Series II Band 2 · No. 209.
CLAUDE NICAISE AN LEIBNIZ
Dijon, 18. Februar 1693. [204.216.]
Dijon le 18. fever 1693
Il y a longtêms monsieur que je vous ay in petto~~; vous ne m'auriés pas prevenû par vostre~~ ~~*obligeante lettre que je viens de recevoir toute ouverte et sens enveloppe dans une de monsr Toinard; si je n'avois toujours esté indisposé depuis plus de 4 mois: mes infirmités presentes m'empeschent de faire beaucoup de choses que je desirerois, et surtout d'entretenir regulierement le commerce avec mes amis, et particulierement le vostre monsieur qui est si utile et si agreable. Je viens de faire part sur le champ de vostre souvenir à monsr D'Avranches, et de ce que vous m'escrivés touchant la philosophie de monsr Descartes, qu'il recevra avec beaucoup de plaisir. Monsr le president Cousin n'a pas ancor mis dans son journal vostre belle et scavante* *critique sur cette philosophie, comme il me l'avoit promis: il se reserve à le faire incessament maintenant que les Cartesiens se donnent de faire de conquerants à l'arrivée de leur messie et liberateur dans Paris, ce fameux Jaques Aimar si long têms attendu, qui decouvre les vols, les meurtres, les tresors et autres choses à la faveur d'une Baguette, qui a une merveilleuse sympathie avec les corpuscules, qu'elle rassemble et met en mouvement, quand il luy plaist; je croy que vous en scavés l'histoire par tout ce qui a esté donné au jour à son subject et qui se donne ancore. On dict que sa Baguette n'a plus tant de vertu depuis qu'il est à Paris, et qu'elle ne tourne pas juste la pluspart du têms. J'attends ce que mr Bourdelot nostre bon amy a faict sur ce subject. Voicy ce que m'en escrivoit de Geneve monsr Choüet, il n'i a que 2 jours.
*Je ne scay ce que vous pensés monsr de ce Jaques Aymar: j'ay veû deux petites dissertations de deux medecins de Lyon sur ce subject, l'un s'appelle Garnier et l'autre Chauvin: mais pour vous en parler librement ils ne me donnent pas ni l'un ni l'autre une grande idée de leur merite, quoyque Cartesiens: ils ne m'ont point persuadé la verité du faict: et quand j'en conviendrois avec eux, il me semble qu'on en pouvoit raisonner d'une maniere plus evidente du moins plus vraysemblable, qu'ils ne font. Ce que je pense de cette affaire, est que Jaques Aymar est un franc frippon, et qu'il ne seroit peutestre pas fort difficile de le luy faire confesser dans une prison: tout ce qu'il a de singulier est de pouvoir mettre son sang en mouvement quand il veut, d'où vient la sueur et la pulsation du poulx: mais cela n'est pas fort merveilleux: quoy qu'il en soit, à cela prés je tiens tout le reste pour fourberie: et je suis seur que nous nous en convaincrions ancore mieux, si nous voyions tout le procés et toutes les informations qui ont esté faictes à Lyon, au subject du meurtre, qui a tant faict de bruict* etc.
*Il paroist tous les jours de nouveaux prophetes en faveur des Cartesiens et surtout à Lyon; voicy ce qu'un de mes amis m'en escrivoit hier.
*Quand nous n'aurons plus Jaques Aymar nous nous en consolerons. Il en paroist un autre
aussi habile que luy. On vola dimanche passé vis à vis de mon logis. On prit une corbeille, où il
y avoit 600 ^&.pf
*Il semble monsr à voir tout cela que la philosophie et tous ses plus grands mysteres ne se rendent plus aux scavants; mais aux ignorants: *abscondisti haec a sapientibus et prudentibus, et revelasti ea parvulis*.
*En voilà assés sur Jaques Aymar et sur ces sortes de prophetes, parlons maintenant des veritables; je receûs hier une lettre de Dom Paul Pezron Bernardin de mes amis et tres galant homme. Il est autheur de l'antiquité des têms, nous aurons bien tost de luy un nouvel ouvrage* *qu'il me promet; il aura pour tiltre *Essay d'un Commentaire litteral et historique sur les prophetes*.
