Series II Band 2 · No. 36.
ANTOINE ARNAULD AN LEIBNIZ
4. März 1687. [26.40.]
Ce 4. Mars 1687
Il y a longtemps, Monsieur, que j'ay reçû vôtre lettre, mais j'ay eu tant d'occupations depuis ce temps là, que je n'ay pû y repondre plûtost.
Je ne comprens pas bien, Monsieur, ce que vous entendez par cette ~~expression plus~~
*distincte que nostre ame porte de ce qui arrive maintenant à l'égard de son corps*, et
comment cela puisse faire que quand on me picque le doigt mon ame connoisse cette picqueure
avant qu'elle en ait le sentiment de douleur. Cette même expression plus distincte etc. luy
devroit donc faire connoistre une infinité d'autres choses qui se passent dans mon corps, qu'elle
ne connoist pas neanmoins, comme tout ce qui se fait dans la digestion et la nutrition.
Quant à ce que vous dites: Que quoyque mon bras se leve lorsque je le veux lever, ce n'est pas que mon ame cause ce mouvement dans mon bras; mais c'est que quand je le veux lever, *c'est justement dans le moment que tout est disposé dans le corps pour cet effet; de sorte que le corps se meut en vertu de ses propres loix, quoyqu'il arrive par l'accord admirable, mais inmanquable des choses entre elles, que ces loix y conspirent justement dans le moment que la volonté s'y porte: Dieu y ayant eu égard par avance, lorsqu'il a pris sa resolution sur cette suite de toutes les choses de l'univers*. ll me semble que c'est dire la même chose en d'autres termes, que disent ceux qui pretendent, que ma volonté est la cause occasionnelle du mouvement de mon bras, et que Dieu en est la cause reelle. Car ils ne pretendent pas que Dieu fasse cela dans le temps par une nouvelle volonté, qu'il ait chaque fois que je veux lever le bras: mais par cet acte unique de la volonté éternelle, par la quelle il a voulu faire tout ce qu'il a prevu qu'il seroit necessaire qu'il fist, afin que l'univers fust tel qu'il a jugé qu'il devoit estre. Or n'est-ce pas à quoy revient ce que vous dites, que la cause du mouvement de mon bras lorsque je le veux lever, est l'accord admirable mais inmanquable des choses entre elles, qui vient de *ce que Dieu y a eu égard par avance lorsqu'il a pris sa resolution sur cette suite de toutes les choses de l'univers*. Car cet égard de Dieu n'a pû faire qu'une chose soit arrivée sans une cause reelle: il faut donc trouver la cause reelle de ce mouvement de mon bras. Vous ne voulez pas que ce soit ma volonté. Je ne croy pas aussi que vous croyez qu'un corps puisse se mouvoir soi-même ou un autre corps comme cause reelle et efficiente. Reste donc que ce soit cet égard de Dieu qui soit la cause reelle et efficiente du mouvement de mon bras. Or vous appellez vous même cet égard de Dieu sa resolution, et resolution et volonté sont la même chose: donc selon vous toutes les fois que je veux lever le bras, c'est la volonté de Dieu qui est la cause reelle et efficiente de ce mouvement.
Pour la 2. Difficulté je connois presentement vôtre opinion tout autrement que je ne faisois. Car je supposois que vous raisonniez ainsi. Les corps doivent estre de vraies substances: or ils ne peuvent estre de vraies substances qu'ils n'aient une vraie unité, ny avoir une vraie unité qu'ils n'aient une forme substantielle: Donc l'essence du corps ne peut pas estre l'étendue, mais tout corps outre l'étendue doit avoir une forme substantielle. A quoy j'avois opposé qu'une forme substantielle divisible, comme elles le sont presque toutes au jugement des partisans des formes substantielles, ne sçauroit donner à un corps l'unité qu'il n'auroit pas sans cette forme substantielle.
Vous en demeurez d'accord, mais vous pretendez que toute forme substantielle est indivisible, indestructible et ingenerable, ne pouvant estre produite que par une vraie creation.
D'où il s'ensuit 1. que tout corps qui peut estre divisé chaque partie demeurant de même nature que le tout, comme les metaux, les pierres, le bois, l'air, l'eau et les autres corps liquides, n'ont point de forme substantielle.
2. Que les plantes n'en ont point aussi, puisque la partie d'un arbre ou estant mise en terre, ou greffée sur un autre, demeure arbre de même espece qu'il estoit auparavant.
3. Qu'il n'y aura donc que les animaux qui auront des formes substantielles. ll n'y aura donc selon vous que les animaux qui seront de vraies substances.
