Series II Band 2 · No. 276.

LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE

Hannover, 2./12. Juli 1694. [260.284.]

French

Monsieur Hanover 2/12 Juillet 1694

Je vous remercie de vos communications et de ce que vous me faites lire ce que vous ecrivés à Mons. de Spanhem. Je suis faché de la mort du R.P. Dom Placide. Je crois que M. l'Abbé de la Trappe et le R.P. Dom Mabillon ont raison tous deux. Et c'est l'ordinaire dans les disputes des habiles gens. Je voudrois bien sçavoir si M. l'Abbé Berthet Jesuite autresfois, que j'ay vû à Rome avec M. le Cardinal de Bouillon est encor en vie. Il nous promettoit des belles choses sur la Musique et il est capable d'en donner.

Je vous fais souvenir de ma priere que je vous supplie de nouveau de favoriser auprés de Mons. l'Abbé Boisot, s'il voudroit bien me faire part de quelques pieces curieuses tirées du recueil des memoires du Cardinal de Granvelle. Ces Miettes ne diminueroient pas son tresor et seroient un ornement de mon Code diplomatique. Cependant je le remercie bien humblement, aussi bien que Mons. Lantin, de la bonté qu'ils ont de se souvenir de moy. Ce dernier encor pourroit enrichir le public d'une infinité de belles choses. J'ay souvent souhaitté qu'il nous donnât ce qu'il a observé sur l'Histoire des plaisirs. C'est une chose estrange, que ce qui est le but de toutes les actions des hommes, n'a esté traité de personne, au moins avec quelque étendue. Le bon M. Justel nous vouloit donner de beaux recueils des commodités de la vie, mais ils se sont perdus, par ce qu'il a trop temporisé. C'est un des sept pechés mortels des sçavans hommes.

Mons. Eggeling sçavant homme à Breme, et qui a donné des jolies choses sur quelques medailles et sur les figures d'un vase antique sous le titre de Mysteria Cereris et Bacchi, m'a envoyé dernierement un discours de Origine Nominis Germanorum. Il a là dessus un sentiment extraordinaire s'imaginant que le nom des Germains n'est pas anterieur à la guerre Cimbrique, et vient de ce que les Cimbres (je croy) parlant à Marius, demanderent des terres pour eux et pour les Teutons leur freres, qu'ils appelloient Fratres sive Germanos: il y a bien de l'erudition dans son discours mais peu de probabilité dans son opinion. Je luy ay mandé ma conjecture qui est assez nouvelle. C'est que je crois que les Germains, ne different des Hermiones ou Herminones, que de la maniere de prononcer (comme les Espagnols appellent Hermanos ceux que les latins appellent Germanos, et comme les Allemans appellent hummers que les latins appellent gammaros). Et quoyque selon Tacite et Pline les Herminons n'occupassent qu'une partie de la Germanie, neantmoins souvent une partie donne le nom au tout, comme vous appellés Allemans, tous les habitans de la Germanie; quoyque proprement il ne faille appeller Allemannos, que ceux qui sont habitans des pays du haut Rhin, sçavoir les Suisses, les Suabes et leur voisins. Je serois bien aise d'avoir vostre sentiment et celuy de vos amis sur ma conjecture.

Je suis bien aise qu'on a commencé enfin à s'opposer au pretendu supplement de Petrone qui à mon avis est eloigné de toute apparence. Le stile, et l'intrigue n'a rien qui sente Petrone, si ce n'est peutestre la hardiesse de parler des debauches outrées. Et s'il falloit donner quelque ombre de vraisemblance au recit qu'on fait, il falloit nous nommer ce volontaire françois, et ce marchand de Francfort dont on parle, et donner le moyen de voir le Manuscrit.

Que fait le R.P. Noris? Je suis bien aise qu'un homme de ce sçavoir a l'applaudissement qu'il merite. Je voudrois de tout mon coeur qu'il fut déja Cardinal. Je croy que ses envieux à force de luy vouloir faire du mal, ne serviront qu'à son avancement. Puisqu'il a tant estudié la Chronologie et les Epoques, je voudrois qu'il pensât à une chose dont je vous parleray à l'oreille. Je m'imagine que si le pape, à raison de quelque correction ou au moins de quelque supplement ou explication du calendrier Gregorien (: puisqu'en effect il y a de quoy suivant Levera qui en a écrit dans Rome meme :) retouchoit à cette matiere, et prenoit bien ses mesures avec l'Empereur et avec quelques princes de l'Empire; il y auroit moyen de le faire recevoir ainsi dans l'Empire. Je vous prie de consulter un peu là dessus le R.P. Noris en luy faisant mes recommendations. Mais il faudroit aller pian piano. Je suis avec zele

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz

Quand j'auray la reponse de M. de Spanhem je ne manqueray pas de la faire tenir. Je vous supplie aussi de mander à vostre correspondent à Paris quand vous m'honorerés de vos lettres, qu'il les fasse donner à M. Brosseau nostre Resident à Paris.

Je vous demande pardon de ce que je me suis servi de la main d'autruy, ma lettre toute écrite estant gastée par rencontre je n'ay point eu le loisir de la copier.