*Je l'ay intitulé (m'escript-il) *essay; car ce n'est que comme l'essay et le plan d'un Commentaire general, que je feray quelque jour sur tous les prophetes, où j'ay decouvert quantité de choses tres singulieres, qui sont demeurées presque inconnûes aux interpretes et aux commentateurs, pour n'avoir pas assés scû ce qui s'est passé dans l'Asie du têms des prophetes. Par exemple l'on verra dans l'essay que je vay donner une Irruption de Scythes ou Tartares venûs de Bosphore Cimmerien, qui ont faict des ravages epouventables sur la terre ste et meme dans la ville de Hierusalem 31*[.] *an avant la fondation de Rome et 784 ans avant Jesus Christ. Cette incursion de Scythes dont le nombre estoit* [innombrable], *et qui a causé des ruines terribles au peuple de Dieu est demeurée jusqu'à maintenant inconnue aux interpretes et au grand St Hierome. Cependant elle est marquée dans touts prophetes comme je le ferois voir dans mon commentaire*[;] *mais qui plus est elle est prouvée par un historien grec qui a escript l'histoire de ce têms là, et qui vivoit en la petite Asie, lorsque les Scythes se jetterent sur elle, ensuite sur la Syrie et la Palestine. Ainsy ce n'est point une vision que cette course des Scythes sur la Palestine, c'est une chose que je pretens estre demonstrée. Je faicts voir par des preuves certaines qu'il y en a eu trois du têms des prophetes, et qu'à la 3eme incursion de ces barbares, Dieu irrité contre eux les extermina tous à la veüe de Hierusalem par des foudres, des tonnerres, des gresles de pierre, et par des tremblemens de terre, qui firent saulter une partie de la montagne des oliviers. Ne sont ce pas là monsr des choses grandes et etonnantes et qui font bien voir la grandeur du Dieu tout puissant et la verité de ses Prophetes. Car ils ont annoncé ce carnage epouventable des Scythes, les uns trois cent ans auparavant, comme a faict Joel; les autres cent ans comme Ezehiel, et les autres 30 ou 40 comme Zacharie; et tout cela estoit demeuré dans une obscurité profonde. Je vous dict cela monsr pour vous desennuyer et pour charmer un peu vostre chagrin* etc.
*Un auteur Anglois qui est Thomas Burnet vient de donner au jour un livre qui ne sera pas si edifiant que celluylà, il luy a donné pour tiltre *Les Antiquités du monde, Archaeologiae de origine mundi* où il rapporte assés exactement tout ce que les anciens ont pensé de la creation* *du monde; mais il avance sur ce subject des choses fort cavalieres aussi bien que sur la chûte d'Adam. Vous scavés la mort de mr Pelisson qui estoit de vos amis et des nostres. Les libertins ont pris occasion mal à propos de dire beaucoup de choses de sa personne de ce qu'il est mort sens recevoir ses sacremens ce qui arrive tous les jours aux plus saintes personnages. Mr l'abbé Boisot son intime vient de m'ecrire sur ce subject pour repondre à celle que je luy avois escripte. Je luy ay parlé des mss. du Card. de Granvelle conformement à la vostre. Il n'i a rien à faire auprès de mr Toinard Elephante tardius parit comme dict le p. Noris, il devroit estre excité* *par les Herodiades que le p. Hardouin vient de donner et qui ont esté supprimés comme vous scavés à cause de l'insolente preface Chronologia[e] restituta[e] *ex nummis Herodiadum Prolusio*. Le p. Noris est toujours fort degousté de son emploict et ne soupire qu'après son 1er* sejour et après sa liberté, l'etude est sa sirene. Il avoit faict une reponse à Eumenius pacatus: *mais il a trouvé quelque difficulté pour l'imprimer à Rome; et un decret qui deffend de faire imprimer aillieurs les ouvrages faicts à Rome l'a empesché de le faire imprimer en France. Il fault monsieur que je vous fasse icy un extraict d'une de ses lettres sur ce subject. Elle vault bien ce que je vous ay dict des autres.
*Tu quidem temet patrio otio restituisti, cum ipse malo meo fato, a litteraria quiete ad urbana negotia evocatus inter tot librorum millia, nulli interim scribendo libro operam miser impendo; ita ut innumerorum voluminum custos, nullius autem scriptor evaserim. Vix puto me annuam in urbe moram, quin moriar facturum. Vivo ut in eremo vere nunc Eremita Augustinianus: et nisi me mei libri solarentur, brevi maestitia contabescerem. Spes honorum Romam incolis frequentat, cujus mihi, nihil non dicam speranti, sed dignitates quasve vel maximas abhorrenti, domicilium non convenit. At commeatum petere a summo pontifice non audeo, cujus erga me benevolentia aemulorum accusantium conspirationem despexit; unde cogor dolorem in corde tacitus concoquere amicorum consilio, non mea voluntate, qui vellem quolibet pontificiae gratiae dispendio odiosa vincula abrumpere. Eumenius quid contra Valentem pro sua laurea deffendenda scripserit, nescio. Hoc scio me nihil hic posse contra eundem scribere, nisi elumbe quid ac insipidum: adeo enim severam censuram libri hic edendi subeunt; ut melius sit tacere, quam juxta praescriptas formulas, Apologias praesertim evulgare; quod ipsum facit, ut Romana habitatio mihi sit molesta aeque ac damnosa* etc.
