Series II Band 2 · No. 26.
LEIBNIZ AN LANDGRAF ERNST VON HESSEN-RHEINFELS
[Hannover, 8. Dezember 1686.] [25.36.]
[ ... ] Je
Cependant l'estat present de nostre vie nous oblige à quantité de pensées confuses qui ne
nous rendent pas plus parfaits. Telle est la connoissance des coustumes, des genealogies, des
langues et même toute connoissance historique des faits tant civils, que naturels, qui nous est
utile pour eviter les dangers et pour manier les corps et les hommes qui nous environnent, mais
qui n'eclaire pas l'esprit. La connoissance des routes est utile à un voyageur pendant qu'il
voyage; mais ce qui a plus de rapport aux fonctions où il sera destiné in patria, luy est plus
important. Or nous sommes destinés à vivre un jour une vie spirituelle, où les substances
separées de la matiere nous occuperons bien plus que les corps. Mais pour mieux distinguer
entre ce qui éclaire l'esprit de ce qui le conduit seulement en aveugle, voicy des exemples tirés
des arts: Si quelque ouvrier sçait par experience ou par tradition, que le diametre estant de
7 pieds, la circomference du cercle est un peu moins que de 22 pieds; ou si un canonnier sçait
par ouy dire ou pour l'avoir mesuré souvent, que les corps sont jettés le plus loin par un angle
de 45 degrés, c'est le sçavoir confusement et en artisan, qui s'en servira fort bien pour gagner sa
vie, et pour rendre service aux autres; mais les connoissances qui éclairent nostre esprit, ce sont
celles qui sont distinctes, c'est à dire qui contiennent les causes ou raisons, comme lorsqu'
Archimede a donné la demonstration de la premiere regle et Galiléi de la seconde; et en un mot,
c'est la seule connoissance des raisons en elles mêmes ou des verités necessaires et eternelles,
sur tout de celles qui sont les plus comprehensives, et qui ont le plus de rapport au souverain
estre, qui nous peuvent perfectionner. Cette connoissance seule est bonne par elle même. Tout
le reste est mercenaire, et ne doit estre appris que par necessité, à cause des besoins de cette vie
et pour estre d'autant mieux en estat de vaquer par après à la perfection de l'esprit, quand on a
mis ordre à sa subsistance. Cependant le dereglement des hommes et ce qu'on appelle le soin de
pane lucrando et souvent aussi la vanité fait qu'on oublie le seigneur pour le valet et la fin pour
les moyens. C'est justement selon le poëte: propter vitam vivendi perdere causas. A peu près
comme un avare prefere l'or à sa santé, au lieu que l'or n'est que pour servir aux commodités
de la vie. Or puisque ce qui perfectionne nostre esprit (la lumiere de la grace mise à part) est la
connoissance demonstrative des plus grandes verités par leurs causes ou raisons, il faut avouer
que la Metaphysique ou la Theologie naturelle, qui traite des substances immaterielles, et
particulierement de Dieu et de l'ame, est la plus importante de toutes. Et on n'y sçauroit assez
avancer sans connoistre la veritable Notion de la Substance, que j'ay expliquée d'une telle
maniere dans ma precedente lettre à M. Arnaud, que luy même, qui est si exact, et qui en avoit
esté choqué au commencement, s'y est rendu. Enfin ces meditations nous fournissent des
consequences surprenantes, mais d'une merveilleuse utilité pour se delivrer des plus grands
scrupules touchant le concours de Dieu avec les créatures, sa prescience et preordination,
l'union de l'ame et du corps, l'origine du mal, et autres choses de cette nature. Je ne dis rien icy
des grands usages que ces principes ont dans les sciences humaines; mais au moins je puis dire,
que rien n'eleve d'avantage nostre esprit à la connoissance et à l'amour de Dieu autant que la
nature nous y aide. J'avoue que tout cela ne sert de rien sans la grace, et que Dieu donne la
grace à des gens qui n'ont jamais songé à ces meditations; mais Dieu veut aussi que nous
n'omettions rien du nostre, et que nous employions selon les ^#.[occasions