4. Et encore vous n'en estes pas si assuré que vous ne disiez, que si les bruttes n'ont point
d'ame ou de forme substantielle, il s'ensuit que hormis l'homme, il n'y auroit rien de substantiel
dans le monde visible, parce que vous pretendez que l'unité substantielle demande un
estre accompli indivisible, et naturellement indestructible, ce qu'on ne sçauroit trouver que
dans une ame ou forme substantielle à l'exemple de ce qu'on appelle moy.
5. Tout cela aboutit à dire que tous les corps dont les parties ne sont que machinalement unies, ne sont point des substances, mais seulement des machines ou aggregez de plusieurs substances.
Je commenceray par ce dernier, et je vous diray franchement qu'il n'y a en cela qu'une
dispute de mot. Car St. Augustin ne fait point de difficulté de reconnoistre que les corps n'ont
point de vraie unité, parce que l'unité doit estre indivisible, et que nul corps n'est indivisible.
Qu'il n'y a donc de vraie unité que dans les esprits, non plus que de vray moy. Mais que
concluez vous de là: Qu'il n'y a rien de substantiel dans les corps, qui n'ont point d'ame ou de
forme substantielle. Afin que cette conclusion fut bonne, il faudroit avoir auparavant defini
substance et substantiel en ces termes: J'appelle substance et substantiel ce qui a une
vraie unité. Mais comme cette definition n'a pas encore esté recue, et qu'il n'y a point de
Philosophe qui n'ait autant de droit de dire: J'appelle substance ce qui n'est point modalité ou
maniere d'estre; et qui en suite ne puisse soûtenir que c'est un paradoxe de dire qu'il n'y a rien
de substantiel dans un bloc de marbre, puisque ce bloc de marbre n'est point la maniere d'estre
d'une autre substance. Et que tout ce que l'on pourroit dire est que ce n'est pas une seule
substance, mais plusieurs substances jointes ensemble machinalement. Or c'est ce me semble
un paradoxe, dira ce Philosophe, qu'il n'y ait rien de substantiel dans ce qui est plusieurs
substances. ll pourra ajoûter, qu'il comprend encore moins ce que vous dites, Que les corps
*seroient sans doute quelque chose d'imaginaire et d'apparent seulement, s'il n'y avoit que de
la matiere et ses modifications*. Car vous ne mettez que de la matiere et ses modifications dans
tout ce qui n'a point d'ame ou de forme substantielle, indivisible, indestructible et ingenerable:
Et ce n'est que dans les animaux que vous admettez de ces sortes de formes. Vous seriez donc
obligé de dire que tout le reste de la nature est quelque chose d'imaginaire et d'apparent
seulement; Et à plus forte raison vous devriez dire la même chose de tous les ouvrages des
hommes.
Je ne sçaurois demeurer d'accord de ces dernieres propositions. Mais je ne voy aucun
inconvenient de croire que dans toute la nature corporelle, il n'y a que des machines et des
aggregez des substances, moy, ce que n'a point la corporelle. D'où il s'ensuit qu'on ne
peut alleguer cela pour prouver que l'étendue n'est point l'essence du corps, parce qu'il
n'auroit point de vraie unité, s'il avoit l'étendue pour son essence, puisqu'il peut estre de
l'essence du corps de n'avoir point de vraie unité, comme vous l'avouez de tous ceux qui ne
sont point joints à une ame ou à une forme substantielle.
Mais je ne sçay, Monsieur, ce qui vous porte que à croire qu'il y a dans les Brutes de ces
ames ou formes substantielles, qui doivent estre selon vous indivisibles, indestructibles et
ingenerables. Ce n'est pas que vous jugiez cela necessaire pour expliquer ce qu'elles font. Car
vous dites expressement, Que tous les phenomenes des corps peuvent estre expliquez machinalement
*ou par la philosophie corpusculaire suivant certains principes de mechaniques posez,
sans qu'on se mette en peine s'il y a des ames ou non*. Ce n'est pas aussi par la necessité qu'il y
a que les corps des brutes aient une vraie unité, et que ce ne soient pas seulement des machines
ou des aggregez de substances. Car toutes les plantes pouvant n'estre que cela, quelle necessité
pourroit-il y avoir que les brutes fussent autre chose? On ne voit pas de plus que cette opinion
se puisse facilement soûtenir en mettant ces ames indivisibles et indestructibles. Car que
repondre aux vers qui estant partagez en deux chaque partie se meut comme auparavant. Si le
feu prenoit à une des maisons où on nourrit des cent mille vers à soie, que deviendroient ces
cent mille ames indestructibles? Subsisteroient elles separées de toute matiere comme nos
ames. Que devinrent de même les ames de ces millions de grenouilles que Moyse fit mourir
quand il fit cesser cette plaie: et de ce nombre innombrable de cailles qui tuerent les lsraelites
dans le desert, et de tous les animaux qui perirent par le deluge. ll y a encore d'autres embarras
sur la maniere dont ces ames se trouvent dans chaque brute à mesure qu'elles sont conçues:
Est-ce qu'elles estoient in seminibus? Y estoient elles indivisibles et indestructibles. Quid ergo
*fit, cum irrita cadunt sine ullis conceptibus semina. Quid cum Bruta mascula ad foeminas non
accedunt toto vitae suae tempore*. ll suffit d'avoir fait entrevoir ces difficultez.
