Series II Band 2 · No. 128.
LEIBNIZ AN HERZOGIN SOPHIE
Hannover, 23. Oktober (2. November) 1691. [127.197.]
[L4 ]
Madame
Le sentiment de V.A.S. me doit estre un bon garant de celui des autres. Ainsi quoyque je
ne sois pas trop satisfait de mon opinion sur une matiere aussi delicate que celle des propheties
je ne laisse pas de croire, qu'elle sera tolerable puisque V.A.S. en juge avantageusement. S'il
est vray que Madlle d'Assebourg a vû l'apparition de Jesus Christ dès l'enfance, il y a toutes les
apparences du monde que selon le jugement exact de V.A.S. cela est venu de l'imagination de
la mere, d'autant plus qu'on dit que la mere l'a devouée à nostre Seigneur quand elle l'avoit
encor dans le ventre. Ce que V.A.S. dit pour appuyer ce sentiment est merveilleux. Je me
souviens que Mons. de Longueil m'a aussi parlé autresfois de ce M. du Til, qu'il avoit vû en
Hollande, qui ne pouvoit voir les epingles detachées sans s'evanouir.
Il y a une infinité d'exemples semblables de ces effects de l'imagination. Et on en a fait des livres expres. Comme les observations des Medecins nous font connoistre que quelques personnes melancoliques et d'un naturel chagrin croyoient voir des diables par la force de l'imagination et s'imaginoient d'estre damnés faisant des mouvemens horribles dont on les a gueris par des remedes naturels, on peut croire de même que des personnes d'un naturel gay peuvent recevoir une disposition à voir l'apparence de nostre seigneur et des anges; dont il n'est pas necessaire qu'on les guerisse. Je ne sçay si on approuvera partout ce que je dis de plusieurs saints dont les graces et apparitions n'ont esté que naturelles ou avoient du moins un rapport à leur naturel. Cependant je ne croy pas que cela choque les principes receus; pas mêmes ceux de l'Eglise Romaine. Car je ne le dis pas en general, et je ne parle que des visions ou propheties les plus ordinaires.
Il est vray qu'il n'y a rien qui ne soit naturel et rien qui ne surpasse toute la nature, comme V.A.S. dit excellemment, c'est à dire ce qui se fait est tousjours naturel «à celui» qui le fait ou à celui qui l'aide à faire. Ainsi ce qu'un homme fait avec l'aide de Dieu s'il n'est pas entierement naturel à l'homme, sera au moins naturel à Dieu autant qu'il y aide et ne scauroit surpasser au moins la nature Divine. Mais quand on parle des choses surnaturelles on entend celles qui surpassent la nature de tout estre créé et qui ne scauroient estre expliquées par les loix des mouvemens des corps ou par d'autres regles semblables qui se remarquent dans les substances finies. J'ay monstré dans ma precedente que cela se rencontre toutes les fois qu'on trouve une veritable prophetie qui va jusqu'au detail. Il est vray qu'elles sont tres rares comme toutes les autres choses qu'on appelle surnaturelles.
Puisqu'on peut rencontrer par la Geometrie qu'il y a des accidens ou façons d'estres, dont l'un est infiniment plus grand que l'autre, par exemple l'angle que fait une ligne droite avec une ligne droite est infiniment plus grand que l'angle «d'attouchement ou» l'angle d'une ligne droite avec le cercle qu'elle touche [bricht ab]
Je veux croire que les reponses que cette Damoiselle fait aux billets cachetés viennent souvent bien à propos. Mais je crois que bien souvent aussi il faut un peu d'aide et d'accommodement. Mais si elles estoient precises elles vaudroient autant qu'une prophetie, et ce seroient des aides veritables. Nous aurions une sybille dans le pays qu'il faudroit consulter plus tost que les plus rationels Ministres d'Estat. Puisque Monsieur le Duc Antoine Ulric en a une reponse satisfaisante, on voudroit bien savoir ce qu'il en juge.
