Series II Band 2 · No. 26.

LEIBNIZ AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS

[Hannover, 8. Dezember 1686.] [25.36.]

French

[ ... ] Je Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: tiré de ma lettre Novembre 1686 ^#', In A: 28. November / 8. December 1686. prends la liberté, Monseigneur, de supplier encore V.A.S. qu'il Luy plaise d'ordonner qu'on fasse tenir à Mons. Arnaud les cy jointes; et comme il y est traité de matieres eloignées des sens exterieurs et dependentes de l'intellection pure, qui ne sont pas agreables, et le plus souvent sont méprisées par les personnes les plus vives et les plus excellentes dans les affaires du monde; je diray icy quelque chose en faveur de ces Meditations, non pas que je sois assez ridicule, pour souhaiter que V.A.S. s'y amuse, ce qui seroit aussi peu raisonnable, que de vouloir qu'un General d'armée s'applique à l'Algebre, quoyque cette science soit tres utile à tout ce qui a connexion avec les mathematiques; mais à fin que V.A.S. puisse mieux juger du but et de l'usage de telles pensées, qui pourroient paroistre peu dignes d'occuper, tant soit peu, un homme à qui tous les momens doivent estre pretieux. En effect de la maniere que ces choses sont traitées communement par les scholastiques, ce ne sont que disputes, que distinctions, que jeux de paroles. Mais il y a des veines d'or dans ces rochers steriles. Je mets en fait que la pensée est la fonction principale et perpetuelle de nostre ame. Nous penserons tousjours, mais nous ne vivrons pas tousjours icy. C'est pourquoy ce qui nous rend plus capables de penser aux plus parfaits objets et d'une maniere plus parfaite, c'est ce qui nous perfectionne naturellement.

Cependant l'estat present de nostre vie nous oblige à quantité de pensées confuses qui ne nous rendent pas plus parfaits. Telle est la connoissance des coustumes, des genealogies, des langues et même toute connoissance historique des faits tant civils, que naturels, qui nous est utile pour eviter les dangers et pour manier les corps et les hommes qui nous environnent, mais qui n'eclaire pas l'esprit. La connoissance des routes est utile à un voyageur pendant qu'il voyage; mais ce qui a plus de rapport aux fonctions où il sera destiné in patria, luy est plus important. Or nous sommes destinés à vivre un jour une vie spirituelle, où les substances separées de la matiere nous occuperons bien plus que les corps. Mais pour mieux distinguer entre ce qui éclaire l'esprit de ce qui le conduit seulement en aveugle, voicy des exemples tirés des arts: Si quelque ouvrier sçait par experience ou par tradition, que le diametre estant de 7 pieds, la circomference du cercle est un peu moins que de 22 pieds; ou si un canonnier sçait par ouy dire ou pour l'avoir mesuré souvent, que les corps sont jettés le plus loin par un angle de 45 degrés, c'est le sçavoir confusement et en artisan, qui s'en servira fort bien pour gagner sa vie, et pour rendre service aux autres; mais les connoissances qui éclairent nostre esprit, ce sont celles qui sont distinctes, c'est à dire qui contiennent les causes ou raisons, comme lorsqu' Archimede a donné la demonstration de la premiere regle et Galiléi de la seconde; et en un mot, c'est la seule connoissance des raisons en elles mêmes ou des verités necessaires et eternelles, sur tout de celles qui sont les plus comprehensives, et qui ont le plus de rapport au souverain estre, qui nous peuvent perfectionner. Cette connoissance seule est bonne par elle même. Tout le reste est mercenaire, et ne doit estre appris que par necessité, à cause des besoins de cette vie et pour estre d'autant mieux en estat de vaquer par après à la perfection de l'esprit, quand on a mis ordre à sa subsistance. Cependant le dereglement des hommes et ce qu'on appelle le soin de pane lucrando et souvent aussi la vanité fait qu'on oublie le seigneur pour le valet et la fin pour les moyens. C'est justement selon le poëte: propter vitam vivendi perdere causas. A peu près comme un avare prefere l'or à sa santé, au lieu que l'or n'est que pour servir aux commodités de la vie. Or puisque ce qui perfectionne nostre esprit (la lumiere de la grace mise à part) est la connoissance demonstrative des plus grandes verités par leurs causes ou raisons, il faut avouer que la Metaphysique ou la Theologie naturelle, qui traite des substances immaterielles, et particulierement de Dieu et de l'ame, est la plus importante de toutes. Et on n'y sçauroit assez avancer sans connoistre la veritable Notion de la Substance, que j'ay expliquée d'une telle maniere dans ma precedente lettre à M. Arnaud, que luy même, qui est si exact, et qui en avoit esté choqué au commencement, s'y est rendu. Enfin ces meditations nous fournissent des consequences surprenantes, mais d'une merveilleuse utilité pour se delivrer des plus grands scrupules touchant le concours de Dieu avec les créatures, sa prescience et preordination, l'union de l'ame et du corps, l'origine du mal, et autres choses de cette nature. Je ne dis rien icy des grands usages que ces principes ont dans les sciences humaines; mais au moins je puis dire, que rien n'eleve d'avantage nostre esprit à la connoissance et à l'amour de Dieu autant que la nature nous y aide. J'avoue que tout cela ne sert de rien sans la grace, et que Dieu donne la grace à des gens qui n'ont jamais songé à ces meditations; mais Dieu veut aussi que nous n'omettions rien du nostre, et que nous employions selon les ^#.[occasions In A: occassions les chacun selon sa vocation, les^#.] perfections qu'il a données à la nature humaine; et comme il ne nous a fait que pour le connoistre et pour l'aimer, on n'y sçauroit assez travailler, ny faire un meilleur usage de nostre temps et de nos forces, si ce n'est que nous soyons occupés ailleurs pour le public et pour le salut des autres.