Series II Band 2 · No. 176.

HENRI BASNAGE DE BAUVAL AN LEIBNIZ

Den Haag, 2. Oktober 1692. [164.183.]

French

De la Haye ce 2. d'Octobre 1692 Leibniz hat am Kopf der Seite bemerkt: Ihm noch zu schicken nachricht pour le prince de Toscane

Monsieur

Un voyage que j'ai eté forcé de faire m'a tellement distrait que j'ai laissé accumuler bien des arrerages à vostre egard, et je vous dois plus d'une reponse. Mais j'espere que cela n'arrivera plus, et que je serai desormais plus ponctuel. Je n'ai garde de laisser refroidir un commerce que j'ai tant d'interest d'entretenir. Il n'y a gueres que l'edition in 12o de la 4e partie des reflexions de M. Pelisson sous le titre de la Tolerance des Religions m'est tombée entre les mains. Elle est venüe trop tard pour la placer dans le volume de 3 mois que j'ai donné au commencement de septembre. Je n'ai vû personne qui trouve que vous soyez effacé par M. Pelisson, et vostre crainte est trop modeste. Au contraire il semble qu'il n'a pas compris toute la finesse de vos objections, et il devoit estre d'autant plus superieur que vous combattiez dans une langue qui vous est etrangere et que vous touchiez à des matieres sur lesquelles on n'oze s'ouvrir qu'avec beaucoup de delicatesse et de menagement. Si cela n'etoit pas fait pour le public, je suis surpris que vous aiez le temps d'ecrire des lettres si bien travaillées, et si bien raisonnées. Si j'en parle dans le 1r volume, je suivrai les idées de l'extrait latin que vous m'avez envoié.

Il y a assez long temps que je n'ai vû M. Huygens. J'attends que l'hyver le chasse de sa solitude de Woorburg où il est presentement. Dés qu'il sera de retour je retirerai vos animadversiones in principia Cartesii, et je les communiquerai à quelques uns de mes amis. Vous voudrez bien sans doute qu'elles passent par les mains de M. Bayle, qui est juge competent sur cette matiere. Il s'occupe tout entier à son Dictionnaire critique. Il en retranchera tout le detail de faits qui a parû ennuieux à bien des gens dans le fragment que vous en avez vû.

M. du Cros a executé ses menaces contre M. Temple. Je n'ai pû encore attraper son ouvrage. Mais on m'a dit qu'il n'a point suivi vos conseils, et qu'il n'a pas assez epargné la personne de M. Temple. Comme il cherchoit autant à se vanger qu'à se defendre, on ne pouvoit gueres attendre toute la moderation que vous lui aviez recommandée.

Le P. Oudin est presentement à Leyde. On lui a donné le titre de Sousbibliotecaire avec de mediocres appointements. Il a publié un volume de pieces qu'il avoit deterrées dans quelques biblioteques. Il auroit deja fait un meilleur usage de son loisir, si le procez qui dure encore entre Mrs les Curateurs de l'université de Leyde, et les heritiers de Vossius, ne l'avoit pas empesché de feuilleter les Manuscrits qui sont en grand nombre dans la biblioteque de Vossius. Il est vrai que M. Colomiez est mort: il avoit suivi la fortune de l'Archevesque de Cantorbery qui s'est opiniatré à refuser le serment au nouveau gouvernement; J'ai averti le Public de l'edition de S. Basile qui se fait en Allemagne, quoique vous ne m'aiez point marqué le lieu, ni à qui l'on pouroit adresser des remarques. On demande le mesme secours de Paris pour S. Cyprien, que l'on y va reimprimer. Les P.P. Benedictins vont bientost publier leur S. Hilaire, et le 1r Tome de leur S. Jerôme, aussi bien que celui de S. Athanase est fort avancé. M. Regis a deja repondu à la critique de M. Hamel sur son systême Carthesien. Je n'ai vû aucunne de ces pieces lâ. M. Dacier a donné une traduction Francoise de la Poëtique d'Aristote avec des remarques. On l'a reimprimée ici. Il a aussi traduit deux tragedies de Sophocle: l'Oedipe et l'Electre. Vous voiez que M. Dacier ne veut estre autre chose que Commentateur. C'est une occupation un peu servile; les Anciens sont bien heureux de trouver ainsi des gens qui mettent tout leur honneur à les faire valoir, au lieu qu'un moderne n'ozeroit broncher impunément. Il y a une grosse querelle entre M. l'Evesque de Meaux, et M. du Pin Auteur de la Biblioteque des Auteurs Ecclesiastiques dont vous avez deja vû 5 où 6 volumes. L'Evesque de Meaux a denoncé M. du Pin comme heretique, et a fait nommer des examinateurs pour revoir ses ouvrages. On dit qu'il y entre un peu de jalousie de la part du Prelat. Vous avez appris la mort de M. Menage, ses amis sont en grande colere contre M. le President Cousin à present seul Auteur du Journal des Sçavants. Vous ignorez peutestre que le President Cousin fut autresfois accusé d'impuissance par sa femme. Suivant la Jurisprudence de ce temps lâ on ordonna le congrés. Cousin eut la honte de n'y point reüssir; Ainsi le mariage fut cassé. Mr Menage fist quelques plaisanteries sur la temerité de M. Cousin qui s'etoit exposé si mal à propos. M. Cousin qui n'a pû digerer cette raillerie spretaeque iniuria formae, s'est vangé de M. Menage en inserant dans son Journal un article assez desobligeant pour la memoire de M. Menage. Cela a produit bien des vers qui ne valent pas la peine de vous estre envoyez.

Je ne sçai si vous vous souvenez d'une relation que j'ai inserée quelque part d'un jeune garçon qui à l'aage de 9 mois etoit deja ea corporis parte quae viros facit, ce que les autres sont à 25 ans: Circum erat densa sylva, ipsique erant haud infrequentes lascivi motus. J'ai reçû depuis deux jours une relation qui n'est gueres moins curieuse. C'est d'un hermaphrodite. Il est né en 1669. Il a porté 22 ans l'habit de fille. Il a le teint, la voix, et la delicatesse d'une femme. Depuis l'aage de 14 ans il a tous les mois les accidents des femmes (menstrua); Il a le sexe feminin bien formé cum densitate pilorum: la gorge bien placée, et le menton sans barbe. I«l» sent les incommoditez de la matrice, et s'il pouvoit souffrir les approche«s» d'un homme il est persuadé qu'il pouroit avoir des enfans. D'ailleurs au dessous du sexe feminin il a tout ce qui le peut faire mettre au rang des hommes, exceptis testiculis. Il a eu commerce avec des femmes en qualité d'homme, et s'en est tiré avec honneur: iactatque se semen vibrasse, et plurimas vitiasse. Et ce qu'il y a de singulier c'est qu'il urine par les deux sexes à son choix. Il fut reconnu l'année derniere à Toulouze pour Hermaphrodite, et voici la sentence qui est intervenüe.

Nous Capitouls de Toulouze vû la relation des medecins et chirurgiens aiant egard aux *requisitions du Procureur du Roi, ordonnons que la ditte fille qui portoit le nom de Marguerite Mallaure, prendra à l'avenir le nom d'Arnaud Mallaure, et sera habillée en homme, lui faisant inhibitions et defenses de prendre cy aprés le nom ni habit de femme à peine du foüet. Fait le 21 de Juillet 1692*.

Quoiqu'il soit plus accoutumé à la condition de femme, et qu'il participe egalement des deux sexes, on l'a condamné à prendre la figure d'homme, parceque les inconvenients et les surprises seroient plus à craindre sous l'habit de femme. Il est à Paris où il vit aux depens des curieux, et je suis bien sûr des curieuses aussi. Cela fera bien dire des folies.

Je croi vous avoir dit que le Petrone entier et tel que l'on pretend l'avoir retrouvé à la prise de Belgrade se reimprime à Rotterdam. On y acheve le dernier tome de la critique du N. Testament du P. Simon. On debite les oeuvres de Bochart en 2 gros volumes. On y adjoute quelques pieces nouvelles. Le Lactance de mortibus Persecutorum paroist depuis quelques jours. Il y a des notes de Mrs Cuper, Baluz«e», Toinard etc. C'est M. Baudri mon Beaufrere dont vous a parlé M. Miege qui a p«ris» le soin de l'edition, il y a joint diverses notes. À propos de Mr Miege je voudrois bien lui ecrire, mais je ne sçai comment lui adresser mes lettres. Si vous lui ecriviez vous m'obligeriez beaucoup de lui faire quelques compliments pour moi. J'ai parlé à nos libraires pour vous envoier un catalogue des livres nouveaux tel que vous le demandez. J'en attends un pour le joindre à ma lettre. Ils n'y veulent pourtant pas mettre le prix. Et en effêt dans l'incertitude si vous acheterez ou non, ils le grossiroient trop, et cela vous degouteroit peutestre. Il vaut mieux traitter avec eux quand vous aurez choisi ce qu'il vous plaira.

Au reste je rends graces de m'avoir fait le plaisir de me dire que Madame la Duchesse me fist l'honneur de vous demander de mes nouvelles. C'est de quoi flatter agreablement ma vanité qu'une si grande Princesse ait eu la bonté de se souvenir de moi. C'etoit une des choses que je souhaittois le plus dans mon voyage que de voir une Princesse dont toute l'Europe admire l'elevation et l'etendüe de l'esprit. Je suis avec beaucoup de respect / Monsieur Vostre tres humble et tres obeyssant serviteur Basnage Bauval

Voudriez vous bien avoir la bonté de faire faire des compliments pour moi à M. l'Envoyé d'Angleterre à vostre cour. Je lui suis fort obligé de toutes les honnêtetez que j'en recûs en passant à Hanover.

A Monsieur Monsieur de Leibnits Conseiller de la Regence de S. A. Mongr Le Duc A Hanover