Series II Band 2 · No. 17.

ANTOINE ARNAULD AN LEIBNIZ

28. September [1686]. [15.24.]

French

Ce 28. Sept. Leibniz ergänzt: 1686

J'ay cru, Monsieur, me pouvoir servir de la liberté que vous m'avez donnée de ne me pas presser de repondre à vos civilitez. Et ainsy j'ay differé jusques à ce que j'eusse achevé quelque ouvrage que j'avois commencé. J'ay bien gagné à vous rendre justice, n'y aiant rien de plus honneste et de plus obligeant que la maniere dont vous avez reçu mes excuses. Il ne m'en falloit pas tant pour me faire resoudre à vous avouer de bonne foy que je suis satisfait de la maniere dont vous expliquez, ce qui m'avoit choqué d'abord, touchant la notion de la nature individuelle. Car jamais un homme d'honneur ne doit avoir de la peine de se rendre à la verité, aussy tost qu'on la luy a fait connoistre. J'ay sur tout esté frappé de cette raison, Leibniz merkt an: Je m'y attendois. Mais un autre n'en auroit pas esté touché. Que dans toute proposition affirmative veritable, necessaire ou contingente, universelle ou singuliere, la notion de l'attribut est comprise en quelque façon dans celle du sujet: praedicatum inest subjecto.

Il ne me reste de difficulté que sur la possibilité des choses, et sur cette maniere de concevoir Dieu comme aiant choisy l'Univers qu'il a créé entre une infinité d'autres univers possibles qu'il a vûs en mesme temps et qu'il n'a pas voulu créer. Mais comme cela ne fait rien proprement à la notion de la nature individuelle, et qu'il faudroit que je revasse trop pour bien faire entendre ce que je pense sur cela, ou plustost ce que je trouve à redire dans les pensées des autres parce qu'elles ne me paroissent pas dignes de Dieu, vous trouverez bon, Monsieur, que je ne vous en dise rien. Leibniz merkt an: Je serois bien aise d'estre instruit là dessus.

J'ayme mieux vous supplier de m'eclaircir deux choses, que je trouve dans vostre derniere lettre qui me semblent considerables, mais que je ne comprends pas bien. Leibniz merkt an: Il sera bon de voir l'abregé; que je luy avois envoyé.

La 1re est ce que vous entendez par l'hypothese de la concomitance et de l'accord des substances entre elles, par laquelle vous pretendez qu'on doit expliquer ce qui se passe dans l'union de l'ame et du corps, et l'action ou passion d'un esprit à l'egard d'une autre creature. Car je ne conçois pas ce que vous dittes pour expliquer cette pensée, qui ne s'accorde selon vous, ny avec ceux qui croient que l'ame agit, physiquement sur le corps et le corps sur l'ame ny avec ceux qui croient que Dieu seul est la cause physique de ces effets, et que l'ame et le corps n'en sont que les causes occasionnelles. Dieu, dittes vous, a créé l'ame de telle sorte, que *pour l'ordinaire il n'a pas besoin de ces changemens, et ce qui arrive à l'ame luy nait de son propre fond, sans qu'elle se doive accorder au corps dans la suite, non plus que le corps à l'ame: chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, et l'autre sans choix se rencontrent l'un avec l'autre dans les mesmes phenomenes*.

Des exemples vous donneront moien de mieux faire entendre vostre pensée. On me fait une plaie dans le bras. Ce n'est à l'égard de mon corps qu'un mouvement corporel, mais mon ame a aussy tost un sentiment de douleur, qu'elle n'auroit pas sans ce qui est arrivé à mon bras. On demande quelle est la cause de cette douleur. Vous ne voulez pas que mon corps ait agi sur mon ame, ny que ce soit Dieu qui à l'occasion de ce qui est arrivé à mon bras, ait formé immediatement dans mon ame ce sentiment de douleur. Il *Die Unterstreichungen von Il *bis~~ sentiment stammen wohl von Leibniz. faut donc que vous croiez~~ ~~que ce soit l'ame qui l'a formé elle mesme, et que c'est que vous entendez quand vous dittes, que ce qui arrive dans l'ame à l'occasion du corps luy naist de son propre fond.* Saint Augustin estoit de ce sentiment*, parce qu'il croioit que la douleur corporelle n'estoit autre chose que la tristesse qu'avoit l'ame de ce que son corps estoit mal disposé. Mais que peut on repondre à ceux qui objectent: Qu'il faudroit donc que l'ame sçut que son corps est mal disposé avant que d'en estre triste: au lieu qu'il semble que c'est la douleur qui l'avertit que son corps est mal disposé. Leibniz merkt an: Elle ne le sçait que confusement, la douleur de l'ame, et la mauvaise disposition du corps naissent en même temps en vertu de la concomitance.

Considerons un autre exemple, où le corps a quelque mouvement à l'occasion de mon ame. Si je veux oster mon chapeau je leve mon bras en haut. Ce mouvement de mon bras de bas en haut n'est point selon les regles ordinaires des mouvemens. Leibniz merkt an: Je crois qu'il est. Quelle en est donc la cause? C'est que les esprits estant entrez en des certains nerfs les ont enflez. Mais ces esprits ne se sont pas d'eux mesmes determinez à entrer dans ces nerfs: ou, ils ne se sont pas donnez à eux mesmes le mouvement qui les a fait entrer dans ces nerfs? Qui est ce donc qui le leur a donné? Leibniz merkt an: Ce sont les objects joints à la disposition des esprits et nerfs mêmes. Est ce Dieu à l'occasion de ce que j'ay voulu lever le bras? C'est ce que veulent les partisans des causes occasionnelles, dont il semble que vous n'approuviez pas le sentiment. Il semble donc qu'il faille que ce soit nostre ame. Et c'est neanmoins ce qu'il semble que vous ne vouliez pas encore. Car ce seroit agir physiquement sur le corps. Et il me paroist que vous croyez qu'une substance n'agit point physiquement sur une autre.

La 2. chose sur quoy je desirerois d'estre eclaircy, est ce que vous dittes: Qu'afin que le *corps ou la matiere ne soit pas un simple phenomene comme l'arc en ciel, ny un estre uni par accident ou par aggregation comme un tas de pierres, il ne scauroit consister dans l'etendue, et il y faut necessairement quelque chose qu'on appelle forme substantielle, et qui reponde en quelque façon à ce qu'on appelle l'ame*. Il y a bien des choses à demander sur cela.

1. Nostre corps et nostre ame sont deux substances reellement distinctes. Leibniz merkt an: Je ne l'accorde qu'autant qu'une Machine ou autre estre par aggregation est appellé une substance par abus. Or en mettant dans le corps une forme substantielle Leibniz merkt an: L'ame même est cette forme substantielle. outre l'etendue on ne peut pas s'imaginer que ce soient deux substances distinctes. On ne voit donc pas que cette forme substantielle eust aucun rapport à ce que nous appellons nostre ame.

2. Cette forme substantielle du corps devroit estre ou etendue et divisible, ou non-etendue et indivisible. Leibniz merkt an: Autor libri de Dieta, Hippocrati ascriptus, Albertus M. et Joh. Bacho videntur nullum admittere ortum interitumque formarum. Si on dit le [dernier] il semble qu'elle seroit indestructible Leibniz merkt an: Il faut avouer qu'elle l'est, et qu'aucune substance ne sçauroit commencer ou finir que par creation et annihilation. aussy bien que~~ ~~nostre ame. Et si on dit le [premier], il semble qu'on ne gagne rien par là pour faire que les corps soient unum per se, plustost que s'ils ne consistoient qu'en l'etendue. Car c'est la divisibilité de l'etendue en une infinité de parties qui fait qu'on a de la peine à en concevoir l'unité. Or cette forme substantielle ne remediera point à cela, si elle est aussy divisible que l'etendue meme.

3. Est ce la forme substantielle d'un quarreau de marbre qui fait qu'il est un? Si cela est que devient cette forme substantielle quand il cesse d'estre un, parcequ'on l'a cassé en deux? Est elle aneantie, ou elle est devenue deux. Le premier est inconcevable, si cette forme substantielle n'est pas une maniere d'estre, mais une substance. Et on ne peut dire que c'est une maniere d'estre, ou modalité, puisqu'il faudroit que la substance dont cette forme seroit la modalité fust l'etendue. Ce qui n'est pas apparemment vostre pensée. Et si cette forme substantielle d'une qu'elle estoit devient deux, pourquoy n'en dira-t-on pas autant de l'etendue seule sans cette forme substantielle.

4. Donnez vous à l'etendue une forme substantielle generale, telle que l'ont admise quelques Scholastiques qui l'ont appellée formam corporeitatis: ou si vous voulez qu'il y ait autant de formes substantielles differentes qu'il y a de corps differens: et differentes d'espece, quand ce sont des corps differents d'espece.

