Series II Band 2 · No. 153.
LEIBNIZ AN CLAUDE NICAISE
Hannover, 5. Juni 1692. [146.154.]
A Hanover ce 5 de Juin 1692
Le beau present de Vos Sirenes m'avoit déja mis au nombre de ceux, qui vous sont redevables en leur particulier. Mais l'honneur que Vous m'avés fait, Monsieur, de m'écrire une lettre des plus obligeantes, et des plus instructives augmente extremement le degré de l'obligation, que je vous ay et me rend un peu confus, lors que je pense, que j'auray de la peine à m'acquitter de mon devoir à cause de la Sterilité de ces pays en matiere des belles lettres.
Je communiquay à Monsgr le Duc de Wolfenbutel vostre sçavante dissertation des Sirenes, et il m'en sçût bon gré, car ce Prince aime et connoist ces beautés. Si vous voulés faire sçavoir quelque chose à Mons. Spanheim, j'en seray bien aise, à fin que ce soit au moins par là que je vous puisse estre utile en quelque façon. Vous m'avés rejoui en m'apprenant que Mons. L'Abbé Nazari (que j'ay eu l'honneur de connoistre à Rome) se charge de donner au public les belles remarques de Mons. Auzout sur Vitruve et sur Frontin. On m'avoit dit que Mons. Auzout avoit laissé ces papiers à Mons. le Prince Borghese, qui l'estimoit et qui sera ravi de contribuer à la publication; Vous sçaurés mieux, Monsieur, ce qui en est, et où seront devenus les livres de Mons. Auzout parmy lesquels il y en avoit beaucoup, qu'il n'est pas aisé de trouver. Il avoit fait mille remarques curieuses, qui n'avoient aucun rapport à Vitruve, ny à Frontin; qu'il faudroit aussi tacher de conserver.
J'ay bien de l'obligation à Mons. le President Cousin, qui ne dedaigne pas de mettre quelques unes de mes productions dans son journal des Sçavans dont les rapports, qu'on y fait des livres de toutes sortes de matieres sont extremement solides et judicieux. J'excepterois pourtant l'endroit où il parle trop avantageusement, de ce qu'il y a de moy joint à l'excellent ouvrage de M. Pelisson; si je ne sçavois qu'on le doit prendre pour l'effect de l'honnesteté dont on use envers les Etrangers; Je considere aussi, qu'on auroit grand tort de s'attribuer les honneurs, qu'on reçoit lors qu'on se trouve en compagnie d'un grand personnage. Ainsi je me fais justice, et je comprends fort bien, que l'honneur dû à Mons. Pelisson a rejalli en quelque façon sur moy.
J'honnore infiniment Mons. l'Evêque d'Avranches, et je Vous supplie, Monsieur de le luy temoigner, quand l'occasion s'en presentera. Un de mes amis de Breme m'ayant envoyé le livre de M. Sweling (qui y est Professeur) contre la censure de cet illustre Prelat, pour en avoir mon sentiment, je repondis, que la meilleure réponse, que Messieurs les Cartesiens pourroient faire, seroit de profiter des avis de M. d'Avranches, de se defaire de l'Esprit de secte tousjours contraire à l'avancement des sciences, de joindre à la lecture des excellens ouvrages de M. des Cartes celle de quelques autres grands hommes anciens et modernes; de ne pas mepriser l'antiquité, où Mons. des Cartes a puisé une bonne partie de ses meilleures pensées; de ne se pas attacher à un babil inutile des petits corps, dont la texture est encor en effect, et le plus souvent une qualité occulte à nous; de s'attacher aux experiences et demonstrations, au lieu de ces raisonnemens generaux qui ne servent qu'à couvrir la faineantise, et à parler des choses qu'on ne sçait pas; de tacher de faire quelques pas en avant, et de ne se pas contenter d'estre des simples Paraphrastes de leur Maistre; de ne pas negliger ou mépriser l'Anatomie, l'Astronomie, l'Histoire, les langues, la Critique, faute d'en sçavoir l'importance et le prix; de ne se pas imaginer, qu'on sçait tout ce qu'il faut, ou tout ce qu'on peut esperer; Enfin d'estre modestes et studieux, pour ne se pas attirer ce beau mot, d'ignorantia inflat. J'adjoutay que je ne sçay comment et par quelle étoile dont l'influence est ennemie à toutes sortes des sectes, Messieurs les Cartesiens n'ont presque rien fait de nouveau, et que presque toutes les decouvertes ont esté faites par des gens qui ne le sont point. Je ne connois que les petits tuyaux de Mons. Rohaut, qui meritent le nom d'une decouverte d'un Cartesien. Il semble que ceux qui s'attachent à un seul maistre abbaissent leur esprit par cette maniere d'esclavage, et ne conçoivent presque rien qu'après luy. Je suis seur, que si Mons. des Cartes avoit vécu, il nous auroit donné une infinité de choses importantes. Ce