Series II Band 2 · No. 16.

LEIBNIZ AN SIMON FOUCHER

[Hannover, August 1686.] [27.]

French

Monsieur

Enfin Am Kopf des Stückes von Leibniz' Hand: Extrait de ma lettre à M. Foucher. 1686. vostre paquet m'a esté rendu, je vous en remercie fort et je n'ay pas cessé de lire, jusqu'à ce que je l'ay achevé. J'ay lû avec un tres grand plaisir vos pensées sur la sagesse des anciens. Il y a long temps que je sçay qu'ils sont plus habiles que nos modernes ne pensent, et il seroit à souhaitter qu'on les connust d'avantage.

Lipse et Scioppius ont taché de resusciter la philosophie des Stoiciens; Gassendi a travaillé sur Epicure; Schaefferus a ramassé ce qu'il a pû de la philosophie de Pythagore; Ficinus et Patritius ont ensuivi Platon, mais mal à mon avis, parce qu'ils se sont jettés sur les pensées hyperboliques, et ont abandonné ce qui estoit plus simple et en même temps plus solide. Ficinus ne parle partout que d'idées, d'Ames du monde, de Nombres Mystiques et choses semblables, au lieu de poursuivre les exactes definitions que Platon tache de donner des notions. Je souhaiterois que quelqu'un tirât des anciens le plus propre à l'usage, et le plus conforme au goust de nostre siecle, sans distinction de secte, et que vous en eussiés le loisir, comme vous en avés la faculté, d'autant que vous les pourriés concilier, et même corriger quelque fois en joignant quantité de belles pensées de vostre fonds.

J'ay lû le livre de M. Morland de l'elevation des eaux. Son mouvement Cyclo-Elliptique à mon avis n'est pas grande chose. Il va plus uniformement mais en echange aussi plus difficilement que les manivelles qu'il desapprouve tant, et que nous trouvons fort bonnes dans nos mines, où par leur moyen on fait travailler des pompes eloignées de la roue à une distance de 500 toises et au delà. Depuis que j'ay quitté Paris je n'ay vû de Mons. Osannam que son livre de la Geometrie practique, sa Trigonometrie, et sa nouvelle Gnomonique. J'attends ce qu'il nous donnera sur Diophante. C'est là où il pourroit donner quelque chose de bon. J'ay trouvé qu'il n'a pas trop bien usé à mon egard, car il a inseré dans sa Geometrie ma quadrature du cercle (sçavoir que diametre estant 1, le cercle est 1 ─ avec ma demonstration, sans me nommer et parlant d'un air comme si cette demonstration estoit de luy.

Je vous supplie fort, Monsieur, de faire mes baisemains à Mons. Huet, et à Mons Lantin, que j'honnore infiniment tous deux. Il y a long temps qu'on m'a parlé de l'Histoire du plaisir et de la douleur, que M. Lantin avoit projettée. C'est un dessein d'importance. Mons. Justel avoit aussi travaillé à un ouvrage de consequence, des commodités de la vie, mais j'ay peur qu'il ne demeure en arriere, comme je juge par la lettre que j'ay receue de luy depuis peu.

La philosophie des Academiciens qui est la connoissance des foiblesses de nostre raison est bonne pour les commencemens, et comme nous sommes tousjours dans les commencemens en matiere de religion, elle y est sans doute propre pour mieux sousmettre la raison à l'autorité, ce que vous avés monstré fort bien dans un de vos discours. Mais en matiere de connoissances humaines il faut tacher d'avancer, et quand même ce ne seroit qu'en establissant beaucoup de choses sur quelque peu de suppositions, cela ne laisseroit pas d'estre utile, car au moins nous sçaurions qu'il ne nous reste qu'à prouver ces peu de suppositions pour parvenir à une pleine demonstration, et en attendant nous aurons au moins des verités hypothetiques et nous sortirions de la confusion des disputes; c'est la methode des Geometres. Par exemple, Archimede suppose ce peu de choses: que la droite est la plus courte des lignes; que de deux lignes dont chacune est partout concave d'un même costé, l'incluse est moindre que l'includente, et là dessus il acheve rigoureusement ses demonstrations. C'est ce que j'ay à remarquer à l'occasion de la page 7. de vostre reponse à Dom Robert de Gabez.

