Series II Band 2 · No. 3.
ANTOINE ARNAULD AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS
13. März 1686. [2.4.]
Extrait d'une lettre de Mr. A. A. du 13. Mars 1686.
J'ay reçeu, Monseigneur, ce que V.A. m'a envoyée des pensées Metaphisiques de Mr.
Leibnits comme un temoignage de son affection et de son estime dont je luy suis bien obligé.
Mais je me suis trouvé si occupé depuis ce temps là, que je n'ay pû lire son écrit que depuis
trois jours. Et je suis presentement si enrhumé, que tout ce que je puis faire, est de dire en deux
mots à V.A., que je trouve dans ces pensées tant de choses qui m'effrayent, et que presque tous
les hommes, si je ne me trompe, trouveront si choquantes, que je ne vois pas de quelle utilité
pourroit estre un escrit qui apparemment sera rejetté de tout le monde. Je n'en donneray par
exemple que ce qu'il dit en l'art. 13. Que la notion individuelle de chaque personne enferme
une fois pour toutes ce qui luy arrivera à jamais etc. Si cela est, Dieu a [esté] libre de créer [ou
de ne pas créer Adam, mais supposant, qu'il l'ait voulu créer,] tout ce qui est depuis arrivé au
genre humain, et qui luy arrivera à jamais, a dû et doit arriver par une necessité plus que fatale.
Car la Notion individuelle d'Adam a enfermé qu'il auroit tant d'enfans, et la notion individuelle
de chacun de ces enfans, tout ce qu'ils feroient et tous les enfans qu'ils auroient: Et ainsi de
suite. Il n'y a donc pas plus de liberté en Dieu à l'égard de tout cela, supposé qu'il ait voulu
créer Adam, que de pretendre qu'il a esté libre à Dieu en supposant qu'il m'a voulu créer, de ne
point créer de nature capable de penser. Je ne suis point en estat d'estendre cela davantage;
mais Mr. Leibnits m'entendra bien, et peutestre qu'il ne trouve pas d'inconvenient à la consequence
que je tire. Mais s'il n'en trouve pas, il a sujet de craindre qu'il ne soit seul de son
sentiment. Et si je me trompois en cela, je le plaindrois encore davantage. Mais je ne puis
m'empescher de témoigner à V.A. ma douleur, de ce qu'il semble que c'est l'attache qu'il a, à
ces opinions là, qu'il a bien crû qu'on auroit peine à souffrir dans l'Eglise catholique, qui
l'empêche d'y entrer, quoyque si je m'en souviens bien, V.A. l'eust obligé de reconnoistre,
qu'on ne peut douter raisonnablement que ce ne soit la veritable Eglise.