Series II Band 2 · No. 198.

HENRI BASNAGE DE BAUVAL AN LEIBNIZ

Den Haag, 9. Januar 1693. [183.211.]

French

Monsieur

Quelques distractions m'ont empesché de vous repondre aussitost que je l'aurois souhaitté. Mais comme je me flatte que vous ne comptez pas à la rigueur, et que vous n'attendez pas pour me faire l'honneur de m'ecrire, que je vous reponde regulierement, je suis persuadé que ce n'est pas là la cause du silence que vous gardez depuis quelque temps à mon egard. Il y a quelques jours qu'un Alemand de la Saxe passa ici, et je lui remis une lettre de M. Baudri mon Beaufrere pour vous, avec un catalogue de livres nouveaux. Il avoit une si grande passion de vous connoistre, que je ne doute point que vous n'aiez recû de ses mains ce que je lui avois remis. Je me suis informé de nos libraires si quelqu'un pensoit à reimprimer les traittez de paix dont vous avez vû le catalogue. L'un d'eux m'a montré une lettre de Leonard de Paris qui ecrit qu'il en a decouvert un grand nombre et plus de 200, outre ceux qui sont contenus dans ce catalogue, et que le tout fera six volumes in 4o. Ainsi je ne croi pas qu'aucun entreprenne ici de reimprimer un si gros ouvrage, qui n'est pas d'un usage universel. C'est pourquoi vous pouvez continuer vostre dessein sans craindre que le recueil de Leonard se reimprime dans ces Provinces. Je sçai seulement qu'un libraire a traité avec lui pour en faire passer un assez bon nombre pour l'usage des Pays etrangers. Si vous perdiez de vüe vostre projet, à cause de l'incertitude où vous allez tomber, si Leonard ne vous aura point prevenu dans ce que vous croiez lui estre inconnu, vous pouriez m'envoier un catalogue des Traittez que vous avez qui ne sont point dans le catalogue que vous avez lû, et je l'envoierois à Leonard, lequel cotteroit alors ceux qui lui manquent, et vous pouriez les lui communiquer afin qu'il les adjoutast, et que son recueil fûst plus entier. C'est un plaisir qu'il vous est libre de lui faire, car je ne vous ai point designé, et vous repondrez tout ce qu'il vous plaira sur cette proposition.

Voici la reponse de M. Bayle au memoire que je lui ai communiqué de vostre part.

"La difficulté que M. de Leibnits a formée contre le systême des Carthesiens sur l'essence de la matiere, m'a paru belle, et digne d'un esprit aussi fort et aussi mathematicien que le sien. Je ne suis pourtant point convaincu qu'il faille mettre l'essence du corps dans un attribut different de l'etendüe: parceque tout autre attribut me paroistroit aussi mal aizé à accorder avec la resistance que font les corps les uns aux autres, que l'etendüe; car je ne sçaurois comprendre qu'un corps puisse avoir en lui mesme, et comme une chose interne où intrinseque, un effort pour demeurer en un certain lieu. Cet effort doit donc proceder d'un principe exterieur au corps, et cela etant un corps qui n'aura pour son essence que l'etendüe, poura resister tant qu'on voudra, pourvû que ce principe externe agisse en lui. Mais comme le dessein que j'avois de faire soutenir une these de natura extensionis, sera d'autant plûtost executé, que le memoire de M. Leibnits m'excite à examiner cette question, j'espere lui envoier mes petites reflexions sur sa difficulté, plus amples et plus etendües dans quelque temps."

Vous ne vous estes point souvenu de m'envoier des extraits des lettres que vous avez recües d'Italie sur les problêmes dont vous avez donné la solution. Il y a ici bon nombre de gens curieux qui verroient avec plaisir vos decouvertes. Je n'ai jamais vû vostre livre de jure suprematus et legationis Principum Germaniae. Je le lirai si je puis l'attraper. Assûrement que M. Pelisson vous a tres peu menagé, et que vos lettres ne devoient point estre ainsi produites sans vostre consentement. M. Papin a fait la mesme chose à l'egard de M. l'Evesque de Salysbury et de M. Brunsenius, qui ont grand sujet de se plaindre de son infidelité. Cela a obligé M. l'Ev. de Salysbury à faire inserer une reponse contre les mauvaises impressions que pouroient faire ces lettres, dans la Reponse que vient de produire M. Abbadie à l'Advis aux Refugiez: mais il me semble qu'il valoit mieux laisser eteindre cela par le silence, que d'y faire faire attention en faisant de l'eclat. Ce nouveau livre de M. Abadie est intitulé Defense de la Nation Britannique etc. Presque tout roule sur la revolution d'Angleterre dont il fait l'apologie. On en dit beaucoup de bien et un peu de mal. M. Burnet (ce n'est pas l'Evesque, c'est l'auteur de la Theoria telluris sacra) a fait un livre qui fait bien du bruit sous le titre de Archaeologiae. Il y tourne en ridicule les premiers chapitres de la Genese, et traitte ouvertement l'histoire de la tentation, d'invention poëtique. On a publié depuis peu des memoires pour la vie du dernier Prince de Condé. C'est un simple receuil de pieces: il n'y a presque rien de nouveau. Vous avez vû sans doute le Petrone entier, et dont l'on a rempli les lacunes sur un manuscript trouvé à Belgrade. C'est de quoi exercer les Critiques: on doute de la verité du fait. M. Gronovius a produit depuis quelqu«e» temps Ciceron en XI volumes in 12o avec les Notes de Gruterus et «les» siennes. Dans sa preface il maltraitte furieusement le P. Hardouin. Dans peu de jours nous aurons son Ammien Marcellin. Le livre que vient de produire M. Limboorg Professeur chez les Arminiens, merite bien d'estre placé dans la biblioteque qui est sous vostre direction. C'est un in folio sous ce titre: Historia inquisitionis: cui subjungitur liber sententiarum inquisitionis Tholosanae ab anno Christi 1308 ad annum 1323. J'ai pris une part toute particuliere à la joye publique, de voir l'Electorat dans l'illustre maison de Brunswick. Les vertus de Mgr le Duc, et de Me la Duchesse d'Hanover meritoient une dignité qui les egale aux testes couronnées. Soyez persuadé que je suis avec beaucoup de respect / Monsieur Vostre tres humble et tres obeyssant serviteur Basnage Bauval / De la Haye ce 9 de Janv. 1693. / A Monsieur Monsieur de Leibnits Conseiller de S.A. Electorale A Hanover.