Den nachträglich eingefügten vorletzten, abbrechenden Absatz aus L1 hat Leibniz, ohne ihn zu streichen, am Ende von L1 als Teilkonzept L2 wie folgt neu zu formulieren begonnen:
Il ne faut pas trouver estrange qu'il y ait une substance infiniment plus parfaite que les autres, puisque parmy les modalités ou demy-estres, il y en a dont l'un est infiniment plus parfait que l'autre. Par exemple un angle geometrique peut estrre infiniment plus grand qu'un autre et la force que j'appelle vive est infiniment plus grande que la force morte. C'est bon à considerer pour apprivoiser nostre esprit avec l'infini. Et c'est en cela que les Mathematiques sont d'un secours admirable. Les voicy des exemples: Euclide a prouvé par des raisonnemens necessaires, que l'angle ordinaire ABD (: qui est l'ouverture du coin B laquelle est dans le point B, et se trouve comprise entre deux lignes droites prolongées autant qu'il vous plaira, sçavoir AB, et BD :) est infiniment plus grand que l'angle d'Attouchement ABCD qui est l'ouverture du coin B qui est aussi dans le point B et se trouve comprise entre la ligne droite AB et la ligne circulaire [BCD]. Dont voicy la preuve: la grandeur d'un angle ou l'ouverture de ses branches est estimée non pas par la longueur des lignes qui le font en concourant, mais prenant ces lignes aussi petites, qu'on voudra [si] on considere si alors un angle tombe dans l'autre et celuy qui contient l'autre est tenu pour plus grand. Par exemple l'angle ABCDF est plus petit que l'angle ABDE, car bien que la figure ABCDF ne soit pas comprise dans la figure ABDE, neantmoins si on retranche des lignes la longueur inutile, puisqu'elle ne sert pas a mesurer dans la nature, et si au lieu de [BDE] on ne retient [que BD], et qu'au lieu de [BCDF], on ne retient que [BCD], il est manifeste q [bricht ab]
Das folgende kleingedruckte Teilkonzept L3 formuliert das nicht gestrichene und abbrechende Teilkonzept L2 erneut wie folgt um:
Il ne faut pas trouver estrange qu'il y ait une substance infiniment plus parfaite que les autres, à la nature de la quelle on puisse attribuer des effects qu'on appelle surnaturels à l'egard des natures des substances finies; puisque par my les modalités c'est à dire des façons d'estre, ou accidens (qu'on peut appeller des demy-estres en comparaison des substances) il s'en trouve, dont l'un est infiniment plus parfait que l'autre. Par exemple un certain angle de deux lignes est infiniment plus grand qu'un angle de deux autres lignes. Et une force corporelle est infiniment plus grande qu'une certaine autre force corporelle. C'est ce qu'on peut faire voir par les Mathematiques, qui sont d'un secours admirable, pour apprivoiser nostre esprit avec l'infini, et pour l'elever au dessus des pensées vulgaires, par des vûes claires et justes. Le mal est, qu'il y faut un peu d'attention, mais on en est bien payé par les importantes considerations qu'on en retire, quoyque ordinairement les Mathematiciens n'y prennent pas garde, parce qu'ils sont comme les gens de mestier, qui ne s'elevent pas au dessus de leur matiere. Mais lors qu'une personne qui a d'autres ouvertures acquiert par hazard la connoissance de quelques adresses des artisans, elle en peut tirer des connoissances dont l'artisan ne s'estoit point appercû. Ainsi lors qu'un homme qui a des vûes plus generales y joint encor les Mathematiques, il en peut tirer des consequences merveilleuses, sur tout à l'egard de la connoissance de l'infini. Mons. des Cartes dit dans une de ses lettres qu'excepté Madame la Princesse Elisabet il n'avoit rencontré personne qui eust pû entendre egalement ses Meditations Metaphysiques et sa Geometrie, je croy que si les