*Voilà monsr un style qui tient un peu du viel homme sur la fin. En voicy un autre de l'homme nouveau c'est à dire de mr de la Trappe pour vous faire des paralleles de toutes manieres. Vous scavés que les moines ont jetté leur venin contre luy dont ils ont quelque chagrin et par des intrigues secrettes mandient des ordres pour l'empescher de se deffendre; ce qu'il n'a garde de faire comme vous le reconnoistrés par celle que j'ay recû de luy depuis peu conforme aux precedentes.
*Je suis toujours dans la pensée monsr de ne point repondre à la replique du p. Mabillon. Ceux qui voudront se donner la peine de voir ce que j'ay dict sur son traitté des etudes trouveront de quoy se persuader que st Benoist et l'antiquité tout entiere est pour moy, et que ce qui s'appelle etude n'a esté établi que dans le relaschement.*
**Pour ce qui est de la critique je la regarde toujours comme je vous ay dict, et je ne voudrais pas avoir donné au public une ligne sur cela pour ma justification; il est bon pour tous ceux qui sont veritablement chrestiens et particulierement pour les gens de ma profession qu'il leur arrive de ces sortes d'aventures, ou plutost de ces coups de providence; ce qu'ils peuvent faire de mieux dans ces occasions est de dire comme le prophete, ~~Bonum est mihi quia humiliasti me~~; mon deplaisir est que je ne me suis pas appercû que je me sois faict~~ ~~beaucoup de violence pour entrer dans cette disposition, et c'est peut estre un effect de mon insensibilité naturelle.*
**Les deux extraicts que vous m'envoyés me paroissent fort justes; neanmoins je ne demeure pas d'accord que pour m'estre tiré de la regle generale du silence, je doive prendre la plume toutes les fois qu'il s'agira de ma justification; il y a une loy superieure à celle du silence de laquelle je ne me separeray jamais, qui m'oblige de souffrir les injures en patience, lorsqu'en me taisant je faicts quelques choses pour la gloire de Dieu et pour l'edification du public; en un mot il ne fault pas toujours paroistre juste; il est bien rare que l'on se justifie devant les hommes, quelque bonne cause qu'on ayt qu'on ne se charge en meme têms devant Dieu, et il est plus difficile qu'on ne pense de ne pas exceder dans les manieres: respondre à un livre ce n'est rien; mais à des invectives vives et piquantes, ce n'est pas la mesme chose; aymés moy toujours monsr je vous en conjure* etc.
*Voilà monsieur une grande lettre par laquelle je repare par les autres ce que je devois avoir
faict par moy mesme. Monsr l'abbé Baudrand
Je voys bien que monsr de Spanheim est entierement occupé après son empereur Julien; et que ce deserteur luy faict abandonner pour un têms ses amis: j'en suis persuadé, c'est ce que je luy temoigne dans celle que je vous prie monsr de luy faire rendre; je ne luy dicts aucunes nouvelles, vous luy pourrés dire que je feray part à monsr Vaillant de son sentiment sur le megálh. Cet antiquaire me mande ce qu'on m'a desia escript qu'on grave les medailles du grand Duc, celles du Duc de Parme avec les explications du p. Pedrucci Jesuite, celles du noble Correri, et monsr de Pamiers m'escript qu'il va faire imprimer les explications de mr Vaillant sur ses medaillons.
On m'escript que mr Leers va r'imprimer à Rotterdam in fol. le Franc. Junius de
*Pictura veterum* avec les additions et l'Elenchus veterum artificum; la rep. des lettres m'en
aura quelque obligation. J'attends de Rome le portrait de Raphael du dessein de Carlo Marato
pour le faire graver icy (n'i ayant pas presentement de fort bons graveurs en taille douce à
Rome) et le mettre à la teste de la vie de ce grand peintre à laquelle monsr Bellori travaille et à
l'explication de ses tableaux.
On n'a que faire monsieur de donner à personnes les lettres que vous me ferés l'honneur de m'ecrire, il n'i a qu'à les mettre à la böete ou au bureau de la poste pour Bourgogne. Je vous devois feliciter monsr au commencement de cette lettre sur l'electorat de monseigr le duc d'Hanovre; souffrés que je le fasse dans ces dernieres lignes; pour nous contentons nous d'estre du nombre des elus et ne souhaittons autres choses. Je suis monsr du meilleur de mon coeur tant à vous
Nicaise.
/ Pour Monsieur Leibniz. Hanouver