Series II Band 2 · No. 239.

LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL

Anfang Oktober 1693. [229.247.]

French

Je Am Kopf der Seite von Leibniz' Hand: A Monsieur Banage Bauval à la Haye vers le Commencement d'octobr. 1693 m'imagine que vous aurés veu, Monsieur, mon Codex Diplomaticus depuis 1100 ou environ, jusqu'en 1499. Car il est en Hollande M. des Bordes en ayant receu quelques exemplaires du libraire d'icy. Mais après les avoir eus il n'a pas encor écrit, et comme je l'avois fait prier de m'envoyer quelques pieces, entre autres vos ouvrages des sçavans de cette année, il ne l'a point fait. S'il avoit commencé on auroit pu luy demander bon nombre d'autres livres. Mon dessein est bien different de celuy de Mons. Nesselius, qui n'a pas encor paru et de celuy de Leonard. Je ne veux donner que des pieces choisies, et la plus part non imprimées, ou rares ou curieuses, M. Nesselius ne veut que des traités et son Catalogue imprimé fait assez connoistre, qu'il en a peu qui ne soyent imprimés ou aisés à trouver. Vous remarquerés tout autre chose dans les miens. Quant à la collection de Leonard, je ne l'ay point encor vue, mais le catalogue marque qu'encor qu'il se soit attaché à la France seule, il luy en manque des pieces fort considerables que j'ay, même de sa periode. Par exemple le traité ad stapulas supra mare entre la France et l'Angleterre, et bien d'autres. Plusieurs amis de France m'ecrivent, qu'on n'y fait pas trop de cas de la compilation de Leonard, on la traite de fatras et on m'offre des secours de bien des choses qui luy manquent. Mais mon dessein n'est pas de m'engager dans un ouvrage d'une grosseur excessive. Je ne veux que des pieces choisies, mais en recompense, je ne m'attache pas aux seuls traités. Ainsi je croy que je ne me rencontreray, ny avec Nesselius ny avec Leonard. Vous ne voulés pas que je sois dispensé d'inserer dans mon recueil ce qui se trouve chez les autres; apparemment parce que vous supposés que j'aye voulu donner une collection complete des pieces du droit des gens. Mais je n'en ay jamais eu la pensée. Dieu m'en garde. Je n'ay jamais esté d'humeur à faire le transcripteur. En cela vous ne me trouverés nullement de l'inclination qu'on attribue aux allemands. Et vous, Monsieur, ne pensés vous pas que vous me donnés un conseil semblable à celuy d'une personne qui voudroit marier son amy à une mechante femme? Car c'est marier un homme que de l'engager dans un ouvrage, qui l'occuperoit toute sa vie. Je n'affecte pas cette difference entre ma collection et celle des autres, que vous dites, Monsieur, sçavoir qu'on puisse dire que j'ay amassé tout; mais j'en affecte une autre, c'est que j'aye ce qu'ils n'auront pas eu. Mons. l'Abbé Nicaise me mande, que M. le Chancelier a fort approuvé mon projet, et qu'on ne seroit pas eloigné de me fournir quelques pieces mêmes de la chambre des comptes. Mais j'en ay déja, plus qu'on ne pense en France, et je ne les en importuneray pas, à moins qu'on ne m'en favorise exprés. J'auray quelques collections du feu Grand Chancelier Oxenstirn. La Cour de Brandebourg a donné ordre qu'on me fournisse des pieces de ses Archives. Le même se fait ailleurs. J'ay encor bien des pieces rares touchant l'Angleterre, j'en desirerois un peu d'avantage des Provinces Unies, et il s'en trouve quelques fois, qu'on deuvroit estre bien aise de faire paroistre parce qu'elles font honneur aux princes et Estats qu'y ont part. Je trouve souvent en mon chemin des pieces qui ne sçauroient entrer dans mon recueil, mais qui ne laissent pas d'estre curieuses. Je croy de vous avoir monstré ou mandé quelque chose de la contestation où M. Pelisson m'engagea avec un tres sçavant homme de France touchant la reception du Concile de Trente en France comme regle de la foy. Entre autres raisons que j'ay alleguées à l'encontre il y a une assez curieuse, et un peu embarassante pour ces Messieurs. C'est que j'ay le proces verbal de l'abjuration de Henri IV à S. Denis où j'ay remarqué que les Prelats choisis pour son instruction luy proposèrent à la verité la profession de foy de Pie IV (: qui est l'ordinaire :), mais aprés en avoir rayé deux passages où il est fait mention de l'autorité oecumenique du Concile de Trente. Ainsi comment peut-on dire que ce Concile y a passé il y a long temps pour regle de la foy, puisqu'on n'a pas osé l'employer lorsqu'il s'agissoit de la foy du Roy? Donc la distinction vulgaire entre la foy et la discipline n'est point fondée du tout dans ce rencontre. Au reste Mons. le President Cousin n'ayant eu que le projet de mon ouvrage, m'a fait l'honneur d'en parler aussi avantageusement qu'il auroit pu faire, s'il l'auroit vû déja publié. Mais laissons là cet ouvrage, qui ne m'occupe point presentement, jusqu'à ce que j'aye achevé une recolte pour le Tome du siecle passé. Où je vous supplie de contribuer Monsieur si l'occasion se presente chez vous ou chez vos amis.

On m'asseure, que M. de Meaux n'a gueres de part à la disgrace de M. du Pin. M. Baillet s'estant avisé de faire un livre du culte de la Ste Vierge, cela a fait du bruit. Mons. Thomas Smith connu par ses miscellanea et autres ouvrages me mande d'Angleterre que le livre de M. Warthon contre Mons. l'Evesque de Salisbury a fait du tort à l'ouvrage de celuyci, parce qu'il fait connoistre (à son avis) que M. Burnet s'est servi des pieces qu'il avoit en main avec beaucoup de negligence; il adjoute que Warthon l'a prevenu dans un dessein semblable qu'il avoit contre M. Burnet. Pour moy je veux croire que M. de Salisbury a fait quelques fautes, mais si elles ne sont de grande consequence on le pouvoit traiter avec plus de consideration.

Pour ce que vous demandés Mons. de mes correspondances avec feu M. le Prince Erneste de Hesse-Rheinfels je vous diray qu'il y avoit une grande varieté de matieres dans ses lettres, il est vray qu'elles rouloient principalement sur les affaires courantes et sur la religion, il avoit des grandes correspondances à Rome, en France et ailleurs avec des Jesuites, Jansenistes et autres, et il m'en envoyoit quelques fois des extraits. Mais il faisoit luy méme des reflexions pleines de sincerité et de liberté; sans espargner les gens de sa religion et de son parti, dont il reconnoissoit les fautes avec une ingenuité, qui n'est pas ordinaire, il ne faisoit point de façon en cela avec moy, car il sçavoit que je n'abusois pas de la confiance dont il m'honnoroit.

Il y a maintenant plusieurs sçavans hommes en Allemagne qui travaillent sur l'Alcoran, et je voudrois que nous en eussions enfin une bonne version, mais l'entreprise paroist assez difficile.

Le P. Verjus m'a fait envoyer les observations des Jesuites qui sont allés en Chine, où il y a des bonnes choses pour la Geographie. M. Magliabecchi m'a envoyé le Catalogue des sçavans hommes qui travailleront desormais au journal de Modene. S'ils executent leur dessein avec perserverance nous commencerons à apprendre quelque chose de bon de l'Italie. Il y a un sçavant homme nommé Fardella maintenant fait Professeur de Mathematique à Padoue, qui estoit du tiers ordre de S. François, mais qui en est sorti, il publie quelques petits Tomes de Mathematique et de Philosophie, qu'il m'a envoyés, et comme en passant à Venise je l'avois entretenu de quelques pensées que j'ay[;] il les releve plus qu'elles ne meritent. Mons. Viviani a publié un traité sur son probleme que j'avois aussi resolu, et il y parle de moy en des termes qui sont plus que favorables, et qui passent au delà des louanges. On me mande que M. Boileau des Preaux a publié une Ode sur la prise de Namur, où il a voulu imiter la verve de Pindare et qu'on en fait cas, ce que je crois aisement.