deux incomparables soeurs de cette Princesse, que Dieu nous a conservées, et sur tout Mad. la Duchesse avoient jugé apropos de se donner la peine d'entendre ces traités de Mons. des Cartes elles les auroient egalement entendus, mais peutestre ne les auroient elles pas egalement approuvés; car il s'en faut beaucoup que la Metaphysique de cet auteur soit aussi juste que sa Geometrie. Cependant il est important de donner quelque moment d'attention à la Geometrie non pas tous jours dans la vûe des gens de mestier, qui en ont besoin pour la justesse de leur ouvrages, mais à cause des ouvertures generales que l'esprit y trouve; et sur tout à cause des traces de l'infini qu'on y decouvre, qui sont des ombres d'une substance infinie. On raconte d'un Roy Ptolemee qu'il demanda à un celebre Mathematicien, s'il n'y avoit point de chemin Royal (c'est à dire aisé) pour arriver à la science de Geometrie. Celuy cy repondit que non, mais s'il avoit sçû ce qu'on en sçait aujourdhuy il en auroit fait un autre jugement. Au moins je suis asseuré à l'egard de V. A. S. que si elle pouvoit prendre la patience de regarder avec attention ces echantillons de l'infini, elle les entendroit aisement.
Le voicy: Euclide (ancien Geometre) a monstré que l'angle ordinaire ABE est infiniment plus grand que l'angle d'attouchement ABNCDF. Pour l'entendre, il faut considerer que l'angle ABE, a deux branches AB, et BE, qui sont des lignes droites, les quelles ont une certaine ouverture dans le coin même, B, et cette ouverture s'appelle la grandeur de l'angle. Et de même l'angle ABNCDF a deux branches, sçavoir la ligne droite AB, et la ligne circulaire BNCDF, les quelles ont encor une ouverture dans le coin B, et comme l'ouverture de l'angle ou du coin ne depend pas de la longueur des branches, c'est pour cela qu'on peut prendre ces branches aussi petites et aussi proche du coin B, qu'on le juge à propos. Par exemple l'angle ABE, est la même chose que l'angle LBM, car il y a la même ouverture dans le coin. Et aussi l'angle ABNCDF est la meme chose que l'angle LBNC, par la meme raison. Or puisque la ligne circulaire BNC tombe entre les deux droites LB et BM, c'est pour cela qu'on dit que l'ouverture de l'angle LBM, ou ABE, est plus grande que l'ouverture de l'angle LBNC, ou ABNCDF. Car bien que la ligne circulaire BNCDF ne tombe pas toute entre les droites AB, et BE, neantmoins prenant proche du coin B d'assez petites parties de ces trois lignes; sçavoir LB, BNC, BD, on trouve BNC, entre les deux autres, et cela suffit pour dire que l'angle ABNCDF, ou LBNC est moindre que l'angle ABE, ou LBM. Il s'agit maintenant de prouver que l'angle ordinaire LBM (compris entre de lignes droites ou branches droites) est infiniment plus grand que l'angle d'attouchement LBNC, qu'on appelle ainsi parce qu'il est compris entre une ligne circulaire BNC et une ligne droite LB, qui touche ce cercle, c'est à dire qui le touche seulement par dehors, sans le couper. Car la ligne droite AB ou LB continuée vers G, n'entre point dans le cercle, et ne le coupe point, au lieu que les lignes droites BDE, et BCH, le coupent en C et D, et sont partie dedans partie dehors. Pour prouver ce dont il s'agit, il suffit de prouver, que quelque petite partie de l'angle ordinaire ABE, qu'on prenne, par exemple, la millieme, la cent millieme, la millioniême, et ainsi tous jours à l'infini, elle se trouvera tous jours plus grande, que l'Angle d'attouchement AB[N]C[D]F et par consequent l'angle ordinaire ABE ne sera pas seulement milles fois, ou cent milles fois, ou une million de fois plus grand que l'angle d'attouchement A[BN]C[D]F, mais il sera infiniment plus grand. Car mettons une branche du compas sur le point B, et l'autre sur le point C, et à l'entour du centre [B], traçons l'arc de cercle LCM qui servira à mesurer les angles des lignes droites il est manifeste, que quand l'arc LC seroit la centmillieme ou la millionieme partie de l'arc LCM, et en un mot quelque petit qu'on le suppose, (car la figure ne le sçauroit representer aussi petit, qu'il le pourroit estre), il est tous jours manifeste, que la ligne circulaire BN, tombera entre les droites, LB, et BC, puisque BC est toute dans le cercle. Ainsi l'angle d'attouchement LBNC, (ou L[B]NCD, ou L[BN]CDF) est moindre que l'angle compris des droites sçavoir ABC, le quel estant la millionieme partie (ou moins encor) de l'angle LBM; il est manifeste, que l'angle d'attouchement L[BN]CDF sera moins que la millionieme, ou centmillioniême partie etc. de l'angle LBM ou ABE, c'est a dire l'angle d'attouchement sera infiniment plus petit que l'angle des lignes droites seules. Ce qu'il falloit demonstrer. Je pourrois encor apporter d'autres exemples de Geometrie, et je pourrois prouver par les regles des mouvemens qu'il y a une force, que j'appelle vive, qui est infiniment plus grande que celle que j'appelle morte, quoyque l'une et l'autre ne laisse pas d'estre mesurable par des raisons et par des experiences. Ainsi puisqu'il y a une proportion infinie d'accident à accident, il est bien aisé aussi de juger qu'il y en aura de substance à substance, et par consequent que la substance infinie est conforme à la raison.
On trouve une infinité d'exemples de la force estrange de l'imagination, non pas sur les choses estrangeres comme feu Mr Helmont le fils s'imaginoit (dont on a depuis peu imprimé des Discours paradoxes traduits de l'anglois), mais sur le corps de la personne imaginante, et de ce qui y tient, comme l'enfant tient à la mere avant l'accouchement. Il arrive aussi qu'un accident survenu à un petit enfant qui a les traces du cerveau encor tendres blesse son imagination pour toute sa vie. Un certain insecte (par exemple un grillon), sera tombé dans sa bouillie, et luy aura donné de l'aversion, cet enfant sans se souvenir de la cause gardera l'impression, comme j'ay vû un homme que les grillons faisoient evanouir. Ainsi tant les pensées de la mere enceinte, que les impressions données aux jeunes enfans peuvent faire naistre de l'aversion pour une chose, et de l'affection pour une autre. Il y a des personnes qu'on dit avoir de la sympathie avec nous. C'est peutestre que dans nostre enfance ou jeunesse nous avions de l'affection pour une personne, à la quelle ceux pour les quels nous avons de la sympathie ont quelque rapport. Il est vray que l'amour de Dieu a un objet spirituel, et ne sçauroit venir des images de la phantasie, mais l'humanité de Jesus Christ, les phrases de l'écriture, et les manieres qui accompagnent ordinairement la devotion, peuvent laisser des traces dans le cerveau. Je m'estois bien douté, que la mere de la Damoiselle devoit avoir beaucoup de part à ce comportement extraordinaire de la fille; tant par les inclinations hereditaires ou par les emotions passageres, transportées de la mere sur l'enfant, que par la force de l'education, qui est comme une seconde nature. Aussi voit-on que toutes les soeurs ont la même inclination, quoyqu'elles n'ayent pas l'imagination egalement vive pour avoir des apparitions. Que dira Monsgr le Duc Antoine Ulric du billet au quel la reponse a esté si pertinente? Cependant à mon avis c'est un effect du hazard et de la generalité des expressions. Autrement cette Damoiselle seroit une nouvelle Sibylle de Lunebourg, dont il faudroit consulter l'oracle sur toutes les matieres importantes et épineuses.
