Series II Band 2 · No. 136.
LEIBNIZ AN PAUL PELLISSON-FONTANIER
Hannover, 8./18. Januar 1692. [131.139.]
Monsieur
Je vois par la lettre que j'ay eu l'honneur de recevoir de vostre part que vous avés daigné de lire avec attention, le papier qui contenoit une controverse que j'avois eue à l'egard de mes pensées dunamiques. Et je vous en ay d'autant plus d'obligation, que vous avés tant d'autres affaires sur les bras, et que la matiere est épineuse. Aussi ne vous avois-je pas envoyé ce papier pour estre lû, ny même à M. l'Abbé Pirot; mais pour estre communiqué à des personnes qui s'exercent en ces matieres. Ces sortes de meditations ne sont pas du goust public, et des personnes occupées aiment mieux de lire ce qui entre dans le raisonnement ordinaire, ou ce qui est de la belle literature; en un mot tout ce qui satisfait sans fatiguer. Mais puisque vous avés bien voulu prendre cette peine, j'en reconnois vostre bonté pour moy, et puisque vous y avés trouvé du plaisir en lisant, comme je vois par vostre lettre, je suis confirmé dans l'opinion que j'avois, que rien ne vous arreste, lors que vous le voulés éplucher; et qu'il vous seroit aussi aisé de rapporter au Roy un procés sur les secrets de la nature et de l'art, que de le luy parler d'une matiere d'estat ou de gouvernement. Mais comme vostre temps est pretieux je ne vous envoyeray des choses semblables, qu'en vous suppliant de passer par dessus fugiente oculo, àfin que je ne sois pas importun à vostre egard, ny coupable à l'egard de ceux qui ont besoin de vostre temps.
Cependant puisque vous avéz dessein, Monsieur, de faire en sorte que la matiere soit approfondie, et que le public même en puisse juger, j'ay crû qu'il seroit à propos, de mettre mes pensées sur ce sujet en meilleur ordre, c'est ce que j'ay voulu faire dans l'essay cy joint de Dunamique, où j'ay pris la chose d'un peu plus haut que je n'avois fait dans les papiers qui avoient servi à la contestation. Je l'ay fait d'autant plus volontiers, que j'ay pû mieux connoistre par la contestation même, les prejugés capables d'abuser. Il entrent bien d'autres choses dans ma Dynamique, tant pour expliquer le tout à priori, que pour en monstrer l'usage et l'application à la solution des cas particuliers, mais je n'en ay pris, que ce qui me paroist plus aisé, et convenable au dessein, d'expliquer le principe general de la conservation de la force absolue. Je voudrois que cet Essay pût estre examiné par le R.P. de Mallebranche luy même. Car peut-estre y donneroit il les mains, d'autant qu'il a donné déja en cette matiere des marques d'ingenuité. Ou bien il donneroit des Exceptions, sur les quelles le procés pourroit estre mieux instruit. Aprés cela on en laisseroit juger des personnes habiles, et peutestre même quelques uns de l'Academie Royale des Sciences. Cette celebre compagnie est bien changée depuis que je suis sorti de France; plusieurs des membres sont morts; d'autres ont quitté; ainsi je ne crois d'y connoistre que Messieurs Tevenot, Cassini, M. l'Abbé Gallois, et M. du Hamel, qui en éstoit le secretaire de mon temps, comme M. Gallois l'avoit esté. Mons. Dodart, et Mons. de la Hire me sont connus de reputation, aussi leur reputation est elle generale.
Je suis ravi d'apprendre, que vous avés déja remarqué, qu'on doit chercher la raison des choses dans la sagesse divine. Le passage du Phedon de Platon m'a fort plu là dessus, j'en ay cité quelque chose, mais tout le passage merite d'estre lû, ou rapporté, tant il me paroist beau et solide; et il revient parfaitement à nostre temps, pour ramener les philosophes trop materiels à quelque chose de superieur. L'Effect ne s'entend jamais bien que par sa cause. C'est pourquoy on a grand tort de vouloir expliquer les premiers principes de la nature, sans y faire entrer Noỹn*, la Sagesse divine, la consideration du meilleur et du plus parfait, les causes finales. Il est* *vray qu'on peut expliquer les particularités de la nature sans avoir recours à la cause premiere et souveraine par les seules loix de nature ou de la Mecanique divine, bien établies. Mais on ne sçauroit rendre la derniere raison de ces Loix que par un recours à la Sagesse du Legislateur. J'ay pourtant trouvé que la consideration des fins peut encor servir dans la physique particuliere, et donne quelques fois un moyen plus aisé de faire des decouvertes, que la consideration des causes efficientes. C'est un paradoxe mais je l'ay prouvé ailleurs par des exemples.
