Series II Band 2 · No. 17.
ANTOINE ARNAULD AN LEIBNIZ
28. September [1686]. [15.24.]
Ce 28. Sept.
J'ay cru, Monsieur, me pouvoir servir de la liberté que vous m'avez donnée de ne me pas
presser de repondre à vos civilitez. Et ainsy j'ay differé jusques à ce que j'eusse achevé quelque
ouvrage que j'avois commencé. J'ay bien gagné à vous rendre justice, n'y aiant rien de plus
honneste et de plus obligeant que la maniere dont vous avez reçu mes excuses. Il ne m'en falloit
pas tant pour me faire resoudre à vous avouer de bonne foy que je suis satisfait de la maniere
dont vous expliquez, ce qui m'avoit choqué d'abord, touchant la notion de la nature individuelle.
Car jamais un homme d'honneur ne doit avoir de la peine de se rendre à la verité, aussy
tost qu'on la luy a fait connoistre. J'ay sur tout esté frappé de cette raison,
Il ne me reste de difficulté que sur la possibilité des choses, et sur cette maniere de
concevoir Dieu comme aiant choisy l'Univers qu'il a créé entre une infinité d'autres univers
possibles qu'il a vûs en mesme temps et qu'il n'a pas voulu créer. Mais comme cela ne fait rien
proprement à la notion de la nature individuelle, et qu'il faudroit que je revasse trop pour bien
faire entendre ce que je pense sur cela, ou plustost ce que je trouve à redire dans les pensées des
autres parce qu'elles ne me paroissent pas dignes de Dieu, vous trouverez bon, Monsieur, que je
ne vous en dise rien.
J'ayme mieux vous supplier de m'eclaircir deux choses, que je trouve dans vostre derniere
lettre qui me semblent considerables, mais que je ne comprends pas bien.
La 1re est ce que vous entendez par l'hypothese de la concomitance et de l'accord des substances entre elles, par laquelle vous pretendez qu'on doit expliquer ce qui se passe dans l'union de l'ame et du corps, et l'action ou passion d'un esprit à l'egard d'une autre creature. Car je ne conçois pas ce que vous dittes pour expliquer cette pensée, qui ne s'accorde selon vous, ny avec ceux qui croient que l'ame agit, physiquement sur le corps et le corps sur l'ame ny avec ceux qui croient que Dieu seul est la cause physique de ces effets, et que l'ame et le corps n'en sont que les causes occasionnelles. Dieu, dittes vous, a créé l'ame de telle sorte, que *pour l'ordinaire il n'a pas besoin de ces changemens, et ce qui arrive à l'ame luy nait de son propre fond, sans qu'elle se doive accorder au corps dans la suite, non plus que le corps à l'ame: chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, et l'autre sans choix se rencontrent l'un avec l'autre dans les mesmes phenomenes*.
Des exemples vous donneront moien de mieux faire entendre vostre pensée. On me fait
une plaie dans le bras. Ce n'est à l'égard de mon corps qu'un mouvement corporel, mais mon
ame a aussy tost un sentiment de douleur, qu'elle n'auroit pas sans ce qui est arrivé à mon bras.
On demande quelle est la cause de cette douleur. Vous ne voulez pas que mon corps ait agi sur
mon ame, ny que ce soit Dieu qui à l'occasion de ce qui est arrivé à mon bras, ait formé
immediatement dans mon ame ce sentiment de douleur. Il Il *bis~~ sentiment stammen wohl von Leibniz. faut donc que vous croiez~~
~~que ce soit l'ame qui l'a formé elle mesme, et que c'est que vous entendez
quand vous dittes, que ce qui arrive dans l'ame à l'occasion du corps luy
naist de son propre fond.*
Considerons un autre exemple, où le corps a quelque mouvement à l'occasion de mon
ame. Si je veux oster mon chapeau je leve mon bras en haut. Ce mouvement de mon bras de bas
en haut n'est point selon les regles ordinaires des mouvemens.
La 2. chose sur quoy je desirerois d'estre eclaircy, est ce que vous dittes: Qu'afin que le *corps ou la matiere ne soit pas un simple phenomene comme l'arc en ciel, ny un estre uni par accident ou par aggregation comme un tas de pierres, il ne scauroit consister dans l'etendue, et il y faut necessairement quelque chose qu'on appelle forme substantielle, et qui reponde en quelque façon à ce qu'on appelle l'ame*. Il y a bien des choses à demander sur cela.
1. Nostre corps et nostre ame sont deux substances reellement distinctes.
2. Cette forme substantielle du corps devroit estre ou etendue et divisible, ou non-etendue
et indivisible. indestructible
3. Est ce la forme substantielle d'un quarreau de marbre qui fait qu'il est un? Si cela est que devient cette forme substantielle quand il cesse d'estre un, parcequ'on l'a cassé en deux? Est elle aneantie, ou elle est devenue deux. Le premier est inconcevable, si cette forme substantielle n'est pas une maniere d'estre, mais une substance. Et on ne peut dire que c'est une maniere d'estre, ou modalité, puisqu'il faudroit que la substance dont cette forme seroit la modalité fust l'etendue. Ce qui n'est pas apparemment vostre pensée. Et si cette forme substantielle d'une qu'elle estoit devient deux, pourquoy n'en dira-t-on pas autant de l'etendue seule sans cette forme substantielle.
4. Donnez vous à l'etendue une forme substantielle generale, telle que l'ont admise quelques Scholastiques qui l'ont appellée formam corporeitatis: ou si vous voulez qu'il y ait autant de formes substantielles differentes qu'il y a de corps differens: et differentes d'espece, quand ce sont des corps differents d'espece.
5. En quoy mettez vous l'unité qu'on donne à la terre, au soleil, à la lune, quand on dit
qu'il n'y a qu'une terre que nous habitons, qu'un soleil qui nous eclaire, qu'une lune qui tourne
en tant de jours à l'entour de la terre.
6. Enfin on dira qu'il n'est pas digne d'un philosophe d'admettre des entitez dont on n'a aucune idée claire et distincte: et qu'on n'en a point de ces formes substantielles. Et que de plus selon vous on ne les peut prouver par leurs effets, puisque vous avouez que c'est par la philosophie corpusculaire qu'on doit expliquer tous les phenomenes particuliers de la nature, et que ce n'est rien dire d'alleguer ces formes.
7. Il y a des Cartesiens.
J'ay consideré vostre petit imprimé, et je l'ay trouvé fort subtil. Mais prenez garde si les
Cartesiens ne vous pourront point repondre, Qu'il ne fait rien contre eux, parce qu'il semble
que vous y supposiez une chose qu'ils croient fausse,
Je ne scay si vous avez examiné ce que dit M. Descartes dans ses lettres sur son Principe
general des Mechaniques. Il me semble qu'en voulant monstrer pourquoy la mesme force peut
lever par le moien d'une machine le double ou le quadruple de ce qu'elle leveroit sans machine,
il il bis velocité stammt wohl von Leibniz.~~ declare qu'il n'a point d'égard à la velocité.
Je ne desire point, Monsieur, que vous vous detourniez d'aucune de vos occupations tant soit peu importante pour resoudre les deux doutes que je vous propose. Vous en ferez ce qu'il vous plaira, et à vostre loisir.
Je voudrois bien scavoir si vous n'avez point donné la derniere perfection à deux machines que vous aviez trouvées estant à Paris. L'une d'Arithmetique qui paroissoit bien plus parfaitement que celle de M. Pascal, et l'autre une montre tout à fait juste.
Je suis tout à vous