Il y a encor un point de consequence dans la lettre de V.A.S., lors qu'elle dit, qu'il y a en verité des effects fort estranges de la nature, mais qu'il n'y a rien pourtant qui la surpasse; tout ce qui se fait estant naturel, quoyque nous n'en sçachions pas tousjours la cause. Cela est tres solide, pourveu qu'on l'explique bien. Il est donc tres vray que tout ce qui se fait, est tousjours naturel à celui qui le fait, ou à celui qui l'aide à faire. Ainsi ce qu'un homme fait avec l'aide de Dieu, s'il n'est pas entierement naturel à l'homme, sera du moins naturel à Dieu, en tant qu'il y aide; et ne sçauroit surpasser la nature divine, ny par consequent toute la nature en general. Mais vulgairement quand on parle de la Nature, on entend celle des substances finies, et en ce sens il n'est pas impossible qu'il y ait quelque chose de surnaturel, qui surpasse la force de tout estre creé. C'est lors qu'un evenement ne sçauroit estre expliqué par les loix du mouvement des corps, ou par d'autres regles semblables qui se remarquent dans les substances finies. Et j'ay monstré dans une lettre precedente que cela se rencontre toutes les fois, qu'on trouve une suite de veritables propheties, qui vont au detail. Il est vray, qu'elles sont rares comme toutes les autres choses surnaturelles.
Il ne faut pas trouver estrange, qu'il y ait une Substance infiniment plus parfaite que les autres, cela même paroist conforme à la raison. Et mêmes parmy les accidens, ou façons-d'estre des substances (qu'on peut appeler des demy-estres) il y en a dont l'un est infiniment plus grand que l'autre. Il y a un angle infiniment plus grand qu'un tel autre angle, il y a une force corporelle qui est infinie en comparaison de quelques autres forces corporelles, et neantmoins tant l'une que l'autre est reconnoissable par la raison et par l'experience. A plus forte raison cela se doit juger des Substances. Les sciences Mathematiques sont d'un secours merveilleux pour nous faire avoir des connoissances justes et solides de l'infini même. Et si (par exemple) V.A.S. desiroit que je luy fisse entendre comment un angle ou coin fait par le concours de deux lignes au point de rencontre, puisse estre infiniment plus grand qu'un tel autre angle, en sorte que l'ouverture des branches de l'un soit infiniment plus grande que l'ouverture des branches de l'autre, quoyque tant l'un que l'autre avec ses branches, soit enfermé dans un espace fini; je me ferois fort de le faire connoistre exactement à V.A.S. et si Elle en avoit le loisir, Elle y trouveroit une grande satisfaction, à cause de l'importance de la chose. Mons. des Cartes dit dans une de ses lettres, qu'excepté Madame la Princesse Elisabet il n'avoit rencontré personne qui eust pû entendre egalement ses meditations Metaphysiques et sa Geometrie. Je crois que si les deux incomparables soeurs de cette Princesse, que Dieu nous a conservées, et sur tout V.A.S. avoient jugé à propos de se donner la peine de vouloir entendre ces traités, elles les auroient egalement entendus, mais peutestre ne les auroient elles pas également approuvés. Car il s'en faut beaucoup que la Metaphysique de cet auteur soit aussi juste que sa Geometrie. Cependant il faut avouer qu'il est important qu'on aye quelques lumieres generales sur les Mathematiques, non pas comme les ouvriers, pour la justesse des ouvrages, mais à cause des ouvertures qu'on y trouve pour elever l'esprit à des pensées egalement belles et solides. Car sans cela les connoissances humaines ne sont que vagues et superficielles. On le voit clairement à l'egard du systeme de l'univers visible, sur le quel le siecle precedent et le nôtre ont fait des decouvertes merveilleuses, et ce que les anciens en sçavoient, estoit une chose puerile, au prix de ce qu'on en sçait. Ce systeme ou cette structure du Monde visible, est d'une beauté admirable qui donne des veritables idées de la grandeur et de l'harmonie de l'univers bien eloignées des opinions populaires. Il faut avouer que cette connoissance demande une attention que les personnes du grand monde ne sçauroient avoir aisément. Mais par là ils se trouvent privés d'une grande satisfaction d'esprit. Il est vray pourtant qu'il y en a qui ont d'ailleurs des lumieres si grandes et si belles sur d'autres choses plus importantes, qu'ils se peuvent passer de celle dont je viens de parler. Le nombre n'en est pas fort grand, mais V.A.S. y est du premier rang. Je fais gloire de le pouvoir connoistre de prés, et je suis avec devotion
Madame de V.A.S. le tres obeissant et tres fidele serviteur Leibniz.
