Series II Band 2 · No. 224.
JACQUES L'ENFANT FÜR LEIBNIZ
[30. Juni 1693.] [235.]
~~Memoires des articles sur les quels il seroit necessaire de consulter Monsieur de Leibniz, pour être mieux instruit de son Projet de Dynamique dont il est fait mention dans le XX. volume du Journal des savans de Paris~~
1. Il faudroit savoir si la pensée de Monsieur de Leibniz touchant la force des corps est bien expliquée dans le journal p. 304.305 de l'Edit. d'Amsterdam.
2. Supposé qu'elle y soit bien expliquée, comme il s'agit d'une route toute nouvelle en
Philosophie, où il faut éviter les termes vagues, Monsieur de Leibnitz est tres humblement prié
d'expliquer avec beaucoup de précision, ce qu'il entend par la force par laquelle les
corps peuvent agir et resister.
Car, on peut entendre par cette force, ou, quelque chose d'exterieur et d'etranger aux
corps, ou quelque chose qui leur est tellement propre et interne, qu'on ne l'en peut jamais
separer.
Il semble méme que l'auteur du Journal l'ait entendu dans le premier sens, lors qu'il a dit
p. 304. que la notion de cette force des corps est superieure aux notions de la pure
Geometrie. Car tout ce que l'on peut imaginer dans les corps, comme, figure, mouvement
etc. etant inferieur aux notions de la pure Geometrie, et en dependant absolument, on ne
peut rien concevoir au dessus, que ce principe superieur qui avec l'existence a donné aux corps
toutes leurs proprietés.
Si c'etoit là la pensée de Monsieur de Leibnitz elle se rapporteroit à celle de M. Regis,
lequel au 1. livre de sa Physique Part. II. chap. IV p.m. 306. dit que comme la volonté de Dieu
est immuable, la quantité de la force mouvante doit aussi toujours demeurer la méme etc. En
quoy il me semble surprenant que M. Regis ait fondé cette égale quantité de force sur une
raison aussi Metaphysique qu'est l'immutabilité de Dieu, au lieu de la fonder sur le
Mechanisme du monde qui semble demander la même quantité de mouvement, determinée
d'une maniere infiniment diverse.
Quoy qu'il en soit, la pensée de Monsieur de Leibnitz n'a peu être, que cette force des
corps consiste en quelque chose d'exterieur, puis qu'il regarde cette force comme l'essence
des choses corporelles.
Mais cette hypothese là méme qui êtablit l'essence des corps dans la force de resister et d'agir me paroit sujette à deux difficultés les quelles je m'asseure que Monsieur de Leibnitz levera d'abord, s'il veut bien avoir cette complaisance.
L'une est, qu'elle met dans la necessité de concevoir toujours le corps comme agissant, ou
comme resistant, puisqu'on ne peut jamais concevoir un sujet sans ses qualités essentielles. Or
il me semble qu'il est beaucoup plus facile de concevoir le corps sans action et sans resistance
que de le concevoir sans etenduë. Il est vray qu'on pourroit dire à cela que l'essence du corps
ne consiste pas à agir et à resister actuellement, mais à en avoir la force, à peu prés comme
plusieurs Philosophes soutiennent que l'essence de l'ame ne consiste pas dans la pensée
actuelle, mais dans la capacité de penser. Comme cette maniere de philosopher, sauve beaucoup
d'inconveniens, je l'embrasserois avidement, si mon esprit pouvoit s'accoutumer à regarder
une pure capacité, comme l'essence d'aucune chose.
La seconde difficulté dans l'hypothese qui regarde la force d'agir et de resister, comme
l'essence du corps, consiste en ce qu'il s'ensuit de là, qu'il n'y a point de differens degrés de
force dans les corps, par la maxime, qu'essentia non suscipit magis et minus, un ciron
n'etant pas moins etendu qu'un elephant.
3. Supposé l'hypothese de M. de Leibnitz, degagée de toute sorte d'inconveniens, il n'est pas encore aisé de comprendre la consequence qu'il en tire pour la presence reele, que ce Philosophe aussi equitable que penetrant, a jugé incompatible avec l'hypothese de Descartes touchant l'essence du corps.