Series II Band 2 · No. 290.

ANTONIO ALBERTI AN LEIBNIZ

16. Oktober 1694. [266.]

French

Monsieur ce 16 Oct. 1694

J'ay Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: Alberti été quelque temps à repondre à votre lettre du 19 Aoust parceque j'ay été incommodé et que je voulois etre mieux informé de divers faits que je croiois vous devoir faire sçavoir. Je suis surpris que vous n'ayez pas vu encore le decret et les Brefs au sujet des affaires de Louvain. Je vous les envoye et je ne doute pas que vous ne demeuriez d'accord après les avoir examinez que les P.P. Jesuites ont quelque sujet de se plaindre. Ils avoient eu assez d'adresse et de pouvoir pour faire glisser dans le bref du Pape Alexandre 7e ces termes in sensu ab auctore intento qui etoient la pierre de scandale, par où il sembloit que le St Siege determinoit le serment au fait de Jansenius. Ces Peres vouloient que le sens de Jansenius quel qu'il fut, etoit le sens que le St Siege avoit pretendu de condamner, de sorte qu'il ne servoit de rien aux defenseurs de Jansenius de faire voir qu'il avoit entendu les 5 propositions dans un sens Thomiste, parceque leurs adversaires etoient bien aises de leur accorder ce point, mais en meme temps, ils vouloient que le sentiment des Thomistes avoit été aussi condamné en un mot. Les Jansenistes se defendoient en disant que le sentiment des Thomistes etant orthodoxe, et [le] sentiment de Jansenius n'etant point different à l'egard des 5 propositions de celui des Thomistes, on ne pouvoit point accuser comme heretique le sentiment. Au lieu que les Jesuites raisonnoient tout differemment et disoient: Il est certain que le sens de Jansenius quel qu'il soit est heretique en vertu des constitutions, si donc le sens de Jansenius n'est point different de celui des Thomistes, donc les propositions sont heretiques dans le sens meme Thomistique. Or Rome aujourdhui declare que le sens qu'elle a pretendu condamner est le sensus obvius et quem ipsa verba per se exhibent. Et elle ne pretend pas qu'on aille chercher dans Jansenius le sens condamné, mais dans les propositions memes. Ce qui au sentiment de tous les habiles Jesuites qui en jettent les hauts cris tranche nettement toute la difficulté d'autant plus que le St Siege ne veut plus qu'on regarde comme heretiques que ceux qui refuseront de condamner les 5 propositions in sensu obvio[,] ce qui montre clairement qu'il ne veut plus s'embarrasser dans la question du fait, ou que du moins il ne la regarde pas comme une question de foy comme ont voulu les Jesuites pendant plus de 30 ans.

Le P. Truchsez etoit si vous voulez plus declaré contre le General que tous ses Compagnons. Et il avoit raison, car ce premier poste ne pouvoit pas lui manquer du moins après la mort du P. Segneri, qui est septuagenaire et qui est actuelement à Tivoli fort incommodé d'une ardeur d'urine et accablé de chagrin et d'affliction d'avoir perdu leur affaire dans la congregation de 5 Cardinaux dont il y en eut 2 sçavoir Albano et Pancjatici en faveur des Assistans, et 3 en faveur du General qui sont Carpegna, Marescotti, et Spada. Le P. Segneri a fort perdu de son Credit. Il s'est sur tout fort decrié par la hardiesse qu'il a eu d'aller souvent aux pieds de sa Sainteté pour lui persuader que la cour d'Espagne n'etoit plus dans les interets du P. General, et que le Roy avoit Révoqué les ordres qu'il avoit donné auparavant en sa faveur. L'Ambassadeur d'Espagne ne manquoit pas d'aller trouver aussi-tot le pape et de lui montrer les lettres de la cour en original où sa Majesté catholique lui donnoit ordre d'appuyer le general et de signifier à sa sainteté qu'il ne souffriroit jamais que les Jesuites Espagnols vinsent à un chapitre general qui n'estoit convoqué que pour opprimer un homme de bien qu'on ne pouvoit accuser d'autre chose que d'avoir defendu la pureté de la Morale chretienne contre le relaschement de nouveaux Casuistes. Ce qui etoit une conduite d'autant plus indigne que le pere General n'avoit imprimé son livre que pour obeir à un decret du St office sous Innocent XI où l'on l'exhortoit de donner au public son ouvrage. Le pape n'etoit pas trop favorable au general à cause du P. Delachaise qui avoit fait solliciter puissemment sa sainteté par le Cardinal de Fourbin en faveur de la Compagnie. Pour le Pere Ptolomei on m'a asseuré qu'il ne s'estoit pas declaré dans cette occasion, et qu'il etoit trop attaché à ses livres pour prendre beaucoup de part en ces intrigues.

Vous aurez appris sans doute par les Gazettes la mort de mr Arnaud. Des Jeunes seigneurs à la cour de France ont demandé au P. de la Chaise si on pouvoit prier Dieu pour lui, et cette Reverence leur a répondu gravement qu'il n'y avoit point de difficulté qu'on le pouvoit faire puisqu'il etoit mort dans la communion de l'Eglise.

Je ne scay si vous aurez vu le Concile Provincial qu'a tenu le Cardinal Ursini. On y recommande aux Ecclesiastiques pour Casuistes le fameux Busembaum. Monsignor Malpighi est revenu de son accident apoplectique qui a porté quelque prejudice à sa memoire, car il hesite quelque fois et cherche les mots. Il est difficile à cet âge de revenir de si loin. Mr Fabretti travaille toujours lentement mais assiduement à ses Medailles. Je ne manquerai pas de vous faire sćavoir quelque [chose] touchant les medailles du Comte de Scherarzbourg.

J'ay vû autrefois dans un livre anonyme mais qui etoit asseurement du P. Malbranche cette maniere d'expliquer l'Eucharistie dont vous me parlez. Ce livre anonyme etoit une reponse à mr De Ville qui avoit adressé le sien à Mrs du clergé. Ce mr de Ville est le P. Daniel, Jesuite. L'explication du P. Malbranche autant que je m'en puis souvenir etoit peu heureuse et fort embarrassée. Le Cardinal de Goetz s'est fort interessé icy en faveur du Coadjuteur de Mayence. Je suis avec tout le respect possible

Monsieur vot. tres humble et obeiss. serv. A. Alberti

On m'a envoyé de Florence un nouveau projet de Paix qu'on a envoyé de Hollande au Marquis Ferroni surintendant des Finances du Grand Duc où sa Majesté tres chretienne offre entre autres choses la restitution de Strasbourg, Fribourg et Luxembourg in statu quo, et Hunninghen, Fort Louis et Montroyal demolis. Vous m'obligerez Monsieur de me faire sçavoir, ce qui en est.