Series II Band 2 · No. 239.
LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL
Anfang Oktober 1693. [229.247.]
Je
On m'asseure, que M. de Meaux n'a gueres de part à la disgrace de M. du Pin. M. Baillet s'estant avisé de faire un livre du culte de la Ste Vierge, cela a fait du bruit. Mons. Thomas Smith connu par ses miscellanea et autres ouvrages me mande d'Angleterre que le livre de M. Warthon contre Mons. l'Evesque de Salisbury a fait du tort à l'ouvrage de celuyci, parce qu'il fait connoistre (à son avis) que M. Burnet s'est servi des pieces qu'il avoit en main avec beaucoup de negligence; il adjoute que Warthon l'a prevenu dans un dessein semblable qu'il avoit contre M. Burnet. Pour moy je veux croire que M. de Salisbury a fait quelques fautes, mais si elles ne sont de grande consequence on le pouvoit traiter avec plus de consideration.
Pour ce que vous demandés Mons. de mes correspondances avec feu M. le Prince Erneste de Hesse-Rheinfels je vous diray qu'il y avoit une grande varieté de matieres dans ses lettres, il est vray qu'elles rouloient principalement sur les affaires courantes et sur la religion, il avoit des grandes correspondances à Rome, en France et ailleurs avec des Jesuites, Jansenistes et autres, et il m'en envoyoit quelques fois des extraits. Mais il faisoit luy méme des reflexions pleines de sincerité et de liberté; sans espargner les gens de sa religion et de son parti, dont il reconnoissoit les fautes avec une ingenuité, qui n'est pas ordinaire, il ne faisoit point de façon en cela avec moy, car il sçavoit que je n'abusois pas de la confiance dont il m'honnoroit.
Il y a maintenant plusieurs sçavans hommes en Allemagne qui travaillent sur l'Alcoran, et je voudrois que nous en eussions enfin une bonne version, mais l'entreprise paroist assez difficile.
Le P. Verjus m'a fait envoyer les observations des Jesuites qui sont allés en Chine, où il y a des bonnes choses pour la Geographie. M. Magliabecchi m'a envoyé le Catalogue des sçavans hommes qui travailleront desormais au journal de Modene. S'ils executent leur dessein avec perserverance nous commencerons à apprendre quelque chose de bon de l'Italie. Il y a un sçavant homme nommé Fardella maintenant fait Professeur de Mathematique à Padoue, qui estoit du tiers ordre de S. François, mais qui en est sorti, il publie quelques petits Tomes de Mathematique et de Philosophie, qu'il m'a envoyés, et comme en passant à Venise je l'avois entretenu de quelques pensées que j'ay[;] il les releve plus qu'elles ne meritent. Mons. Viviani a publié un traité sur son probleme que j'avois aussi resolu, et il y parle de moy en des termes qui sont plus que favorables, et qui passent au delà des louanges. On me mande que M. Boileau des Preaux a publié une Ode sur la prise de Namur, où il a voulu imiter la verve de Pindare et qu'on en fait cas, ce que je crois aisement.
Mons. Lantin à Dijon s'estant defait de sa charge de Conseiller au Parlement en faveur de son fils, travaille à mettre en ordre quantité de belles choses qu'il a. Entre autres il fait des remarques sur Diogene Laërce qu'il appelle son spicilegium. En effect je croy qu'il y auroit bien à remarquer. Car il me semble que la plus part de ceux, qui ont écrit sur Diogene Laërce ont plus tost sçu l'histoire des hommes que des dogmes. Toutes les fois que j'y ay jetté les yeux j'ay remarqué des choses qui leur estoient echappées, mais je n'ay garde de m'amuser à écrire ces sortes de remarques, celles de M. Lantin seront d'une profonde erudition. M. Foucher qui travaille à faire revivre la secte des Academiciens m'a envoyé son 4me livre sur leur Philosophie. Il tache de donner un bon sens à leur pensées, et de faire voir qu'ils ne doutoient point pour douter mais pour apprendre. Mais il ne paroist pas qu'ils ayent appris grand chose. Et Mons. l'Abbé Foucher est obligé de leur prester beaucoup [du] sien pour nous faire croire qu'ils ont eu des bonnes connoissances.
Je croyois que je me pourrois plaindre un peu de M. Bayle puisqu'il vous a renvoyé mes animadversions sans rien dire. Mais j'ay consideré que ce pourroit estre parce qu'il n'y a peut estre rien trouvé qui ait paru digne de ses reflexions. Et en ce cas, je ne deuvrois me plaindre que de mon ouvrage. Il seroit bon pour mon instruction, qu'il s'expliquât. Et je vous asseure Monsr que je ne m'en offenseray nullement; au contraire je profiteray de son avis. S'il a peut estre crû, qu'il s'engageroit dans une contestation avec moy, je vous asseure encor, que mon dessein n'estoit pas d'entrer en dispute avec ceux, qui m'auroient honoré de leur avis, mais de m'en servir pour rendre mes animadversions meilleures; il n'a rien dit aussi sur ce que j'avois mandé touchant la notion du corps. Un sçavant homme de Berlin m'a envoyé quelques objections sur ce qu'il a vû de ma pensée dans le journal des sçavans. Mais depuis il m'a fait sçavoir par M. de Spanheim qu'il estoit satisfait de ma declaration. Mons. de Meaux m'a aussi envoyé quelques considerations qui ne s'eloignent pas entierement des miennes. Et on commence à s'appercevoir qu'on a pris pour clair et achevé ce qui ne l'estoit pas. Mons. Mallement de Messange m'a encor envoyé quelque chose[,] mais ceux même qui me l'envoyerent crurent qu'il n'estoit pas assez entré dans mes pensées et je me contentay de le luy faire remarquer. Comme il paroist par les derniers livres de M. le Clerc qu'il n'est pas fort eloigné de quelques uns de mes sentimens, et que d'ailleurs je le tiens fort occupé, je crois qu'il seroit plus convenable de faire voir mon ouvrage à des habiles Cartesiens, car c'est proprement à eux que cela s'addresse, et c'est d'eux que mes doutes pourroient estre éclaircis. Que fait M. Tollius? c'est dommage que ses bons talens ne sont pas assez employés. Comme la chymie en est cause en partie, il faudroit s'en dédommager sur elle. C'est pourquoy je luy ay proposé il y a long temps, de nous publier les anciens Chymistes Grecs, j'ay une bonne copie de quelques uns des principaux.
Je suis avec passion etc.