Series II Band 2 · No. 145.
LEIBNIZ AN JACQUES-BENIGNE BOSSUET
Hannover, 8./18. April 1692. [151.]
[ ... ] J'ay eu l'honneur de parler des sciences avec M. de la Loubere, mais je croyois que c'estoit plustost de[s] Mathematiques que de Philosophie. Il est vray, que j'ay encor fort pensé autresfois sur la derniere, et que je voudrois que mes opinions fussent rangées pour pouvoir estre sousmises à vostre jugement. Si vous ne me sembliés ordonner d'en toucher quelque chose, je croirois qu'il seroit mal à propos de Vous en entretenir. Car quoyque vous soyés profond en toutes choses, vous ne pouvés pas donner du temps à tout dans le poste elevé où Vous estes. Or, pour ne rien dire de la Physique particuliere; quoyque je sois persuadé que naturellement tout est plein et que la matiere garde sa dimension, je croy neantmoins, que l'idée de la matiere demande quelque autre chose que l'etendue, et que c'est plustost l'idée de la force, qui fait celle de la substance corporelle, et qui la rend capable d'agir et de resister. C'est pourquoy je crois qu'un parfait repos ne se trouve nulle part, que tout corps agit sur tous les autres à proportion de la distance; qu'il n'y a point de dureté ny de fluidité parfaite, et qu'ainsi il n'y a point de premier ny de second element, qu'il n'y a point de portion de matiere si petite dans laquelle il n'y ait un monde infini de Creatures; je ne doute point du systeme de Copernic. Je crois d'avoir demonstré que la même quantité de mouvement ne se conserve point, mais bien la même quantité de la force. Je tiens aussi que jamais changement ne se fait par saut (par exemple du mouvement au repos, ou au mouvement contraire), et qu'il faut tousjours passer par une infinité de degrés moyens, bien qu'ils ne soyent pas sensibles, et j'ay quantité d'autres maximes semblables et bien des nouvelles definitions, qui pourroient servir de fondement à des demonstrations. J'ay envoyé quelque chose à M. Pelisson (sur ses ordres) touchant la force, parce qu'elle sert à éclaircir la nature du corps, mais je ne sçay, si cela mérite, que vous jettiés les yeux dessus. [ ... ]
J'ay oublié de dire cy dessus, que je demeure d'accord que tout se fait mecaniquement dans la nature, mais je crois que les principes mêmes de la mecanique, c'est à dire les loix de la nature à l'égard de la force mouvante viennent des raisons superieures, et d'une cause immaterielle, qui fait tout de la maniere la plus parfaite. Et c'est à cause de cela, aussi bien que de l'infini enveloppé en toutes choses, que je ne suis pas du sentiment d'un habile homme, auteur des entretiens de la pluralité des mondes, qui dit à sa Marquise, qu'elle aura eu sans doute une plus grande opinion de la nature, que maintenant qu'elle voit que ce n'est que la boutique d'un ouvrier; à peu prés comme le Roy Alfonse qui trouva le systeme du monde fort mediocre. Mais il n'en avoit pas la veritable idee, et j'ai peur que le même ne soit arrivé à cet auteur tout penetrant qu'il est, qui croit à la Cartésienne, que toute la machine de la nature se peut expliquer par certains ressorts ou Elemens. Mais il n'en est pas ainsi, et ce n'est pas comme dans les montres, où l'analyse estant poussée jusqu'aux dens des roues il n'y a plus rien à considerer. Les machines de la nature sont machines par tout, quelques petites parties qu'on y prenne, ou plustost la moindre partie est un monde infini à son tour, et qui exprime même à sa façon, tout ce qu'il y a dans le reste de l'univers. Cela passe nostre imagination, cependant on sçait que cela doit estre. Et toute cette variété infiniment infinie est animée dans toutes ses parties par une Sagesse Architectonique plus qu'infinie. On peut dire qu'il y a de l'Harmonie, de la Géometrie, de la Metaphysique, et pour parler ainsi de la morale par tout. Et ce qui est surprenant, à prendre les choses dans un sens, chaque substance agit spontainement, comme independante de toutes les autres creatures, bien que dans un autre sens toutes les autres l'obligent à s'accommoder avec elles. De sorte qu'on peut dire que toute la nature est pleine de miracles mais de miracles de raison, et qui deviennent miracles à force d'estre raisonnables, d'une maniere qui nous étonne. Car les raisons s'y poussent à un progrés infini, où nostre esprit, bien qu'il voye que cela se doit, ne peut suivre par sa comprehension. Autresfois on admiroit la nature sans y rien entendre, et on trouvoit cela beau. Dernierement on a commencé à la croire si aisée, que cela est allé à un mépris, et jusqu'à nourrir la fainéantise de quelques nouveaux philosophes, qui s'imaginerent d'en sçavoir déja assés. Mais le veritable temperament est d'admirer la nature avec connoissance, et d'y reconnoistre, que plus on y avance, plus on decouvre du merveilleux et que la grandeur et la beauté des raisons mêmes, est ce qu'il y a de plus étonnant et de moins comprehensible à la nostre.
Je suis allé trop loin, en voulant remplir le vuide de ce papier. J'en demande pardon, et je suis avec zele et reconnoissance
Monseigneur vostre treshumble et tresobeissant serviteur Leibniz