qui fait voir ou que c'estoit plustost son genie, que sa Methode, qui luy faisoit faire des decouvertes, ou bien, qu'il n'a pas publié sa Methode. En effect je me souviens d'avoir lû dans une de ses lettres, qu'il a voulu seulement écrire un discours de sa Methode et en donner des echantillons, mais que son intention n'a pas esté de la publier. Ainsi Messieurs les Cartesiens qui croyent d'avoir la Methode de leur Maistre, se trompent bien fort. Cependant je m'imagine, que cette methode n'estoit pas aussi parfaite qu'il estoit bien aise de faire croire aux gens. Je le juge par sa Geometrie; c'estoit son fort sans doute, cependant nous sçavons aujourdhuy, qu'il s'en faut infiniment qu'elle aille aussi loin qu'elle deuvroit, et qu'il disoit. Les plus importans problemes ont besoin d'une nouvelle façon d'Analyse toute differente de la sienne, dont j'ay donné moy même des echantillons. Il semble que M. Des Cartes n'avoit pas assés penetré les importantes decouvertes de Kepler sur l'Astronomie, que la suite des temps a verifiées. Son Homme est extremement different de l'Homme veritable, comme Mons. Stenon et tant d'autres ont monstré. La connoissance qu'il avoit des sels et de la Chymie estoit bien maigre, et cela est cause que ce qu'il en dit aussi bien que des mineraux, est fort mediocre et peu solide. La Metaphysique de cet auteur quoyqu'elle aye quelques beaux traits, est melée de grands paralogismes et a des endroits bien foibles. J'ay decouvert la source de ses erreurs sur les regles du mouvement; et quoyque j'estime extremement sa Physique, ce n'est pas que je la tienne veritable (excepté quelques matieres particulieres), mais parce que je la considere comme un admirable Modelle, et echantillon de ce qu'on pourroit et deuvroit bastir maintenant sur des principes plus solides que les experiences nous ont [fournis] depuis. En un mot j'estime infiniment M. des Cartes, mais bien souvent il ne m'est pas permis de le suivre. J'ay fait autres fois des Remarques sur la premiere et seconde partie des ses Principes. Ces parties comprennent en abregé sa Philosophie generale, où j'ay esté obligé le plus souvent de m'écarter de luy. Les parties suivantes viennent au detail de la nature, qu'il n'est pas encor si aisé d'éclaircir. C'est pourquoy je n'y ay pas encor touché. Mais je ne sçay comment j'ay esté emporté insensiblement à vous entretenir si long temps sur cette matiere.
Je n'ay pas encor vû l'écrit de M. l'Abbé de la Trappe sur les études Monastiques. Cependant je ne crois pas que son dessein puisse estre de blamer le Pere Mabillon et tant d'autres excellens hommes nourris dans les Monasteres, à qui la religion et les sciences ont tant d'obligation. Il est indubitable que les Monasteres ont esté autres fois comme des écoles, d'où sont sortis d'excellens Evêques et autres hommes insignes. Celuy de la nouvelle Corbie, qui est proche d'icy, a vû sortir de son sein les Apostres du Nord. Sans les Monasteres presque tous les Manuscrits des anciens seroient perdus, et les sciences avec eux. Je considere les sciences comme un puissant instrument pour exalter la gloire de Dieu. Cepedant je reconnois, qu'il y a bien de la difference entre ceux qu'on appelle Moines aujourdhuy, et entre les solitaires ou Anachoretes, qui font profession de renoncer à tout ce qui n'est pas absolument necessaire, ou par penitence comme ce Dom Muce de la Trappe, ou par une force d'esprit extraordinaire. Il est bon qu'il y ait toute sorte d'estats dans l'Eglise; cette varieté est belle et utile. Il est bon que Mons. l'Abbé de la Trappe nous ressuscite les grands exemples des solitaires dont il semble qu'on commençoit à manquer; mais il ne seroit nullement bon, que tous les autres, qu'on appelle Moines, leur ressemblassent. Mais c'est aussi ce qu'on n'a pas sujet de craindre, non plus que le trop grand nombre des moines sçavans. Le vulgaire de ces Messieurs n'est que trop porté à la faineantise. Ainsi j'estime que Mons. l'Abbé de la Trappe et le R.P. Dom Mabillon ont raison tous deux de les exhorter tant à la solide devotion qu'à la veritable science. Aussi semble-t-il, que la science fournit des alimens solides à la devotion, sans laquelle les meditatifs sont sujets à tomber dans des visions, et à prendre des fausses ideés. Quand les solitaires manqueroient de science et de lumieres, l'exemple de M. L'Abbé de la Trappe fait voir qu'il est bon, que leur directeur en aye.
