Series II Band 2 · No. 180.
LEIBNIZ AN PAUL PELLISSON-FONTANIER FÜR ─ (?)
[Mitte Oktober 1692.] [167.187.]
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J'avois dit que l'essence du corps ne consiste pas dans l'étendue, et qu'il y faut considerer la force par la quelle il peut agir et resister. L'auteur des objections qu'on m'a envoyées, croit qu'il y a peu de choses, qu'on puisse plus facilement demonstrer estre evidemment fausses. Ce sont ses paroles. Je deuvrois estre bien faché de n'avoir pû voir de moy même cette fausseté si evidente. Mais considerons sa demonstration, qui consiste en quatre objections.
Premiere objection. Un corps ne peut estre conçû agir ou resister, sans estre conçû
*etendu. Car les corps ne sont conçus resister qu'à ceux qui agissent pour les deplacer. Donc il
faut les concevoir dans une place; c'est à dire étendus.* Je voudrois que cette demonstration fut
un peut mieux formée à la façon ou des Logiciens ou des Geometres. Ce qui seroit bien
necessaire pour un homme qui ne voit pas meme les choses les plus evidentes. Je trouve des
doutes et des obscurités par tout, je ne sçay pas s'il est vray que toute action sur un corps tend à
le deplacer. Mais quand cela seroit, il ne s'ensuit point que tout ce qui est enveloppé dans la
notion de l'autre luy est anterieur. Car j'ay appris en Geometrie que de chaque attribut
reciproque on peut demonstrer tous les autres attributs du même sujet. De plus quand la notion
de la place seroit anterieure à la notion de l'essence, elles pourroient neantmoins estre essentielles
toutes deux. Enfin il n'est pas absolument necessaire que tout ce qui est dans une place
soit etendu, temoin le point.
Seconde objection. Le pouvoir d'agir et de resister dans un corps en suppose
*d'autres sur qui il agisse et à qui il resiste. Or ce qui convient essentiellement à tout corps doit
estre absolu et non relatif.* Je ne sçay par quel malheur il arrive, que je suis obligé de m'arrester
par tout. Est ce ma foiblesse, ou est ce parce que le chemin est raboteux? Je ne puis rien
accorder de tout cela. Ce n'est pas le pouvoir d'agir ou de resister, mais l'acte même d'agir ou
de resister, qui suppose des objets de nostre action ou de nostre resistence. Mais quand cette
puissance supposeroit d'autres corps, elle ne laisseroit pas d'estre essentielle au corps. Je
n'avois pas encor sçû que ce, qui est relatif ne sçauroit estre essentiel.
Troisiême objection. La plus considerable proprieté des corps c'est d'estre figurable,
*c'est une suite de l'étendue. Mais comment pourroit on concevoir que la figurabilité du
corps vienne de la force.* Je reponds, que selon les Gassendistes non seulement le corps, mais
encor l'espace est figurable, ainsi tout le monde n'accordera pas, que la figurabilité est une
proprieté du corps. De plus si un corps estoit sans etendue, et gardoit l'étendibilité, il ne
laisseroit pas d'estre figurable, et par consequent la figurabilité ne sera pas en ce cas la suite de
l'etendue. Cependant ce corps privé d'etendue, ne laisseroit pas d'avoir la puissance passive,
qui le rendroit etendible et figurable.
Quatriême objection. C'est une proprieté du corps d'estre divisible à l'infini, or cela
vient visiblement de l'étendue. Peut on dire que cela vient de la force? La même reponse qu'on
vient de donner à l'objection précedente a encor lieu icy. L'auteur de l'objection n'a point
remarqué que la puissance passive qui rend les corps capables de resister, adjoute quelque
chose dans la substance materielle au delà de l'etendibilité.
Cependant quand on soutiendroit avec les auteurs de la religion, que l'étendue est de
l'essence du corps, il ne s'en suivroit pas que l'essence du corps consiste dans l'etendue. Tout
ce qui est étendu est un continu, dont les parties existent à la fois avec une position, et ordre
en sorte qu'on y peut prendre des parties qui n'ont rien de commun. Et qu'on les peut discerner
sans venir à ce qui est commun au tout et aux parties. Mais cela n'explique pas en quoy consiste
la nature de ce continu, ny ce que ses parties ont de commun entre elles. La blancheur est
etendue dans le lait, la lumiere dans l'air, la matiere dans l'espace, et l'espace dans luy même.
Mais il reste d'expliquer ce que c'est que la blancheur, la lumiere, la matiere et l'espace même.
Cette nature commune au tout et aux parties, qui se trouve dans ce qui est étendu, se rencontre
même dans l'extremité de la chose, la quelle pourtant est sans étendue; ainsi l'extremité d'un
corps, ou la pointe d'une pyramide est quelque chose de materiel, quoyqu'il n'y ait plus
d'etendue. Or jusqu'icy je n'ay rien trouvé qui explique mieux la nature de la substance
materielle, que la force qu'il a d'agir et de resister; aussi n'est ce que par là que je puis rendre
raison des affections de la matiere, qui ne luy sont pas communes avec l'espace.
Il dit que j'ay encor une autre pensée sur les corps, sçavoir qu'il y a des formes substantielles. Mais cette pensée revient à la precedente. La forme substantielle n'estant autre chose que la force primitive. La difficulté qu'il y a sur l'unité des corps ne doit point estre meprisée. Elle a embarassé M. de Cordemoy, et l'a forcé de recourir aux atomes.
Ce qu'il dit du principe des Mechaniques de Descartes, et des disputes dans le journal de Hollande sur une certaine seringue ne me touche pas. Cette matiere de l'equilibre estoit assez éclaircie avant des Cartes, fuit dudum in potestate Geometrarum. Cependant on y trouve souvent des theoremes nouveaux qui servent pour abreger. Il croit que ceux qui se servent du centre de gravité, inventa fruge glandibus vescuntur. Mais c'est tout le contraire. La consideration de ce centre est d'un usage merveilleux. Ce n'est pas qu'on ne s'en puisse passer utilement en plusieurs rencontres.
Après avoir refuté ce que je dis de la force, il adjoute que j'ay encor une autre pensée du corps, et que j'y mets des formes substantielles. Cependant cette pensée revient à la precedente, et j'ay marqué que ce qu'on appelle la forme substantielle est une force primitive.
Ce qu'il dit de l'effect de la seringue dont il est parlé dans le journal de Hollande ne me touche point. On a assez eclairci il y a long temps l'equilibre et la force des cinq machines vulgaires et la chose ne vaut pas la peine qu'on s'y arreste. Ce n'est pas connoistre Archimede, que de croire qu'il ait ignoré l'usage du principe que Descartes a mis dans son petit traité de mecanique. Mais il a eu des raisons pour prendre un autre tour. Et il est bon pour l'avancement de la science, qu'on en prenne plusieurs, tantost l'un, tantost l'autre sert pour abreger. Le centre de gravité est d'un usage merveilleux, et de s'en vouloir priver, c'est plustost inventa fruge glandibus vesci.
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Le sçavant auteur