ll ne reste plus qu'à parler de l'unité que donne l'ame raisonnable. On demeure d'accord
qu'elle a une vraie et parfaite unité, et un vray moy. Et qu'elle communique en quelque sorte
cette unité et ce moy à ce tout composé de l'ame et du corps qui s'appelle l'homme. Car
quoyque ce tout ne soit pas indestructible, puisqu'il perit quand l'ame est separée du corps: il
est indivisible en ce sens, qu'on ne sçauroit concevoir la moitié d'un homme. Mais en
considerant le corps separement, comme nostre ame ne luy communique pas son indestructibilité,
on ne voit pas aussi qu'à proprement parler elle luy communique ny sa vraie unité, ny
son indivisibilité. Car pour estre uni à nostre ame, il n'en est pas moins vray que ses parties ne
sont unies entre elles que machinalement, et qu'ainsi ce n'est pas une seule substance corporelle,
mais un aggregé de plusieurs substances corporelles. ll n'en est pas moins vray qu'il est
aussi divisible que tous les autres corps de la nature. Or la divisibilité est contraire à la vraie
unité. ll n'a donc point de vraie unité. Mais il en a, dites vous, par nostre ame. C'est à dire qu'il
appartient à une ame qui est vraiment une, ce qui n'est point une unité intrinseque au corps,
mais semblable à celle de diverses provinces qui n'estant gouvernées que par un seul Roy ne
font qu'un Royaume.
Cependant quoyqu'il soit vray qu'il n'y ait de vraie unité que dans les natures intelligentes dont chacune peut dire moy, il y a neanmoins divers degrez dans cette unité impropre qui convient au corps. Car quoyqu'il n'y ait point de corps pris à part qui ne soit plusieurs substances, il y a neanmoins raison d'attribuer plus d'unité à ceux dont les parties conspirent à un même dessein, comme est une maison ou une monstre, qu'à ceux dont les parties sont seulement proches les unes des autres, comme est un tas de pierres, un sac de pistolles: et ce n'est proprement que de ces derniers qu'on doit appeller des aggregez par accident. Presque tous les corps de la nature que nous appellons un comme un morceau d'or, une étoille, une planette, sont du premier genre, mais il n'y en a point en qui cela paroisse davantage que les corps organisez, c'est à dire les animaux et les plantes, sans avoir besoin pour cela de leur donner des ames. (Et il me paroist même que vous n'en donnez pas aux plantes.) Car pourquoy un Cheval ou un Oranger ne pourront ils pas estre consideré chacun comme un ouvrage complet et accompli, aussi bien qu'une Eglise ou une monstre. Qu'importe pour estre appellé un (de cette unité qui pour convenir au [corps, a] du estre differente de celle qui convient à la nature spirituelle) de ce que leurs parties ne sont unies entre elles que machinalement, et qu'ainsi ce sont des machines. N'est-ce pas la plus grande perfection qu'ils puissent avoir d'estre des machines si admirables qu'il n'y a qu'un Dieu tout-puissant qui les puisse avoir faites. Nostre corps consideré seul est donc un en cette maniere. Et le rapport qu'il a [à] une nature intelligente qui luy est unie et qui le gouverne, luy peut encore ajoûter quelque unité, mais qui n'est point de la nature de celle qui convient aux natures spirituelles.
Je vous avoue, Monsieur, que je n'ay pas d'idées assez nettes et assez claires touchant les regles du mouvement, pour bien juger de la difficulté que vous avez proposée aux Cartesiens. Celuy qui vous a repondu est M. l'Abbé de Catelan qui a beaucoup d'esprit et qui est fort bon geometre. Depuis que je suis hors de Paris, je n'ay point entretenu de commerce avec les philosophes de ce pays là. Mais puisque vous estes resolu de repondre à cet Abbé, et qu'il voudra peutestre defendre son sentiment, il y a lieu d'esperer que ces differens écrits éclairciront tellement cette difficulté que l'on sçaura à quoy s'en tenir.
Je vous suis trop obligé, Monsieur, du desir que vous témoignez avoir de sçavoir comme
je me porte. Fort bien graces à Dieu pour mon âge. J'ay seulement eu un assez grand rhume au
commencemet de cet hyver. Je suis bien aise que vous pensez à faire executer vostre machine
d'arithmetique. C'auroit esté dommage qu'une si belle invention se fust perdue.
Je suis Monsieur Vostre tres humble et tres obeissant serviteur A. Arnauld