Series II Band 2 · No. 216.
CLAUDE NICAISE AN LEIBNIZ
Dijon, 23. April 1693. [209.218.]
Dijon le 23. avril 1693
Je scay un peu mauvais gré à monsieur le president Cousin d'avoir tant tardé monsieur à mettre dans son Journal l'extraict de la lettre que vous m'avés faicte l'honneur de m'ecrire touchant les ouvrages de monsr Descartes; puisqu'il m'avoit promis de le faire il y a plus de six mois, et que je l'avois mandé à monseigr d'Avranches. Il vient de me faire scavoir par mr Foucher nostre compatriote, qu'il l'y mettra incessamment; s'il ne répond pas à cette promesse, je l'envoyeray à monsr Basnage, qui le mettra dans le sien; je luy en escrivis il y a quinze jours dans le pacquet que j'addressay à monsr Cuper. Il n'est pas juste que le public soit plus long têms privé d'une si juste et si scavante critique qui luy doit estre tres agreable. Monsr Lantin (qui vous salue monsieur) en a esté charmé quelque estime qu'il ayt pour ce philosophe. Monsr le president Cousin a peutestre eu quelque consideration pour monsr Regis son bon amy, et qui est aussi le mien, mais la verité nous doit estre plus chere que les amis, et sur tout à un faiseur de journaux, qui ne doit faire acception de personnes; voicy monsieur le tems le plus favorable pour en parler à cause de la Baguette devineresse qui a mis en mouvement les Cartesiens et leurs adversaires; je croy monsieur qu'on vous aura envoyé, ce que l'abbé de Vallemont vient de publier sur ce subject, et qu'il vous aura diverti; faictes nous part de vos reflexions.
Voicy ce que m'en escrivoit il y a peu de jours monsr Choüet conseiller d'etat et secretaire de la rep. de Geneve.
J'attends avec impatience le recüeil de lettres dont vous parle monsr Bourdelot; mais je *vous avoüe que je ne pardonne pas facilement au p. Malbranche, d'avoir, pour un homme aussi éclairé que luy, d'abord supposé la verité du faict, et de l'avoir ensuitte attribué à quelque sacrilege. Et j'excuse ancore moins monsr Regis d'en avoir allegué des causes naturelles, et de les avoir soustenues: pour les medecins de Lyon, j'ay quelque chagrin de ce qu'on les prive du plaisir, qu'ils s'estoient faict de leurs pretendues découvertes: cependant nous avons ancore beaucoup de gens par deçà qui demeurent toujours entestés de la Baguette; et particulierement ceux qui ont de la curiosité pour les tresors cachés* etc.
Voicy ensuitte ce que nostre bon amy monsr Bourdelot medecin de monsr le chancelier m'en escrivoit il y a plus d'un mois.
Il y a icy tres peû de nouvelles litteraires à vous mander. Il va paroistre au 1er jour un *traicté de la Baguette en general faict par mr l'abbé de Vallemont sous le tiltre de Corylomantie; Jaques Aymar est icy fort décrié. Il a avoüé à monsr le prince et à monsr le chancelier qu'il ne scavoit presque rien, et proprement qu'il n'estoit qu'un frippon. Je fis hier obtenir un privilege pour un recüeil de lettres de messrs Malbranche, l'abbé de la Trappe, Pirot, des Lyons et du pere Lebrun, contre la Baguette, et les systemes de messrs Chauvin, Garnier et Regis; monsr le chancelier l'avoit refusé au sceau precedent disant qu'il ne vouloit plus entendre parler de la Baguette; mais il l'accorda hier à ma priere. Le livre de dom Paul Pezron est imprimé, il me l'apporta hier, Boudot son imprimeur vous le doit envoyer de sa part. Vous en serés content* etc.
Ce livre monsieur du p. Pezron est un essay d'un commentaire litteral et historique sur les prophetes. Le p. Pezron est un treshonneste homme de l'ordre de Cisteaux, et le plus scavant Bernardin qu'il ayt, c'est luy qui a faict le livre de l'Antiquité des têms qui a esté si contesté. Monsr Bayle m'a envoyé l'essay et le projéct de son dictionnaire critique, dont je ne doute pas qu'il ne vous ayt aussi faict part. Il va beaucoup divertir le monde en se divertissant luy mesme par ce dessein qui l'occupera asseurement le reste de ses jours; le voilà marié pour jamais, comme je luy ay mandé, en le felicitant sur les beaux enfants, qu'il nous a donnés d'une si belle femme, et luy appliquant les paroles de Petrone: applicuisti lateri tuo mulierem omnibus simulachris emendatiorem. L'on vous aura envoyé monsieur le dernier livre du p. Hardoüin qui a esté supprimé; monsr Toinard (qui nous a tout à faict oublié) en a eu 12 exemplaires avant la suppression, et vous en aura pû faire part. On r'imprime ce livre en Hollande, et je croy que monsr Cuper y va repondre suyvant qu'il me l'ecript; nostre monsr Toinard le devoit bien faire, car cet ouvrage le regarde plus que personne; le p. Hardoüin l'y traicte cruellement par tout et le commét malicieusement avec un grand magistrat qui est monsr Bignon 1er president du Grand Conseil. On presume que ce ne peut estre que de monsr Toinard, [qui] dict avoir appris l'histoire qu'il faict en ce livre où il appelle ce magistrat du nom de Severus Archontius le faisant passer pour un homme bizarre, melancolique et bourrû.
Voilà monsieur une lettre pour monsr de Spanheim que je vous envoye à cachét volant, vous y apprendrés le reste qui regarde ce livre du p. Hardoüin si vous ne l'avés pas. Fermés la avant que de l'envoyer. Je suis avec toute l'estime et la sincerité possible tout à vous Nicaise