Mons. Lantin à Dijon s'estant defait de sa charge de Conseiller au Parlement en faveur de son fils, travaille à mettre en ordre quantité de belles choses qu'il a. Entre autres il fait des remarques sur Diogene Laërce qu'il appelle son spicilegium. En effect je croy qu'il y auroit bien à remarquer. Car il me semble que la plus part de ceux, qui ont écrit sur Diogene Laërce ont plus tost sçu l'histoire des hommes que des dogmes. Toutes les fois que j'y ay jetté les yeux j'ay remarqué des choses qui leur estoient echappées, mais je n'ay garde de m'amuser à écrire ces sortes de remarques, celles de M. Lantin seront d'une profonde erudition. M. Foucher qui travaille à faire revivre la secte des Academiciens m'a envoyé son 4me livre sur leur Philosophie. Il tache de donner un bon sens à leur pensées, et de faire voir qu'ils ne doutoient point pour douter mais pour apprendre. Mais il ne paroist pas qu'ils ayent appris grand chose. Et Mons. l'Abbé Foucher est obligé de leur prester beaucoup [du] sien pour nous faire croire qu'ils ont eu des bonnes connoissances.

Je croyois que je me pourrois plaindre un peu de M. Bayle puisqu'il vous a renvoyé mes animadversions sans rien dire. Mais j'ay consideré que ce pourroit estre parce qu'il n'y a peut estre rien trouvé qui ait paru digne de ses reflexions. Et en ce cas, je ne deuvrois me plaindre que de mon ouvrage. Il seroit bon pour mon instruction, qu'il s'expliquât. Et je vous asseure Monsr que je ne m'en offenseray nullement; au contraire je profiteray de son avis. S'il a peut estre crû, qu'il s'engageroit dans une contestation avec moy, je vous asseure encor, que mon dessein n'estoit pas d'entrer en dispute avec ceux, qui m'auroient honoré de leur avis, mais de m'en servir pour rendre mes animadversions meilleures; il n'a rien dit aussi sur ce que j'avois mandé touchant la notion du corps. Un sçavant homme de Berlin m'a envoyé quelques objections sur ce qu'il a vû de ma pensée dans le journal des sçavans. Mais depuis il m'a fait sçavoir par M. de Spanheim qu'il estoit satisfait de ma declaration. Mons. de Meaux m'a aussi envoyé quelques considerations qui ne s'eloignent pas entierement des miennes. Et on commence à s'appercevoir qu'on a pris pour clair et achevé ce qui ne l'estoit pas. Mons. Mallement de Messange m'a encor envoyé quelque chose[,] mais ceux même qui me l'envoyerent crurent qu'il n'estoit pas assez entré dans mes pensées et je me contentay de le luy faire remarquer. Comme il paroist par les derniers livres de M. le Clerc qu'il n'est pas fort eloigné de quelques uns de mes sentimens, et que d'ailleurs je le tiens fort occupé, je crois qu'il seroit plus convenable de faire voir mon ouvrage à des habiles Cartesiens, car c'est proprement à eux que cela s'addresse, et c'est d'eux que mes doutes pourroient estre éclaircis. Que fait M. Tollius? c'est dommage que ses bons talens ne sont pas assez employés. Comme la chymie en est cause en partie, il faudroit s'en dédommager sur elle. C'est pourquoy je luy ay proposé il y a long temps, de nous publier les anciens Chymistes Grecs, j'ay une bonne copie de quelques uns des principaux.

Je suis avec passion etc.