemblable[)], si on croyoit neantmoins qu'il pourroit estre utile, le meilleur expedient de se servir de luy, seroit de l'engager à des correspondences pour donner part non seulement de quelques decouvertes de consequence, qu'il apprend de temps en temps, mais particulierement des observations qu'il fait depuis quelques années, et qu'il apprend continuellement dans ses voyages et recherches touchant les Mines et Mineraux. Car bien des gens se sont attachés aux plantes et animaux, mais cette matiere des mineraux est encor la moins éclaircie, il croit d'avoir des ouvertures considerables là dessus, pouvant monstrer à l'oeil qu'Agricola, et tous les autres qui ont parlé de l'origine de ces choses sont bien eloignés de la verité, et que les idées que les livres et les personnes prevenues par les livres en ont, sont souvent fort mal fondées. Il seroit même prest de venir de temps en temps en personne faire des rapports à l'Academie et de recevoir des instructions pour la continuation de ces recherches, auxquelles l'Allemagne et les pays voisins fournissent principalement de la matiere, et particulierement ce pays-cy, au lieu que les mines sont moins exercées en France, en Espagne et en Italie.

Bien des gens amassent des Cabinets où il y a des mineraux, mais à moins que d'avoir des observations exactes, du lieu d'où elles ont esté tirées et de toutes les circomstances, ces collections donnent plus de plaisir aux yeux, que les lumieres à la raison. Car une plante ou un animal est un tout achevé, au lieu que les Mineraux sont ordinairement des pieces detachées, qu'on ne sçauroit bien considerer que dans leur tout. Il a fait aussi de la depense pour faire faire quantité de modelles curieux des instruments, machines, et structures dont on se sert effectivement aux mines. Car ces choses se trouvent encor nulle part décrites de la maniere qu'elles se practiquent, et on sçait maintenant bien des choses inconnues à Agricola, à Erker, et à d'autres.

Si vous voyés, Monsieur, que cette proposition qui paroist assez plausible ne tente point, c'est une marque que les belles choses qu'on vous a dites, ne sont que des complimens, ou bien si on a de la bonne volonté, comme je l'espere, qu'on n'a gueres d'esperance de reussir. Cependant je vous supplie Monsieur de faire en sorte que la chose n'eclate inutilement et qu'on ne se commette point.

[L2 ]

*Je vous suis obligé de la communication de vostre traité sur le sentiment de S. Augustin touchant les Academiciens, et je l'ay lû avec beaucoup de plaisir. Les loix de ces philosophes que vous exprimés par les paroles de S. Augustin sont les meilleures du monde; il ne faut que les éxecuter à fin d'avancer dans la recherche de la verité. J'approuve fort ce que vous dites et dans vostre lettre et dans la 59 page de ce traité qu'il faut reconnoistre avec Platon que les corps supposent les Esprits; à quoy j'adjoute, que l'estendue seul et ses modifications ne sçauroit faire une substance, comme je croy de pouvoir demonstrer, et c'est ce que Platon a reconnu aussi. (: M. des Cartes a pretendu nous donner trois demonstrations de l'existence de Dieu comme il les distingue luy même dans son Essay fait à la façon des Geometres, et adjouté à la reponse aux 2des objections, la premiere est celle de S. Anselme dont j'ay monstré le defaut, la seconde est prise de ce que l'idée de Dieu est en nous qui doit venir de quelque chose. Mais elle a le meme defaut, car souvent on croit de concevoir une chose qui est impossible, et dont on n'a aucune idée. La 3me demonstration est prise de ce que je ne sçaurois estre conservé que par le concours de Dieu. Elle a plusieurs defauts et elle enveloppe aussi le precedent en quelque façon; mais outre cela il ne prouve pas assez que le temps present ne depend pas du precedent, et que les choses ne sçauroient durer sans une nouvelle creation. :)

Pour ce qui est du mouvement, j'accorde que les regles de la statique et du mouvement acquis et de la percussion sont bien differentes, cependant elles s'accordent toutes dans un principe general, dont je me sers, qui est l'egalité de la cause et de l'effect. Je ne sçay si vous apportés les exemples mentionnés dans vostre lettre pour prouver leur difference, cependant je les puis reduire toutes à ce principe. Si quelque pendule choque un autre qui est en repos et après le choc va avec luy de compagnie, et compose un seul corps je puis demonstrer par mon principe, ce qui doit arriver et je puis faire voir que deux corps n'iroient jamais ensemble sans se separer après le choc, si une partie de la force n'estoit amortie par la mollesse des corps, c'est à dire transferée à leur parties insensibles. Et la partie de la force qui est perdue en ce cas est justement celle du choc que je puis estimer. Quant à l'exemple d'une Romaine il est bien manifeste que le soutien de celle dont vous parlés dans la quelle une livre et 20 livres sont en equilibre n'est chargé que de 21 livres parce que le centre de gravité que ces 21 livres ont dans cette situation depend directement de ce soutien et descendroit precisement autant que le soutien cederoit. Et quelque chose de semblable se trouve aussi dans l'equilibre des liqueurs car un tuyau plein d'eau qui entre dans un vase clos par en haut fait ce grand effect sur le fond parce que comme vous sçavés l'eau dans le tuyau descend d'une grande hauteur, pendant que ce qu'elle presse n'obeit que fort peu. Je me souviens fort bien de l'experience curieuse et considerable que vous monstrates dans la maison de M. Dalancé en presence de M. Mariotte et d'autres, le journal de Hollande rapporte depuis peu quelque chose semblable. Mais toutes ces choses s'accordent avec mon principe general.

J'ay contribué quelque chose à desabuser M. Tschirnhaus qui n'est plus Cartesien, qu'il estoit autres fois, et je luy avois fait voir que le defaut de la demonstration de des Cartes vient de ce qu'ìl n'a pas prouvé la possibilité de l'estre dont il suppose d'avoir l'idée. Il y a plusieurs choses excellentes dans le livre de M. Tschirnhaus particulierement touchant les foyers des courbes. Il y a quelques particularités où je ne suis pas entierement de son sentiment, par exemple à l'egard du nombre des courbes de chaque degré, à l'egard de la raison des montagnes ardentes, et à l'egard de la Medecine, mais cela n'empeche point que je ne fasse une grande estime de son esprit.

P. S. Il y a du temps que l'obstacle est levé dont on vous a parlé à l'egard de nostre amy, mais je ne sçay si on ne l'a mis en avant par maniere de defaite, car il me semble qu'on ne veut plus gueres d'estrangers. En ce cas il y auroit un expedient; ce seroit de le charger de correpondance et de recherches curieuses particulierement en matiere de mineraux avec obligation de venir quelques fois faire des rapports en personne. Je croy d'avoir parlé de Ms. Arabes et aussi de quelques Ms. de M. Vogelius. Je ne sçay quels sont ceux que M. Thevenot desire.