Series II Band 2 · No. 266.

ANTONIO ALBERTI AN LEIBNIZ

12. Juni 1694. [249.290.]

French

Monsieur ce 12 Juin 1694

Parmi *Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand *: Alberti le grand nombre des motifs que J'ay eu de regretter la perte que nous avons faite de mr le Landgrave Ernest, je vous asseure Monsieur qu'une des plus considerables a été d'etre privé de vos nouvelles, et de ne plus lire les lettres si curieuses que vous luy ecriviez et que son Altesse avoit la bonté de nous communiquer. Il ne tiendra pas à moy Monsieur que je ne vous informe exactement de ce qui se passe en cette Cour. Mais il faut pour cela prendre des mesures justes, je veux dire, faire ensorte que vos lettres me soient rendues exactement. Je n'ay receu votre lettre du 30 Decembre dernier qu'au commencement de Juin. Je porterai mes lettres à Mr Melani, qui sera aussi s'il vous plait, le Canal pour celles que vous me fairez l'honneur de m'ecrire. Car autrement je courrai risque de ne les recevoir que fort tard. Il a eté un pur hazard qu'un de mes amis trouva à la poste de Florence celle de Mr le Baron de Bodenhausen où etoit renfermée la votre.

Pour les nouvelles de ce pais, elles sont presentement assez steriles. L'affaire qui a fait le plus de bruit est le Bref du Pape à l'Archeveque de Malines et aux autres Eveques de la Flandre Espagnole: où sa sainteté leur prescrit la maniere dont ils doivent se prendre à exiger le formulaire au cas qu'ils trouvent à propos d'en introduire la souscription en ce pais là. Je suppose que vous aurez déja vu ce Bref aussi bien que celui que sa sainteté a ecrit à l'université de Louvain. Car ils on[t] eté imprimez en Flandre, aussi bien qu'en France par l'ordre de Monseigneur l'Archeveque de Rheims. Quoique la Cour de Rome ne se soit pas expliquée autant qu'il seroit à souhaiter, on voit neanmoins tres clairement per Antecedentia et Consequentia qu'elle n'exige point la creance du fait de Jansenius. Les P.P. Jesuites regardent avec le dernier chagrin cette demarche du St Siege. Le P. General fut expres au Palais à la sollicitation du P. Strix Jesuite Flamand son secretaire et son intime ami (mort depuis peu) pour en faire des plaintes à sa sainteté. Mais par bonheur pour cette Reverence elle trouva un des Ministres du Pape qui est fort dans ses interets qui lui fit remarquer que le pas qu'il alloit faire, etoit pour lui d'une extreme consequence, et qu'il n'etoit pas sage d'aller faire des remonstrances inutiles à sa sainteté sur une affaire déja terminée, et que le Pape regardoit avec complaisance, croiant avoir terminé par là les contestations qui regnent depuis si long temps. Mais ce que le P. General ne fit pas en cette occasion, a été depuis executé par le P. Segneri et ses emissaires. Ils furent trouver le Pape à qui ils representerent si vivement et si efficacement que ce qu'on venoit de faire etoit une retraction tacite de ce qu'avoit fait autrefois Alexandre 7e, et que le St Siege en recevroit une prejudice tres considerable, que le St Pere tout allarmé envoia chercher incontinent Mgre Assessore (Bernini) pour lui ordonner de suspendre l'envoi de ces brefs. Tout cela fut pourtant inutile parcequ'il y avoit deja 2 ou 3 jours qu'ils etoient partis.

L'Affaire du P. General avec la Compagnie est toujours au meme etat. Le Roi d'Espagne et l'Empereur se sont declarez en faveur de ce Pere qui ne veut point faire de congregation generale quoique celle des Procureurs du mois de Novembre dernier ait decidé qu'il la devoit intimer dans un an. Il pretend que de 33 voix en ayant eu 16 en sa faveur, la decision n'est pas legitime parcequ'il n'est pas juste de conter celles des parties interessées. Et qu'ainsi ostant des 17 voix les cinq des Assistans qui sont ses parties declarées, et des 16 celle de lui general et de son secretaire la chose se reduit à 14 contre 12. Voila mr sur quoy roule la presente contestation. Le General pretend qu'en vertu des Constitutions de St Ignace ce seroit à lui à decider en cas de pareille contestation: mais que neanmoins pour n'etre pas juge en sa propre cause il consent que le Pape depute tel nombre de prelats et de Cardinaux que sa sainteté trouvera à propos pour examiner les raisons des parties. Cela deconcerte le parti contraire qu'on appelle Olivistes, et qui a à sa tête le fameux Pere Segneri, avec les meilleures têtes de la Compagnie.

Mgr Champini a abandonné l'entreprise de Civita vecchia. On pretend que les Genois, les Florentins et meme les Espagnols sont tres contraires à cet etablissement. Le bon Monsignore etoit tres zelé pour cet oeuvre. Mais Il a eté tant prié, sollicité et meme menacé qu'enfin il a été obligé de quitter la partie.

Pour les 4[0] Tomes de Roccaberti«:» ils s'impriment actuellement chez Tinassi alla Stamperia Camerale et Mr Carteron m'a asseuré qu'il en paroitra 2 tomes à la fin de ce mois. Ce sera un grand recueïl sans choix et sans ordre. Je ne sçai même si l'affaire ira fort avant, car on dit que l'argent ne vient plus fort ponctuellement d'Espagne pour paier les ouvriers.