P. S. Je m'étonne que M. Molanus ne m'a rien mandé encor pour M. de Meaux. J'attends son retour de Loccum.
[L5 ]
[ ... ] S'il est vray que Madlle d'Assebourg a vû l'apparition de Jesus Christ, dès son enfance, il y a toutes les apparences du monde que selon le jugement exact de V.A.S. cela est venu de l'imagination de la mere, d'autant plus qu'on dit que la mere l'a devouée à nostre Seigneur quand elle la portoit encor dans son ventre. Ce que V.A.S. dit là dessus est merveilleux. Je m'estois bien douté que la mere de la Damoiselle auroit beaucoup de part à son comportement extraordinaire, d'autant que toutes les soeurs ont les mêmes inclinations. Je ne croy pas, comme feu Mons. Helmont le fils (dont on a publié depuis peu les discours paradoxes) que l'imagination puisse faire des grands effects sur les corps estrangers mais bien sur le corps de la personne imaginante, et de ce qui y tient, comme l'enfant tient à la mere, avant l'accouchement. D'ailleurs l'education estant une seconde nature, c'est par là que la mere aura redoublé les impressions qu'elle avoit données à cet enfant. Les enfans ayant les fibres du cerveau encor fort tendres et susceptibles reçoivent fort aisement des dispositions qu'ils gardent durant leur vie. J'avois un amy qui s'evanouissoit à la vûe des grillons. C'est qu'un tel insecte l'avoit peutestre incommodé extraordinairement quand il estoit enfant. C'est aussi quelques fois la cause de la sympathie que nous avons avec certaines personnes par ce qu'on aura peut estre eu de l'affection dans son enfance pour une personne qui avoit quelque rapport avec celles là. Quoyque l'amour de Dieu ait un objet spirituel, qui ne sçauroit venir des images de la phantasie, neantmoins l'humanité de Jesus Christ representée dans des tableaux, les phrases de l'ecriture, les manieres, qui accompagnent ordinairement la devotion peuvent laisser des traces dans le cerveau. Que dira Monseigneur le Duc Antoine Ulric, du billet cacheté au quel il a receu une reponse si pertinente? Cependant à mon avis c'est un effect du hazard, et de la generalité des expressions, autrement il faudroit consulter l'oracle de cette nouvelle Sibylle de Lunebourg sur toutes les manieres épineuses et importantes.
V.A.S. dit avec sa solidité ordinaire, que tout est naturel, et que rien ne surpasse la Nature. Mais il faut l'expliquer. Il est tres vray que tout est naturel à celuy qui le fait ou à celuy qui l'aide à faire. Ainsi ce que l'homme fait avec l'aide de Dieu, s'il n'est pas entierement naturel à l'homme, sera du moins naturel à Dieu, et ne surpassera pas la nature divine. Mais quand on parle communement de ce qui surpasse la nature, on entend celle des substances finies. Or il y a des raisons qui font juger, qu'il y a une substance infiniment parfaite. Et les sciences Mathematiques sont d'un grand secours pour avoir des pensées justes sur l'infini. Je suis avec devotion
Madame de V.A.S. le tres obeissant et tres fidele serviteur Leibniz.
Hanover, 23 Octobr. 1691