Series II Band 2 · No. 197.
LEIBNIZ FÜR KURFÜRSTIN SOPHIE
Hannover, 29. Dezember 1692 (8. Januar 1693). [128.285.]
Abregé
de Bronsvic-Lunebourg, à Hanover 29 Xbr 1692
Le principe du mouvement, est un des moyens de nous faire connoistre la divinité. Il est vray, que tout corps qui est en mouvement est poussé par un autre corps, le quel estant luy même en mouvement est aussi poussé par un autre. Et cela va tousjours ainsi à l'infini, ou bien jusqu' à ce qu'on soit arrivé à un mouvement premier. Mais le mouvement premier ne sçauroit avoir son origine dans les corps, puisqu'un corps ne pousse jamais, qu'après avoir esté poussé. Il faut donc recourir à une cause superieure. Mais quand il n'y auroit point de mouvement premier, et quand on supposeroit que la chaine des causes ou des corps qui se poussent va à l'infini, on ne laisseroit pas d'estre obligé de chercher la cause veritable du mouvement dans quelque chose d'incorporel qui se doit trouver hors de la suite infinie des corps.
Pour le mieux faire entendre servons nous d'une fiction, et concevons que non seulement le monde soit eternel, mais qu'il y ait encor une Monarchie ou Republique eternelle dans ce monde; et que dans les Archives de cette Republique on ait tousjours gardé un certain livre sacré, dont les exemplaires ayent esté renouvellés de temps en temps. Il est manifeste que la raison, qui fait que ce livre parle comme il fait, est, qu'il a esté copié d'un autre livre pareil mais plus ancien, et celuy qui est la source est luy même la copie d'un autre encor plus ancien; et cela tousjours ainsi, sans qu'il y ait jamais d'original, mais tousjours des copies des copies. Cela estant posé, il est manifeste, que jamais on ne trouvera dans toutes ces copies aucune raison suffisante de ce qui se trouve dans le livre. Maintenant au lieu de la fiction du livre on n'a qu'à prendre une espece, par exemple celle des poules, la quelle estant supposé eternelle, il est clair que toute poule est une copie d'une autre, et cependant dans toute la suite des poules on ne trouve jamais la raison pourquoy il y a des poules plustost que quelque autre espece, j'entends une raison suffisante. Et au lieu des poules ou de quelque autre espece on n'a qu'à prendre les mouvemens qui se trouvent effectivement qui sont aussi en quelque façon la copie, ou suite de quelques mouvemens precedens et cela à l'infini; Sans que dans toute cette suite infinie des effects, ou des copies, on trouve jamais une raison suffisante ou originale. Cependant rien n'arrive jamais sans qu'il y en ait une raison suffisante. Donc la raison suffisante de toute la suite des choses changeantes se trouve hors de cette suite, et doit consister dans quelque chose d'immuable, qui a egalement de l'influence sur toutes ces copies; tellement, que c'est elle qui en est proprement l'original perpetuel; et cela ne se sçauroit trouver que dans la divinité.
Tout corps estant composé de parties, n'est pas veritablement un estre, mais plusieurs estres, c'est un estre de nom, à peu prés comme une armée ou comme un trouppeau, ou comme un reservoir plein de poissons. L'armée n'est pas proprement une chose, mais plusieurs, pris ensemble; son unité n'est que de nom, c'est un estre de fiction. Les soldats sont des estres veritables, mais l'armée n'est qu'une pluralité d'estres. Une machine n'est pas non plus un estre à la rigueur, n'estant qu'un amas de roues et de ressorts, ordonnés à concourir à certains usages. Le même se peut dire du corps d'un animal. Nous regardons un corps, un morceau de chair, un os, comme un estre, mais c'est par ce que nous avons la veue basse; si nous l'avions assez perçante pour voir cet amas de vers ou d'autres animaux, plantes ou d'autres especes dont ce morceau de chair est composé, nous verrions qu'il est aussi peu un veritable estre, qu'une armée, ou qu'un trouppeau. Ainsi c'est un estre d'imagination. Et on en peut dire autant de toutes les choses composées, que ce ne sont que des pluralités, ou des amas de plusieurs estres. Il n'y a qu'un simple, qui soit un estre veritable à la rigueur sans aide de l'imagination. Je parle d'un simple qui est une veritable unité. Or il est manifeste que les composés ne sçauroient estre sans les simples, ny les pluralités sans les unités, ny enfin les estres d'imagination, sans les estres veritables à la rigueur. On ne sçauroit detruire les unités, car les destructions ne sont que des dissipations des pluralités. Un homme ou tout autre substance veritable est une unité, mais le corps de l'homme est une pluralité. Cependant chaque unité a des pluralités sousordonnées, qui luy servent d'instrumens comme l'ame de l'homme se sert du corps, quoyque ce corps soit encor composé luy même de parties qui contiennent des animaux, mais dont l'ame ou l'unité n'est pas celle de l'homme. L'unité première et universelle est la divinité à qui tout est sousordonné, pourtant Elle n'est pas l'ame de l'univers, car l'univers ne fait point un tout; puisqu'il est infini. Elle est la raison suffisante de tout ce qu'on ne sçauroit point dire des Unités particulieres à l'égard des autres Unités qui leur sont sousordonnées.
Ainsi la Connoissance de la divinité, et de l'immortalité de l'ame, depend de ces deux Axiomes: que rien ne se fait sans qu'il y en ait une raison suffisante; et qu'il y a des veritables unités, ou bien des Estres veritablement reels.