Je vous supplie Monsieur de témoigner à M. l'Abbé Baudrand combien je m'estime
honnoré de son souvenir. Les Eglises Cathedrales de la haute Saxe, qui subsistent en quelque
façon sont Mersebourg, Naumbourg et Meissen dont les Evêques estoient suffragains de
l'Archeveque de Magdebourg. Dans la basse Saxe outre Magdebourg, il y a des suffragains de
Mayence, comme Hildesheim et Halberstat et de plus Breme (Archeveché autres fois) dont les
suffragains sont Verde et Lubec. Le premier est dans le cercle de Westphalie, le second dans
celuy de la basse Saxe. De tous ceux que je viens de nommer, il n'y a que les Chanoines de
Hildesheim qui soient de la Communion Romaine, tous les autres sont Protestans, excepté qu'il
y a quelques Chanoines Catholiques-Romains à Lubec. Dans ces Eglises il y a Praepositus,
Decanus, Custos, Scholasticus, Cantor. Et puis les autres Capitulaires, enfin après eux ceux
qu'on appelle Domicellares, qui sont sur les rangs pour entrer dans le Chapitre quand il y
aura des places vacantes. Leur nombre est different dans des Eglises differentes, et je ne le sçay
pas precisement excepté Verden. Je n'ay point encor parlé des Evechés du cercle de Westphalie,
comme Paderborne, Osnabruc, Munster et Minden, dont Paderborne et Munster sont entierement
Catholiques Romains. Les chanoines d'Osnabruc et de Minden sont partagés selon l'estat
où ils se trouverent [à] l'an 1624. Paderborne et Minden sont suffragains de Mayence[,] les
autres de Cologne.
Monseigneur le Duc Erneste Auguste de Bronsvic-Lunebourg, residant à Hanover est Evéque (et non pas Administrateur) d'Osnabruc. Il n'y a ny Evéque ny Administrateur de Meissen. Christian Administrateur de Mersebourg grand oncle du present Electeur de Saxe, est mort vers la fin de l'année passée, et son fils ainé a succedé, qui s'appelle aussi Christian. Maurice Guillaume, fils et successeur de Maurice (qui estoit aussi grand oncle du present Electeur) est Administrateur de Naumbourg. L'Evéque de Hildesheim est Jodocus Edmund de Brabec, de Paderborne Herman Werner de Wolf-Meternich; l'Evéque de Münster Frederic Christian de Plettenberg. Magdebourg, Breme, Verde, Halberstat et Minden sont devenues des Principautés seculieres. L'Evéque de Lubec est August Frideric Frere du Duc de Holstein Gottorp.
Je joins icy une petite remarque d'Analyse. Elle fait voir combien l'Analyse Cartesienne est bornée. Je vous supplie Monsieur de la faire donner à Mons. le President Cousin, avec des complimens de ma part. Il jugera si elle pourroit estre inserée un jour dans le Journal des sçavans. J'avois encor envoyé à Mons. Pelisson une regle generale de la composition des mouvemens, suivant les loix de ma Dynamique; elle est comprise et expliquée en peu de mots, à fin de pouvoir estre mise dans le journal si on le trouve bon. Je vous supplie de faire donner la cyjointe à Mons. Toinard. Et je suis avec zele
Monsieur Vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz
J'y ay joint encor une conjecture etymologique sur l'origine du mot blason, dont je vous fais juge aussi bien que M. le President si elle pourroit paroistre dans le journal.