Series II Band 2 · No. 225.

LEIBNIZ AN SIMON FOUCHER

[Wolfenbüttel, Ende Juni 1693.] [219.226.]

French

Monsieur

Si j'avois sçu l'honneur que vous me vouliés faire en m'adressant vos considerations dans le journal, je vous aurois dit, que le petit livre Theoriae Motus abstracti, et Hypotheseos motus concreti, ne me satisfait pas moy même presentement en bien d'endroits. Je le desavoue hautement sur les indivisibles, comme vous verrés dans le papier cyjoint, qui pourra servir de reponse à ce que vous m'avés envoyé, si vous le trouvés apropos.

Je n'ay pas encore pû apprendre, si Mons. Le President Cousin a eu de Mons. Pelisson un petit papier, sur la communication des Mouvemens, qui me paroissoit propre à estre mis dans le journal. Ny si M. l'Abbé Gallois a eu ma lettre que je luy ay envoyée par la voye de Mons. Pellisson. Vous ne dites rien aussi, Monsieur, à mes remarques sur l'Histoire des Phosphores inserée dans les Memoires de Mons. l'Abbé Gallois, dont je crois que vous luy aurés fait part. Je ne crois pas qu'on le puisse trouver mauvais.

Le R.P. Malebranche m'a ecrit en accompagnant la lettre de Mons. le Marquis de l'Hospital, que je vois estre un des plus profonds Geometres du temps. Si vous voyés ces Messieurs là, faites leur mes baisemains, je vous en prie; aussi bien qu'à Mons. le Conseiller Lantin, que j'honnoreray tousjours, et dont j'attends avec impatience ce qu'il nous fait esperer non seulement sur les nombres, mais aussi sur mille autres belles choses, qu'il possede. J'ay encor des veues par les quelles la science des Nombres pourroit excitari ex fundamentis; mais je n'ay pas le loisir de les poursuivre. Il me manque dans ce pays cy un compagnon d'estudes, il n'y a personne qui ait le goust de la philosophie et des Mathematiques. Aussi n'en puis je jamais parler avec personne. S'il y avoit quelque jeune homme de bonne esperance, qui me pourroit aider, nous pousserions bien loin certaines connoissances. Mais il en faudroit faire venir exprés, ou attendre, que l'envie en prist à quelqu'un.

Un de mes estonnemens est, que des personnes studieuses, qui s'appliquent fort à l'analyse, ne donnent rien de nouveau, comme par l'exemple le feu P. Prestet amy du R.P. de Malebranche. Je crois que cela arrive en partie par ce qu'ils suivent trop la route que d'autres avoient déja prise. Il faut s'écarter du grand chemin, pour trouver quelque chose, à peu prés comme un voyageur qui va en Grece pour trouver des inscriptions que les autres n'ont pas encor remarquées. J'en juge tout autrement de M. le Marquis de l'Hospital, et je ne connois personne en France aujourd'huy, qui l'egale en cela à mon avis.

Mons. de la Loubere encor a pris une certaine route toute nouvelle et toute particuliere, s'il avoit le loisir de la poursuivre, il nous donneroit des choses extraordinaires. Il me fait quelques fois l'honneur de m'écrire. Il medite aussi quelque chose in philosophiam barbaricam.

Je verray si on repliquera à mon éclaircissement sur la nature des corps, et leur inertie naturelle, mis dans un des premiers journaux de cette année. Mais si on ne dit quelque chose de plus nouveau, que ce qu'on avoit déja dit, je le laisseray là.

Ce Memoire que vous avés vû chez Mons. l'Abbé du Hamel, que j'avois envoyé à Mons. Pellisson (non pas à dessein d'estre communiqué à l'Academie), n'est autre chose que ce que j'avois déja dit dans les nouvelles de la republique des lettres, pour repondre à Mons. l'Abbé Catelan.

Je suis bien aise que vous approuvés ce que j'ay dit de la sagesse divine. J'ay trouvé que bien loin de negliger les causes finales en physique, on les peut employer utilement à faire des decouvertes. Et c'est par là que je rends raison dans les Actes de Leipzig des loix de la refraction et reflexion, ce qu'un Anglois nommé Mons. Molineux a fort approuvé dans un ouvrage publié depuis peu sur la dioptrique. Ce n'est pas qu'il ne vaudroit mieux de sçavoir la cause efficiente, mais il est plus difficile de la penetrer.

Vos trois axiomes me paroissent bons. On peut douter s'il est vray, non opinaturum esse sapientem. Mais je crois que le sens est, qu'on ne doit pas prendre les opinions pour des verités. Car du reste on a raison d'estimer les degrés de probabilité, et de suivre en practique ce qui a le plus d'apparence de raison. Judicium veritatis non esse in sensibus, doit encor estre bien entendu. Il est vray que nous avons des sentimens, mais les sens seuls ne sçauroient faire connoistre l'existence des choses hors de nous. Le troisieme Axiome paroist sans difficulté neantmoins il a encor besoin d'explication: verba non dant conceptus sed supponunt. C'est à peu prés comme dans les caracteres des nombres, ils nous donnent moyen de trouver ce que nous ne trouverions pas sans eux. Mais il est vray, qu'on doit tousjours supposer leur signification.

Je suis Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz.