Series II Band 2 · No. 164.
LEIBNIZ AN HENRI BASNAGE DE BAUVAL
[1. Hälfte August 1692.] [158.176.]
Monsieur
Je vous remercie de l'honneur que vous me faites de vous souvenir de moy, et de me communiquer des nouveautés literaires fort curieuses. Je n'ay pas encor veu l'edition in 12o du traité de M. Pellisson de la Tolerance des religions. J'avois bien des raisons pour ne pas y vouloir paroistre en mon propre et privé nom. Mais je voy que c'est une affaire faite. Vous sçavés qu'un homme qui est où je suis, et comme je suis, a bien des mesures à garder. Des personnes malintentionnées pourront tourner mes paroles en mauvaise part, comme si je favorisois l'indifference. Et si j'avois sçû le dessein de la seconde ou troisieme edition, sur tout de celle qui a esté faite en Hollande, et qui se debitera en Allemagne, j'aurois voulu joindre quelques éclaircissemens, car je ne songeois à rien moins qu'à l'impression lorsque j'ay ecrit ces choses. Mon but estoit de faire voir à Mons. Pellisson, que ceux de sa religion favorisent l'indifference plus que les Protestans mêmes à qui on l'impute eternellement, et souvent fort mal apropos. Mons. Pellisson n'a donné que des extraits de mes dernieres lettres, qui souvent n'expliquent pas assez mes intentions. Entre autres ce qu'il appelle l'Elôge du Roy T. C. et qui pourroit me faire du tort auprès de quelques ignorans ou passionnés, n'est autre chose qu'un aveu de la grandeur de ce Monarque, et un souhait qu'il en veuille mieux user, pour le bien general des hommes, et le sien propre, qu'il ne semble faire. Je l'avois écrit en particulier et je n'avois garde de m'imaginer qu'on le publieroit. J'aurois mauvaise grace de m'en plaindre. Mais si vous prenés la peine de toucher ce livre de M. Pellisson dans vostre Histoire des ouvrages des Sçavans, je vous supplie de faire quelque reflexion sur cette relation latine que je vous ay communiquée, et qui aura esté mise dans les Actes de Leipzig; car la chose y est tournée comme il faut.
On me mande de Paris, que Mons. du Hamel a publié des reflexions critiques sur le systeme Cartesien de la philosophie de Mons. Regis. Que Mons. Vaillant a donné Numismata Imperatorum Romanorum praestantiora à Iulio Caesare ad Posthumum et Tyrannos. Mons. Brueis a publié un livre sous le titre: Histoire du fanatisme de nostre temps, et du dessein qu'on avoit de soulever en France les mecontens des Calvinistes. Il raconte des choses fort plaisantes de certains fanatiques du Dauphiné, qu'un nommé Du Serre vieillard de la religion, avoit elevés dans son école; c'estoient des jeunes gens à qui M. Brueis dit qu' il avoit fait tourner la teste par des jeûnes, des ceremonies mysterieuses, et des passages de l'ecriture sainte. Dans une conjoncture favorable la chose auroit pû avoir des suites. M. Brueis fait l'honneur à Mons. Jurieu de dire, qu'il est l'inventeur de ces stratagemes.
En effect dolus an virtus quis in hoste requirat. J'ay mêmes du panchant à croire, qu'on a donné un air de fanatisme à ces entreprises de Du Serre, qui peutestre en estoient assez eloignées, et dans le fonds ne partoient que d'un zele legitime pour la religion, à dessein de reveiller l'assoupissement des peuples, sans avoir en vue des troubles et des seditions qu'on luy impute. Il est vray que je n'en sçaurois encor juger n'ayant pas vû le libre meme pour en apprendre le detail.
On m'avoit promis le projet du Dictionnaire de Mons. Bayle; mais je ne l'ay pas encor vû; un esprit aussi delié que le sien, ne peut donner que des choses excellentes.
Mons. Hugens m'ayant fait l'honneur de repondre à ma vieille lettre, a dit aussi que vous luy aviés communiqué mon ecrit latin, et qu'il demeure d'accord de la pluspart de mes raisonnemens. Il est vray qu'il y en a sur lesquels nous sommes en different il y a déja long temps, car Mons. Hugens est pour le vuide et pour les Atomes, suivant Democrite et Gassendi, au lieu que je suis en ce point pour Aristote et pour Descartes. Je serois bien faché qu'on importunât les libraires. J'avois crû que des notes precises qui suivroient pied à pied la partie generale des Principes de Des Cartes pourroient éclaircir à fonds les controverses qui font tant de bruit à present; et que les joignant aux paroles mêmes de Des Cartes, une personne qui voudroit mediter pourroit se satisfaire entierement par cette lecture, et que le titre pourroit estre Statera Cartesianismi seu Principiorum Cartesii Pars Generalis cum animadversionibus *G. G. L. suo loco subjectis, ut post tantas lites tandem aliquando intelligi possit, quantum Doctrinae Cartesianae sit tribuendum*.
Un certain Mons. Rieuwerts libraire à Amsterdam, qui a fait imprimer quelques écrits de Spinosa, estoit disposé autresfois à imprimer certaines speculations Geometriques que j'avois; à ce que feu M. Ferguson m'avoit mandé; mais les distractions que j'avois alors ne m'avoient point permis, de les coucher tout au long, et je me suis contenté d'en donner quelques abregés dans les Actes de Leipzig. Peut estre que Mons. Rieuwerts se chargeroit encore de cecy, qui paroist plus plausible et plus à la portée de la pluspart des lecteurs. On y pourroit adjo[u]ter un preambule contenant des particularités curieuses sur ce que M. Des Cartes a inventé ou pris d'ailleurs.
Mons. du Cros a passé icy, et m'a asseuré qu'il travaillera à ses remarques sur les memoires de Mons. Temple. Je n'ay pas manqué de l'encourager, je l'ay pourtant exhorté d'épargner la personne de Mons. Temple le plus qu'il pourroit, aprés avoir satisfait à sa propre justification. J'ay deja lû en Anglois la seconde partie des Miscellanea de Mons. Temple, Mad. la Duchesse les avoit. Il y a plusieurs choses fort bonnes. Il me semble pourtant qu'il ne rend pas assez justice à nostre siecle.
Mons. Hugens m'a taillé de la besoigne par sa lettre, et pour y repondre il faudra mediter un peu, ce que je ne suis pas en estat de faire à present. J'irois bientost à Wolfenbutel, et en chemin j'aura tout loisir de mediter sur les matieres qu'il y touche.
Si quelque libraire de vos amis me veut envoyer des listes des livres, je souhaitterois qu'avec le prix il exprimât la grandeur des livres, c'est à dire le nombre des feuilles ou autrement. Par ce moyen on peut se determiner d'abord.
Si les digressions de Mons. Baillet dans sa vie de M. Des Cartes sont bonnes, il les luy faut pardonner, et même il le faut remercier, de ce qu'il nous donne plus qu'il n'avoit promis. Souvent ces embellissemens valent mieux que le principal. Mais puisque je voy qu'on n'en est pas content, j'ay peur qu'ils ne soyent pas des plus choisis.