Si donc nous supposions par exemple, le principe de contradiction, item que dans toute proposition veritable la notion du predicat est enfermée dans celle du sujet, et quelques autres axiomes de cette nature, et si nous en pouvions prouver bien des choses aussi ­demonstrativement que le font les Geometres, ne trouveriés vous pas que cela seroit de consequence? Mais il faudroit commencer un jour cette Methode, pour commencer à finir les disputes. Ce seroit tousjours gagner terrain.

Il est même constant qu'on doit supposer certaines verités, ou renoncer à toute esperance de faire des demonstrations, car les preuves ne sçauroient aller à l'infini. Il ne faut rien demander qui soit impossible, autrement ce seroit témoigner qu'on ne recherche pas serieusement la verité. Je supposeray donc tousjours hardiment, que deux contradictoires ne sçauroient estre vrayes, et que ce qui implique contradiction ne sçauroit estre, et par consequent que les propositions necessaires (c'est à dire celles dont le contraire implique contradiction) n'ont pas esté establies par un decret libre, ou bien c'est abuser des mots. On ne sçavoit rien apporter de plus clair, pour prouver ces choses. Vous même les supposés en ecrivant et en raisonnant, autrement vous pourriés defendre à tout moment tout le contraire de ce que vous dites. Et cela soit dit sur la 2de supposition.

Je trouve que vous avés raison Monsieur, de soutenir dans la 3me supposition en repondant à Dom Robert, qu'il y doit avoir quelque rapport naturel entre quelques traces du cerveau, et ce qu'on appelle les intellections pures, autrement on ne sçauroit enseigner ses opinions aux autres. Et quoyque les mots soyent arbitraires, il a fallu quelques marques non-arbitraires, pour enseigner la signification de ces mots.

Il me semble aussi que vous avés raison (dans cette 3me suppos. pag. 24) de douter que les corps puissent agir sur les esprits, et vice versa. J'ay là dessus une plaisante opinion, qui me paroist necessaire, et qui est bien differente de celle de l'auteur de la recherche. Je croy que toute substance individuelle exprime l'univers tout entier à sa maniere, et que son estat suivant est une suite (quoyque souvent libre) de son estat precedent, comme s'il n'y avoit que Dieu et Elle au monde; mais comme toutes les substances sont une production continuelle du souverain Estre, et expriment le même univers ou les mêmes phenomenes, elles s'entraccordent exactement et cela nous fait dire que l'une agit sur l'autre, parce que l'une exprime plus distinctement que l'autre la cause ou raison des changemens, à peu pres comme nous attribuons le mouvement plus tost au vaisseau qu'à toute la mer, et cela avec raison. J'en tire aussi cette consequence, que si les corps sont des substances, ils ne sçauroient consister dans l'etendue toute seule. Mais cela ne change rien dans les explications des phenomenes particuliers de la nature, qu'il faut tousjours expliquer mathematiquement et mechaniquement, pourveu qu'on sçache que les principes de la mechanique ne dependent point de la seule etendue. Je ne suis donc pas ny pour l'Hypothese commune de l'influence reelle d'une substance créée sur l'autre, n'y pour l'Hypothese des causes occasionnelles, comme si Dieu produisoit dans l'ame des pensées à l'occasion des mouvemens du corps, et changeoit ainsi le cours que l'ame auroit pris sans cela, par une maniere de miracle perpetuel fort inutile; mais je soutiens une concomitance ou accord de ce qui arrive dans les substances differentes, Dieu ayant creé l'ame d'abord en sorte que tout cela luy arrive ou naisse de son fonds, sans qu'elle ait besoin de s'accommoder dans la suite au corps, non plus que le corps à l'ame. Chacun suivant ses loix, et l'un agissant librement, l'autre sans choix, se rencontre l'un avec l'autre dans les mêmes phenomenes. Tout cela ne s'accorde pas mal avec ce que vous dites dans vostre reponse à Dom Robert p. 26. que l'homme est l'objet propre de son sentiment. On peut pourtant adjouter que Dieu l'est aussi, luy seul agissant sur nous immediatement en vertu de nostre dependance continuelle. Ainsi on peut dire que Dieu seul, ou ce qui est en luy est nostre objet immediat qui soit hors de nous, si ce terme d'objet luy convient.

Quant à la sixiême supposition, il n'est pas necessaire que ce que nous concevons des choses hors de nous leur soit parfaitement semblable, mais qu'il les exprime, comme une Ellipse exprime un cercle vu de travers, en sorte qu'à chaque point du cercle il en reponde un de l'Ellipse et vice versa, suivant une certaine loy de rapport. Car comme j'ay déja dit chaque substance individuelle exprime l'univers à sa maniere à peu prés comme une même ville est exprimée diversement selon les differens points de veue.