Je trouve, Monsieur, que vostre remarque sur l'abus qu'on pourroit faire de ce que j'avois dit de la force, en luy donnant un mauvais sens, est importante; et je suis bien aise que cela me donne occasion d'éclaircir ce point, pour prevenir les chicanes. Le mot de substance se prend de deux façons, pour le sujet même, et pour l'essence du sujet. Pour le sujet même, lors qu'on dit que le corps, ou le pain est une substance; pour l'essence du sujet, lors lors qu'on dit, la substance du corps, ou la substance du pain; et alors c'est quelque chose d'abstrait. Lors donc qu'on dit que la force primitive fait la substance des corps, on entend leur nature ou essence; aussi Aristote dit que la nature est le principe du mouvement et du repos; et la force primitive n'est autre chose que ce principe dans chaque corps, dont naissent toutes ses actions et passions. Je considere la matiere comme le premier principe interieur de la passion et de la resistence, et c'est par là que les corps sont naturellement impenetrables; et la forme substantielle n'est autre chose que le premier principe interieur de l'action, ĕnteléxeia h̑ prv́th. Aussi suis-je persuadé que suivant les loix de la nature le corps fait tousjours des efforts pour agir, et qu'une matiere sans aucune action ou effort, est aussi chimerique qu'un lieu sans corps, ce qui n'a pas esté assez connu de nos modernes qui conçoivent le corps comme purement [passif], et souvent sans action et sans effort. Ainsi personne [ne] se pourra formaliser si l'on prend la substance *in abstracto* pour la force primitive, la quelle aussi demeure tousjours la même dans le même* *corps, et fait naistre successivement des forces accidentelles, et des actions particulieres, les quelles ne sont toutes qu'une suite de la nature ou de la force primitive et subsistante appliquée à d'autres choses. Et ceux qui demeurent d'accord qu'un même corps peut en même temps estre en plusieurs lieux sont obligés d'avouer que cela ne se doit ny peut expliquer par l'attribut de l'étendue, ny par celuy de l'impenetrabilité; puisque c'est alors que les loix de l'etendue et de l'impenetrabilité cessent, suivant les quelles chaque corps occupe luy seul un certain lieu d'une grandeur determinée. Il ne reste donc que d'avoir recours à un principe plus haut de l'action et de la resistance, du quel l'etendue et l'impenetrabilité emanent lors que Dieu ne l'empeche par un ordre superieur. C'est donc par l'application à plusieurs lieux de ce principe, qui n'est autre chose que la force primitive dont j'ay parlé, ou (pour parler à l'ordinaire) la nature particuliere de la chose, qu'on doit sauver la multipresence d'un corps. Il est vray cependant que la substance in concreto est autre chose que la Force, car c'est le sujet pris avec cette force. Ainsi le sujet même est present, et sa presence est reelle, par ce qu'elle emane immedia[te]ment de son essence, selon que Dieu en determine l'application aux lieux. Une presence virtuelle opposée à une presence reelle, doit estre sans cette application immediate de l'essence ou de la force primitive, et ne se fait que par des actions à distance ou par des operations mediates. Au lieu qu'il n'y a point de distance icy. Ceux qui suivent Calvin admettent une distance reelle, et la vertu dont ils parlent est ce me semble spirituelle, qui ne se rapporte qu'à la foy; cela n'a rien de commun avec la force dont il s'agit. Je diray même que ce n'est pas seulement dans l'Eucharistie, mais par tout ailleurs que les corps ne sont presens que par cette application de la force primitive au lieu; mais naturellement ce n'est que suivant une certaine etendue, ou grandeur et figure et à l'egard d'un certain lieu, dont les autres corps sont exclus.
Une des raisons qui me fait employer ce terme de la force, pour expliquer la nature, la forme substantielle, l'essence des corps, est, qu'il est plus intelligible, et donne une idée plus dinstincte. Je l'ay souvent éprouvé avec des personnes qui me disoient de ne reconnoistre dans les corps, que la grandeur, la figure et le mouvement; car je leur ay fait remarquer, que le mouvement à la rigueur n'existe jamais, puisqu'il n'a jamais ses parties ensemble, ainsi ce qui existe veritablement dans le corps à chaque instant, est la cause du mouvement, c'est à dire cet estat du corps qui fait qu'il changera de lieu d'une certaine façon, si rien ne l'empeche. Ainsi nous concevons dans les corps, grandeur, figure, et force. Hors de cela j'avoue de n'y rien concevoir, et je croy que tout ce qui est dans le corps se doit deduire de ces notions. Et comme nos nouveaux philosophes se plaignent avec quelque raison, que l'école les paye de mots peu expliqués, j'ay taché de remedier à cette plainte, en n'employant que ce qu'on conçoit; pour justifier tant de grands hommes, que plusieurs modernes et sur tout des jeunes gens prennent à tache de mépriser d'autant plus aisément qu'ils se donne[ent] moins la peine de les entendre; estans bien aises de trouver ce pretexte pour excuser leur paresse. Le mal est que cela les rend encor disposés à avoir des sentimens dont les suites peuvent estre mauvaises. J'avois pensé de ne dire que deux mots sur cette difficulté que vous aviés faite avec grande raison. Mais je ne sçay comment le desir de m'expliquer m'a fait devenir diffus. Et j'apprehende, que vous Monsieur ou (si vostre bonté vous en empeche) quelqu'autre qui pourroit voir cecy, ne me trouve ridicule, de vous entretenir d'une telle matiere avec tant de prolixité. [ ... ]