Series II Band 2 · No. 249.
LEIBNIZ AN ANTONIO ALBERTI
Hannover, 27. Dezember 1693. [106.266.]
Hanover 27 Decemb. 1693. Monsieur
Lors que M. le Landgrave Erneste estoit en vie, j'apprenois bien des choses dont je suis privé maintenant. Passe pour les affaires, car elles sont souvent assez mal conduites, pour nous faire perdre l'envie de les sçavoir. Outre que la gazette nous les apprend ordinairement au bout de quelques semaines. Mais ce qui concerne la Republique des lettres, est d'une autre nature; ces nouvelles ne vieillissent point si aisement. Et les affaires Ecclesiastiques y entrent, dont l'importance est connue. Feu Mons. le Landgrave apprenoit de Rome ce qui se passoit dans les Congregations et autrement, et pouvoit avoir du rapport au gouvernement general de l'Eglise et aux controverses illustres où entrent aussi les Censures des livres. S'il avoit vécu, j'aurois sçû bien distinctement ce qui s'est passé au dernier chapitre General des RR. PP. Jesuites, et mille autres choses que j'ignore, comme entre autres le fin de l'intrigue de l'accord tel quel entre Rome et la France.
Je puis souhaitter de sçavoir ces choses là, sans passer pour [espion]. Feu M. le Landgrave estoit trop zelé pour m'en faire part s'il n'avoit crû de le pouvoir faire. Il me consideroit comme estranger et non pas comme ennemi; il me pouvoit même considerer comme ami car j'aime la verité, partout où je la trouve. Cette envie de la sçavoir, me fait recourir à vous, Monsieur, qui l'aimés, et qui ne haissez pas ceux qui l'aiment. Vous aviés part à la correspondance de feu M. le Landgrave, et ne pourrions nous pas jouir entre nous d'une partie de cet avantage sine interposita persona? Vous aviserés là dessus.
On me dit que Monsignor Roccaberti fera imprimer un petit recueil de 40 Tomes ou volumes in fol., qui contiendra les livres faits en faveur de l'autorité Papale. J'aimerois mieux de voir le Recueil de quantité de petits mais sçavans ouvrages du parti qu'on appelle Janseniste, qu'on nous faisoit esperer il y a quelques années. Je ne sçay si vous avés vû Monsieur, ce que feu Monsieur Pelisson a donné de moy dans son 4me Tome des reflexions. Comme M. Pelisson y avoit jugé un peu cavalierement de la controverse du peché philosophique, M. Arnaud luy avoit écrit une lettre fort ample là dessus. À l'occasion de ces choses quelques sçavans hommes m'ont fait des objections sur mon opinion de la nature du corps, que je pretends consister plustost dans la Force que dans l'étendue. J'y suis venu sans aucun égard à la theologie, par des consequences qui me paroissent inevitables. Cependant les Theologiens s'en pourront mieux accommoder à mon avis, que de l'opinion Cartesienne, et je ne voy pas comment cellecy peut consister avec la presence reelle. Tellement que je sçay qu'une personne d'un rang fort relevé dans vostre Eglise a eu des scrupules là dessus, que toute sa sousmission à l'autorité des superieurs, n'a pas encor pu surmonter dans l'interieur.
On dit que le Card. Casanata sera Bibliothecaire du Vatican à la Place du Card. Laurea, il y sera tres propre, car aux connoissances severes il a joint les elegantes. Il me semble qu'il Signor Lorenzo Saccagna second garde du Vatican, tres sçavant homme asseurément, s'il y en a en Italie, avoit soin de la Bibliotheque de son Eminence. Si vous voyés, et connoissés, Monsieur, ce Don Lorenzo, faites luy mes complimens. Si le Cardinal luy même pouvoit estre informé de mes respects, j'en serois ravi. J'honnore infinement le Pere Noris, je l'ay vû à Florence, mais sans l'importuner long temps. Mons. Spanhemius m'a mandé quelque chose de ce qu'il avoit vû de la controverse Metallique entre ce Pere, le P. Hardouin, et M. Vaillant. Et je l'ay communiqué à M. l'Abbé Nicaise, qui l'aura envoyé au P. Noris. Tout le monde est surpris de la hardiesse du P. Hardouin, qui ne se contentant pas de renverser comme il croit, la genealogie des Herodiades donnée par Josephe, va jusqu'à pretendre que le Josephe que nous avons, est un auteur supposé. Jugés par là du personnage. Cependant c'est dommage qu'un aussi habile homme que le P. Hardouin l'est effectivement, peut tomber jusqu'à ce point. Il y a long temps que je n'ay rien appris de M. Arnaud. Je luy fais le souhait ad multos annos de bien meilleur coeur que plusieurs Cardinaux ne le font au Pape. J'en souhaitte autant au P. Gonsale, General des Jesuites, qui me paroist si bien intentionné. Ne trouvés vous pas plaisant que ce General a écrit presqu'en même temps contre les Turcs, contre les François, et contre les Jesuites? Il n'y a pas long temps, que je manday cela à un Jesuite, en riant, qui prit le parti de ne rien répondre à cet article. Cependant je voy que plusieurs habiles Jesuites sont apresent du sentiment du General. On dit que les opinions ont esté fort partagées. Il me semble qu'autrefois le P. Esparsa estoit aussi Antiprobabiliste. Il y a long temps que je medite en jurisconsulte, un ouvrage de Gradibus Probationum. Les Logiques, même celles des plus habiles (comme l'art de penser), passent cela. Et cependant c'est un des plus importans desiderata, que Statera Rationum, pour en peser la valeur.
Je vous souhaitte aussi multos annos et bonos, au commencement de celle, que nous entrons. Et je suis avec zele / Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz / Monsgr Ciampini fera, dit-on, un établissement à Civitá Vecchia. M. de Seine chez M. Croisier me vouloit envoyer des livres. Où demeurent les Inscriptions de Monsgr Fabretti? les posthuma de M. Auzout? Li Marmi di Don Leon Strozza? Que veuillent dire les disputes à Naples?