Series II Band 2 · No. 146.

CLAUDE NICAISE AN LEIBNIZ

Paris, 1. Mai 1692. [153.]

French

Paris le 1er de may 1692.

J'ay veû monsieur avec bien du plaisir l'excellente lettre que vous avés écrite à monsr l'abbé Fouchér nostre amy sur sa philosophie des academiciens. J'en fis part le même jour que la lecture m'en fust faicte à monsr le president Cousin, qui me vint voir, et je luy dicts qu'elle n'estoit pas moins digne du journal des scavants, que tout ce qu'il y avoit desia mis de vostre façon, dont il enrichit merveilleusement cet ouvrage; et en effêct il l'y a mise, comme il me l'apprist dernierement à la sortie du cabinêt: Tous ceux monsieur qui ayment les belles lettres vous en sont obligés et vous en doivent des remerciemens. Agreés monsieur que je m'en acquitte icy en mon particulier, et que je prenne occasion en meme têms, pour reparer le passé, de vous remercier aussi des beaux memoires, que vous m'envoyastes de vostre grace de Rome pour la vie de monsr Descartes par nostre amy deffunct monsr Auzout, que je me [suis] contenté de prier de vous en remercier de ma part. Vous verrés bien tost d'agreables memoires sur cette vie composés par un excellent prelat qui a si justement dict d'aucuns disciples de ce philosophe qu'ignorantia inflat. Ils seront addressés à mr Regis comme l'on a depuis peu adressé 4. lettres à monsr Baillet soubs le Tiltre de Reflexions sur les jugemens des scavants: ces memoires sont en forme de Dialogues et d'Entretiens, comme ces reflexions, et se font entre monsr Chanût et monsr Descartes. Ce philosophe y est raillé par tout finement, et confiné à la fin dans la Laponie, où il erige une école pour y enseigner ses Tourbillons. On parlera de cette école dans le second entretien qui paroistra après le premier, sous le nom de quelque autre que du scavant prelat qui m'en fist dernierement chés luy de sa grace la lecture du premier. Monsr Regis et monsr Baillêt nos amis seront obligés d'y repondre et surtout le 1er et cette controverse entretiendra agreablement le monde et fournira matiere au journal des scavants, qui souffre maintenant quelque disette de livres; celle des etudes monastiques entre monsr l'abbé de la Trappe et le p. Mabillon y contribuera pareillement, les moines paroissant fort eschauffés contre cet abbé et contre son livre; ils jettent feû et flammes, et il y en a parmi eux qui sont si emportés que de dire qu'on n'a jamais faict un plus pernicieux livre contre la religion: le sr Abbé ne faict pas grand cas de toutes leurs crieries; voicy monsieur comme il m'en escrivoit ces jours passés. Il fault laisser dire et crier le monde; il n'i a rien en cela à quoy je ne me sois attendû; c'est le *sort des veritables maximes, quand elles ne sont ni connûes, ni prattiquées, de trouver des critiques et des censures ameres. Le têms adoucira toutes choses; il est cependant vray qu'il y a des gens dont la memoire ne scait ce que c'est que de mourir. Ceuxlà meritent qu'on les plaigne, et qu'on prie Dieu pour eux.*

Je reçois monsieur quelquefois des lettres de Rome de monsr le prieur Michel ce bienheureux hoste de deffunct monsr Auzout; il me mande que monsr l'abbé Nazari travaille à eriger un monument à la gloire de ce cher et scavant deffunct à la despense duquel j'ay engagé les heritiers. Cet abbé promit de nous donner les notes qu'il a faictes sur Vitruve et sur Frontin. Monsr Pelisson que j'ay veû ces jours passés, et avec lequel je m'entretins fort agreablement de vous et de monsr l'abbé Boisot son ancien amy et le nostre, attend avec impatience vostre Dynamique c'est à dire cette nouvelle science dont vos avés faicte la découverte et par les principes de laquelle vous expliqués heureusement les difficultés les plus grandes de la phisique et de la Relligion et vous en trouvés le desnoüemênt. Je souhaitte monsieur avec beaucoup de passion que la tolerance des Relligions ayt lieu en France; et je ne doubte pas qu'une meilleure politique que la passée ne nous la donne à la fin; cela nous y rappellera quantité d'honnetes gens qui s'en sont eloignés; j'aurois bien de la joye que cela nous pûst procurér l'avantage de vous y voir et de vous y temoigner avec combien d'estime et de respect je suis vostre tres humble et tres obeissant serviteur Nicaise

Monsr l'abbé Baudrand qui me vint voir hier me pria fort de vous faire ses complimens scachant que je devois vous écrire aujourdhuy: il me dict qu'il s'estoit fort agreablement entretenû de vous et de monsr Magliabecchi avec les gens de monsr le cardinal de Medicis dans le dernier conclave; il me pria aussi monsr de vous demander une grace qui est de vouloir l'informer quelles sont les eglises cathedrales de Saxe, le nom du sr Titulaire et le nombre des chanoines et dignités de chaque eglise.

A Monsieur Monsieur Leibniz Coner d'état et Bibliothecaire de monseigr le Dûc d'Hanovre. A Hanovre.