5. En quoy mettez vous l'unité qu'on donne à la terre, au soleil, à la lune, quand on dit qu'il n'y a qu'une terre que nous habitons, qu'un soleil qui nous eclaire, qu'une lune qui tourne en tant de jours à l'entour de la terre. Leibniz merkt an: Toutes ces choses comme le carreau de marbre, la terre, le soleil, ne sont peut estre pas plus des substances, qu'un tas de pierres. Croiez vous qu'il soit necessaire pour cela que la terre par exemple composée de tant de parties eterogenes ait une forme substantielle qui luy soit propre et qui luy donne cette unité. Il n'y a pas d'apparence que vous le croyez. J'en diray de mesme d'un arbre, d'un cheval. Et de là je passeray à tous les mixtes. Par exemple le lait est composé du serum, de la creme, et de ce qui se caille. A-t-il trois formes substantielles, ou s'il n'en a qu'une?

6. Enfin on dira qu'il n'est pas digne d'un philosophe d'admettre des entitez dont on n'a aucune idée claire et distincte: et qu'on n'en a point de ces formes substantielles. Et que de plus selon vous on ne les peut prouver par leurs effets, puisque vous avouez que c'est par la philosophie corpusculaire qu'on doit expliquer tous les phenomenes particuliers de la nature, et que ce n'est rien dire d'alleguer ces formes.

7. Il y a des Cartesiens. Leibniz merkt an: Je croy que c'est M. Cordemoy. qui pour trouver de l'unité dans les corps, ont nié que la matiere fust divisible à l'infiny, et qu'on devoit admettre des atomes indivisibles. Mais je ne pense pas que vous soiez de leur sentiment. Leibniz merkt an: Je ne le suis pas.

J'ay consideré vostre petit imprimé, et je l'ay trouvé fort subtil. Mais prenez garde si les Cartesiens ne vous pourront point repondre, Qu'il ne fait rien contre eux, parce qu'il semble que vous y supposiez une chose qu'ils croient fausse, Leibniz merkt an: Je ne le suppose point. qui est qu'une pierre en descendant se donne à elle mesme cette plus grande velocité qu'elle acquiert plus elle descend. lls diront que cela vient des corpuscules, Leibniz merkt an: Concedo. qui en montant font descendre tout ce qu'ils trouvent en leur chemin, et leur transportent une partie de ce qu'ils ont de mouvement: et qu'ainsy il ne faut pas s'estonner si le corps B quadruple d'A a plus de mouvement estant descendu un pied que le corps A estant descendu 4 pieds; parceque les corpuscules qui ont poussé B luy ont communiqué du mouvement proportionnement à sa masse, et ceux qui ont poussé A proportionnement à la sienne. Leibniz merkt an: Tout cela est bon, mais il ne satisfait pas à tout du supposé maintenant que ces corps ayent ces vistesses sans se mettre en peine comment ils les ont eues je demande si leur force est egale ou non. Je ne vous assure pas que cette reponse soit bonne, mais je croy au moins que vous devez vous appliquer à voir si cela n'y fait rien. Et je serois bien aise de scavoir ce que les Cartesiens ont dit sur vostre ecrit.

Je ne scay si vous avez examiné ce que dit M. Descartes dans ses lettres sur son Principe general des Mechaniques. Il me semble qu'en voulant monstrer pourquoy la mesme force peut lever par le moien d'une machine le double ou le quadruple de ce qu'elle leveroit sans machine, il *Die Unterstreichung von il bis velocité stammt wohl von Leibniz.~~ declare qu'il n'a point d'égard à la velocité. Leibniz merkt an: Optime. Mais je n'en ay qu'une memoire confuse. Car je ne me suis jamais appliqué à ces choses là que par occasion et à des heures perduës, et il y a plus de 20 ans que je n'ay vu aucun de ces livres là.

Je ne desire point, Monsieur, que vous vous detourniez d'aucune de vos occupations tant soit peu importante pour resoudre les deux doutes que je vous propose. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et à vostre loisir.

Je voudrois bien scavoir si vous n'avez point donné la derniere perfection à deux machines que vous aviez trouvées estant à Paris. L'une d'Arithmetique qui paroissoit bien plus parfaitement que celle de M. Pascal, et l'autre une montre tout à fait juste.

Je suis tout à vous