Series II Band 2 · No. 31.

LEIBNIZ AN PIERRE BAYLE

[Hannover, 19. Januar 1687.] [32.]

French

Monsieur

Ce que j'ay joint icy, est pour le publique si vous le trouvés bon. Mais cette lettre est pour vous en particulier. Vous aurés la bonté de permettre que je profite d'une occasion, qui me fait esperer l'honneur de vostre connoissance. Je n'ay garde de la commencer par des plaintes et quoyque ce M. l'Abbé C. de Paris que je ne connois pas, et dont on vous a envoyé la reponse contre mon objection en ait usé d'une maniere assez libre je luy reponds le plus honnestement du monde. S'il n'a pas compris de quoy il s'agissoit je l'impute à sa prévention, et à son empressement. Mais s'il avoit repliqué du même air, je n'aurois plus le mot à dire à son egard pour l'excuser, et il n'y auroit point de plaisir d'enseigner les Elemens à un homme qui s'en feroit accroire publiquement. Cependant je vous aurois de l'obligation, si vous faisiés intervenir quelqu'amy Cartesien, qui fut Geometre au moins, et un peu plus versé en ces matieres. Car cellecy est assez importante non seulement pour apprendre les veritables loix de la nature, mais encor pour donner des lumieres dans la metaphysique. Et j'en ay touché quelque chose en passant. Je croy de reconnoistre que vous ne meprisés pas les considerations metaphysiques et je suis dans le même sentiment.

Mais je vous prie, Monsieur, de ne marquer mon nom que par l'initiale (par exemple Mons. L.), et Messieurs de Leipzig en usent de même ordinairement car je ne m'erige pas trop en auteur. J'ay publié quelques traités et essais touchant les affaires du droit public, et le droit civil, la physique et la Geometrie, où je ne n'ay pas volu mettre mon nom le plus souvent parceque je me contente que quelques amis versés en ces matieres le sçachent. J'ay fait depuis peu quelques recherches touchant l'Histoire de ces pays ayant eu l'occasion de voir quantité de titres tirés des Archifs qui n'ont pas encor paru. J'ay aussi quelques remarques physiques touchant l'ancienne constitution naturelle de ces pays et je puis demonstrer en consequence de certaines observations, comment quelques pierres et matieres minerales, ont esté formées, tout autrement qu'on ne s'imagine. Je vous pourrois entretenir une autres fois plus amplement de ces matieres.

Au reste je vous diray, qu'on a publié icy cette année un ouvrage in folio majore qui pourra servir à l'Histoire du temps. Le titre est: Justa Funebria serenissimo principi Johanni *Friderico Brunsvicensium et Luneburgensium Duci a Revermo et Smo fratre Ernesto Augusto Episcopo Osnabrugensi, Duci Brunsv. et Luneb. persoluta.* Les funerailles memes ont esté déja celebrées l'an 1680. Mais comme on a fait de la depense pour la graveure d'un grand nombre de tres belles tailles douces et que l'ouvrage a esté quelques fois interrompu, il n'a pû paroistre plus tost. On y voit entre autres pieces un abregé de la vie du feu Duc d'Hanover, dont la conduite dans des temps tres difficiles a esté admirée des amis et des enemis. Ces Abregés s'appellent personalia chez nous, et le [predicateur] après avoir achevé le sermon funebre les lit publiquement. Ces pieces peuvent extremement servir aux Historiens. Il y a aussi plusieurs panegyriques faits tant au nom de l'université de Helmstat que par des particuliers. Comme j'avois eu l'honneur de quelque admission auprés de ce Grand Prince, j'ay voulu temoigner ma reconnoissance par un Epicede latin fait en vers latins adressés à feu M. l'Evesque de Padeborne et Munster, qui l'a extremement gousté, comme on peut juger par sa lettre, qu'on y a jointe, et qu'on a fait non pas à cause du poeme, qu'il approuve, mais parce qu'il fait en peu de mots un eloge du feu Duc, qui vaut 100 panegyriques. L'Epicede se trouve dans cet ouvrage parmy d'autres. Mais comme je l'ay encor fait imprimer à part, je vous en envoye un exemplaire. Vous y verrés donc l'eloge de deux princes, qu'on pouvoit louer sans les flatter. Et la flatterie à l'egard de celuy, qui estoit le principal objet du poeme estoit desormais inutile. Comme l'experience admirable du vray phosphore ou de cette matiere, qui luit d'elle même, et qu'on peut même appeller un feu maniable (pourveu qu'on le fasse avec circomspection, autrement il fait les Effects de la robbe de Médée) a esté non seulement demonstrée par l'inventeur, mais en quelque façon perfectionnée dans nostre laboratoire par l'ordre du feu Duc et en ma presence, j'en ay fait dans ces vers quelque description en passant à fin de diversifier un peu la matiere. Mais pour revenir aux justa funebria tout y est tres bien representé avec quantité de particularités, qui peuvent servir à ceux qui sont curieux des matieres ceremoniales pour ne rien dire des Emblemes et autres traits de cette nature. Au moins à considerer les belles planches et tout le detail de cet ouvrage, on peut dire qu'on en a peu de pareils pour les funerailles des princes d'Allemagne. S.A.S. qui regne glorieusement aujourdhuy n'ayant rien epargné et dans la pompe et dans cette description pour marquer combien il avoit aimé son frere. Je vous entretiens de cet ouvrage, Monsieur, à fin que vous en puissiés faire quelque part au public, comme vous le jugeres à propos dans l'article des nouveaux livres. Et ce seroit nous obliger.