Series II Band 2 · No. 181.

CLAUDE NICAISE AN LEIBNIZ

Dijon, 25. Oktober 1692. [154.182.]

French

Dijon le 25. 8bre 1692

Je n'ay point voulû monsieur (comme je vous l'ay mandé avant que partir de Paris) faire mettre vostre belle et si juste Critique des ouvrages de Monsr Descartes dans le journal des scavants, que je ne l'eusse auparavant faict voir à monsieur l'eveque d'Avranches. Voilà monsr la lettre qu'il m'a escripte sur ce subject que je vous envoye un peu tard; parceque j'ay esté fort indisposé de mes ardeurs et difficultés d'urine; je ne laissay pas dans le tems que je la recûs de faire faire une copie de cette critique par mon vallet, et je l'envoyay à Monsr le president Cousin pour [l'y] mettre; ce qu'il n'aura pas manqué de faire; je n'adjouste rien monsr à la lettre de nostre prelat. Vous n'avés pas besoin d'autres invitations que de la sienne pour vous engager à repondre à ses intentions. Monsr le president Cousin (dont nous venons de parler) est plus broüillé que jamais avec la societé depuis la mort de Monsr Menage; il en a fourré un eloge dans son journal un peu ressenti pour parler dans les termes de l'art; car les traicts du portraict qu'il en faict le marquent à ce qu'on me mande. Ce president n'a pû digerer ce que ce bon homme luy avoit dict autrefois avec son ingenuité naturelle et peut estre un peu trop grande, qu'il traduisoit les plus beaux ouvrages du monde en françois, et qu'il ne pouvoit traduire une fille en femme. Car vous scavés l'histoire du mariage de ce president et de sa separation avec sa femme; tout cela a donné lieu aux fables qui ont parû du p. Comire et autres de Culicis nuptia etc., dont vous avés veû l'origine dans la lettre du p. Hardoüin pro Eumenio pacato ad Norisium que je vous ay envoyée et dont l'on attend incessament la reponse du p. Noris avec beaucoup d'impatience. Vous avés scû que monsr Ménage a donné en mourant sa Bibliotheque aux Jesuites; comme Monsr d'Avranches a faict la sienne pendant sa vie pour en joüir par eux après sa mort. Un de mes amis des Paysbas m'ecrivoit assés agreablement sur ce leg«s» de mr Menage en cette maniere: De quoy s'est avisé monsr Menage de donner sa bibliotheque aux Jesuites; est ce en vertu de la Bulle qui leur permét de recevoir toutes sortes de restitutions? L'abbé Boisot de la Franche Comté à qui j'escrivis cette plaisanterie pour le divertir, y fit cette glose: J'ay trouvé fort plaisant ce qu'on vous escript du leg«s» que mr Menage a faict de sa *Bibliotheque aux Jesuites. Il est vray que c'estoit un grand voleur, qui pilloit indifferement les grecs et les latins, qui n'estoit presque riche que de leurs depoüilles, peu fecond de luy même; et de ces gens, qui pour parler comme Boccalin, portano l'ingegno dietro alle spalle. Peutestre n'en parlera il pas comme cela lorsqu'il verra ses origines de la langue francoise* remplies de tant de varietés, et de choses curieuses e bizarre, pour parler Italien; mons. Anisson *qui les acheve d'imprimer me mande que mr Menage a achevé heureusement cet ouvrage avant sa mort à la reserve de la preface, qui en doibt estre le plus bel endroict; il seroit à souhaitter que monsr l'eveque d'Avranche en voulut prendre le soin, luy qui possede si parfaictement toutes les langues et surtout la nostre, et dont la Bibliotheque est remplie de tous les Glossaires imaginables que j'i ay veû, et dont il pourroit donner une histoire et une notice aux scavants, qui ne seroit point desagreable; mais j'apprends que ce grand homme s'en dispense, ne croyant pas, comme vous en voyés quelques choses dans sa lettre, qu'il doive plus s'occuper à ces sortes de choses.

En voilà beaucoup monsr sur le chapitre de mr Menage; il y en auroit ancor plus à vous dire sur celluy du p. Mabillon et de monsr l'Abbé de la Trappe, leurs disputes touchant les etudes monastiques s'eschauffent beaucoup. On parle d'une replique à la reponse de mr de la Trappe imprimée en Hollande que je n'ay point veû, et dont l'on m'ecript en ces termes de Paris. *On a imprimée en Hollande une autre replique que celle de Dom Mabillon à monsr de la Trappe, dans laquelle on a inseré tout le venin dont ce p.* *n'a pû honnetement remplir son ouvrage. Il y en a des exemplaires à Paris. La cabale est grande en faveur de Dom Mabillon*.* *Mr de la Trappe m'ecrivoit dans sa derniere sur ce subject, pour repondre à une lettre que je luy avois escripte; je ne vous diray rien davantage sur le livre du p. Mabillon parlant de cette* replique du p., bien des gens en sont degoustés. Il y en a d'autres qui le font valoir. Il veut *entendre apparement par là cette cabale. Je suis fasché qu'on en vienne à des extremités comme celle là; car je suis bon amy des uns et des autres. Il vaudroit mieux qu'on n'eust jamais parlé d'etudes; puisqu'elles produisent de si mauvais effects. Les moines veullent estre presentement scavants à quelque prix que ce soit, et ne s'accommodent nullement du travail des mains; il est bien plus glorieux de faire des livres que de Becher la terre; on tomberoit bien tost dans le mepris, si l'on ne scavoit que cultiver des choux. Il pourroit neanmoins y avoir quelque milieu entre ces deux extremités; mais s'il n'i en a point, il vault ancor mieux passer sa vie à s'humilier en cultivant des choux, qu'à risquer de s'enfler en estudiant. Je me souviens d'une lettre que Monsr l'abbé de la Trappe m'ecrivoit sur ce subject il y a assés longtêms, et que «j'ai» monstré à Dom Mabillon. Il y auroit bien de la peine me dict il *à me faire changer de sentiment sur le chapitre des etudes; il y auroit eu neanmoins quelques mesures à garder, et si l'on l'avoit faict, on auroit pû s'accorder*.

*Monsr Bayle dont je viens de recevoir une lettre de Hollande me parle de deux livres assés curieux, l'un est de monsr Dodnel sur les auteurs de l'histoire Auguste, et l'autre d'un professeur de Hambourg nommé Mayer sur le livre De tribus impostoribus qu'il asseure n'estre point un livre imaginé et qu'il y en a un tel dans le monde. Je ne vous ay point dict monsr touchant la replique de Dom Mabillon que les Benedictins avoient voulu donner des memoires à un de nos amis et des vostres pour travailler contre la reponse de mr l'abbé de la Trappe, comme ils luy en ont desia donné pour un autre ouvrage; mais qu'il s'en est excusé; je vous demande monsr la continuation de vostre pretieuse amitié et de vos excellentes lettres, qui seront un grand preserva«tif» à mes maux. Je suis monsieur avec toute l'estime et le respet possible et du meilleur de mon coeur tout à vous

Nicaise