Tout effect exprime sa cause et la cause de chaque substance, c'est la resolution que Dieu a prise de la creer; mais cette resolution enveloppe des rapports à tout l'univers, Dieu ayant le tout en veue en prenant resolution sur chaque partie; car plus on est sage, et plus on a des desseins liés.

Quant à la question s'il y a de l'étendüe hors de nous, ou si elle n'est qu'un phenomene, comme la couleur, vous avés raison de juger qu'elle n'est pas fort aisée. La notion de l'étendüe n'est pas si claire qu'on se l'imagine. Il faudroit determiner si l'espace est quelque chose de reel, si la matiere contient quelque chose de plus que l'etendue, si la matiere même est une substance, et comment, et il seroit un peut long de m'expliquer là dessus, je tiens neantmoins qu'on peut decider ces choses.

Quant à la premiere Assertion et ce que vous en dites à Dom Robert, je tiens que juger n'est pas proprement un acte de volonté, mais que la volonté peut contribuer beaucoup au jugement; car quand on veut penser à autre chose, on peut suspendre le jugement, et quand on veut se donner de l'attention à certaines raisons, on peut se procurer la persuasion.

La Regle Generale que plusieurs posent comme un principe des sciences, quicquid clare distincteque percipio est verum, est sans doute fort defectueuse, comme vous l'avés bien reconnu. Car il faut avoir des marques de ce qui est clair et distinct. Autrement c'est autoriser les visions des gens qui se flattent et qui nous citent à tout moment leur idées.

Quand on dispute si quelque chose est une substance, ou une façon d'estre, il faut definir ce que c'est que la substance. Je trouve cette definition nulle part et j'ay esté obligé d'y travailler moy même.

Je viens à vostre Examen du grand principe des Cartesiens et de Dom Robert, que j'ay déja touché, sçavoir que nos idées ou conceptions sont tousjours vraies. Et comme j'ay déja dit, je suis bien eloigné de l'admettre, parce que nous joignons souvent des notions incompatibles, en sorte que le composé enferme contradiction. J'ay examiné plus distinctement ce principe dans une remarque sur les idées vrayes ou fausses, que j'ay mise dans le journal de Leipzig. Et je tiens que pour estre asseuré que ce que je conclus de quelque definition, est veritable, il faut sçavoir que cette notion est possible. Car si elle implique contradiction, on en peut conclure en même temps des choses opposées. C'est pourquoy j'appelle definition reelle, celle qui fait connoistre que le defini est possible, et celle qui ne le fait point n'est que nominale chez moy. Par exemple si on definissoit le cercle que c'est une figure dont chaque segment reçoit partout le même angle (c'est à dire que les angles dans un même segment contenus des droites tirées des deux extremités à quelque point que ce soit, soyent les mêmes), c'est une de ces proprietés, que j'appelle paradoxes, et dont on peut douter d'abord si elles sont possibles, car on peut douter si une telle figure se trouve dans la nature des choses. Mais quand on dit que le cercle est une figure decrite par une droite qui se meut dans un plan en sorte qu'une extremité demeure en repos, on connoist la cause ou la realité du cercle. C'est pourquoy nos idées enferment un jugement. Ce n'est qu'en cela que la demonstration de l'Existence de Dieu, inventée par Anselme, et renouvellée par des Cartes est defectueuse. Quicquid ex definitione Entis perfectissimi *sequitur, id ei attribui potest. Atqui ex definitione entis perfectissimi seu maximi sequitur existentia, nam* Existentia est ex numero perfectionum, seu ut loquitur Anselmus, majus est existere quam non existere. Ergo Ens perfectissimum existit. Respondeo: Ita sane sequitur, modo ponatur id esse possibile. Et c'est le privilege de l'Estre souverain de n'avoir besoin que de son essence, ou de sa possibilité pour exister. Mais pour achever la demonstration à la rigueur, il faut prouver cette possibilité, car il n'est pas tousjours permis d'aller au superlativ, par exemple la notion de la derniere velocité implique.

Ainsi, Monsieur, je me suis laissé emporter par le plaisir que j'ay trouvé à vous suivre par toute vostre reponse que vous avés faite à Dom Robert de Gabez, et de vous dire sans façon, ce qui me venoit dans l'esprit en rappellant un peu mes vieilles meditations; dont je vous fais le juge. etc.