Mr Fabretti travaille toujours à ses Inscriptions, mais l'ouvrage devient tous les jours plus grand et plus difficile par les nouvelles inscriptions que l'on trouve comme à cause de son canonicat de St Pierre. Il est logé in Borgo. Il est privé de mille avantages qu'il auroit s'il logeoit dans la ville.

Les affaires de Naples sont toujours au meme etat. Les deputez de cette ville sont toujours icy. Ils demandent que les affaires de Religion soient de la Jurisdiction de l'ordinaire, ou que si on veut etablir l'Inquisition ce tribunal soit obligé à s'en tenir aux regles et à la maniere de proceder determinées par le droit commun. J'entrerois volontiers dans un plus grand detail, si je sçavois que vous n'avez pas vu les lettres Historiques ou le Mercure Historique où cela est marqué assez exactement aussi bien que la nouvelle secte des Chevaliers de l'Apocalypse.

Pour le R.P. Noris: je croy que vous aurez appris comme quoy après la mort du Cardinal Laurea les P.P. Jesuites exciterent contre lui une nouvelle tempete. L'occasion fut celle-cy: c'est la coutume quand il meurt quelque Cardinal de la Congregation du St office de porter au Pape tous les papiers qu'on trouve chez [lui] qui regardent les affaires de ce tribunal. Après la mort donc du Cardinal Laurea le P. Fabri di Sant'Apostoli Consulteur de ce Tribunal fut à l'audience de sa sainteté pour lui remettre divers papiers de cette nature parmi les quels on fit trouver un Votum qu'avoit fait cette Eminence il y a environ [20 ans] contre le P. Noris quand le livre de ce dernier avoit été examiné par ordre de la Congregation. Il n'en falut pas davantage pour renouveller les anciennes accusations contre le Pere. On presenta 40 ou 50 de ses propositions qu'on pretendoit etre heretiques ou erronées. L'affaire fit d'abord un grand eclat, mais le Cardinal et les autres amis de ce pere l'ont si bien appuyé qu'il en a été quité pour la peur. On ne doute point qu'il ne soit Cardinal à la premiere promotion.

On vient de me dire qu'un Jesuite a imprimé à Naples un livre en faveur de la scholastique où il maltraite terriblement les Carthesiens les Gassendistes et autres recens qu'il traite de Mohemetans et de gens [sans] Religion. J'ay vû avec plaisir ce que dit l'Auteur de l'Histoire des ouvrages des scavans de votre Codex Diplomaticus Juris Gentium. Mais en meme [temps] j'ay un extreme regret de voir par là retardée l'Edition du livre qu'on nous fait esperer sous le titre de Calculus situs et de tant d'autres beaux ouvrages que vous donneriez sans doute beaucoup plutôt au public, si vous n'etiez pas obligé de vous occuper à ces etudes ingrates.

Vous m'obligeriez de me dire quelque chose de votre opinion sur la Nature du Corps et de me communiquer les objections qu'on vous a fait là dessus. Je conviens que l'Opinion Cartesiene peut difficilement se concilier avec la presence reelle, mais je ne sçais pas s'il est evident qu'il soit impossible de les concilier. Car quoiqu'il soit de l'essence de tout corps d'avoir de l'etendue, il n'est pas neanmoins de l'essence d'aucun corps organisé en particulier d'avoir telle etendue, de sorte qu'on pourroit dire que le corps de J.C. dans l'Eucharistie a de l'etendue parce qu'il [est] essentiel à tout corps d'avoir quelque etendue, mais qu'il n'a pas la meme etendue qu'il a dans le Ciel, parceque cette etendue n'est pas de ce qui le constitue tel corps en particulier, ce qui se prouve de ce que le corps de J.C. dès le 1er instant de sa conception etoit numericé le meme que celui qui fut 30 ou 40 ans après crucifié. Il faudroit donc voir ce qui fait qu'un corps en particulier est appellé et est censé estre le meme corps, quoyqu'il augmente ou diminue son etenduë tres considerablement. Ce qui me fait souvenir du vaisseau de Thesee dont parle Plutarche dans la vie de ce Heros et qui etoit conservé religieusement à Athenes. Il arriva par la succession du temps qu'il n'y restoit plus rien de ce 1er bois dont il fut composé lors de sa premiere construction.

Mr l'Abbé Buonarota donnera bien tot au public une suite de Medaillons du Cardinal Carpegna. Ils sont au nombre de 122. Je n'ay pas encore vu mr Lorenzo Sacagni depuis que j'ay receu votre Lettre. Je ne manquerai pas de le saluer de votre part la 1ere fois que je le verrai et d'asseurer ou faire asseurer le Cardinal son maitre de vos respects. Mr Arnaud se porte fort bien. Il est du costé de Liege. Nous avons icy son neveu mr L'Abbé de Pomponne qui est venu voir Rome avec les abbez de Fourcy, de la Fayette et de Monchevreuil; ce dernier aussi bien que l'Abbé de Pomponne sont logez chez le Cardinal de Fourbin. Je suis avec toute l'affection et tout le respect possible

Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Antonio Alberti