Series II Band 2 · No. 127.
LEIBNIZ AN HERZOGIN SOPHIE
Hannover, 13. (23.) Oktober 1691. [128.]
Madame
V.A.S. m'a fait une grace singuliere en me faisant apprendre l'Histoire d'une jeune prophetesse du Pays. Il y a des gens qui en jugent fort cavallierement, et croyent qu'il la faudroit envoyer au plus tost aux eaux de Pyrmont. Pour moy je suis bien persuadé, qu'il n'y a rien que de naturel en tout cela, et qu'il faut qu'il y aye de l'embellissement dans l'affaire du billet Anglois cacheté du Docteur Schot, au quel on pretend qu'elle a repondu pertinemment sans l'ouvrir, par ce que nostre Seigneur luy dicta la reponse à ce qu'on dit. Il seroit bon d'avoir plus de particularités de sa vie, et des échantillons de ce qu'on luy dicte. Cependant j'admire la nature de l'esprit humain dont nous ne connoissons pas bien tous les ressorts. Quand on rencontre de telles personnes bien loin de les gourmander et de les vouloir faire changer, il faut plus tost les conserver dans cette belle assiette d'esprit, comme on garde une rareté ou piece de cabinet. Nous n'avons que deux moyens de discerner les imaginations (sous les quelles je comprends les visions et les songes) d'avec les perceptions veritables. L'un est, que les veritables perceptions ont une connexion avec les affaires generales, ce que les songes n'ont pas assez; car ceux qui veillent, sont tous dans un monde commun, au lieu que ceux qui songent ont chacun un monde particulier. L'autre moyen de discerner, est que les impressions presentes des objets veritables sont plus vives et plus distinctes, que les images qui ne viennent que d'un reste des impressions passées. Cependant une personne qui a l'imagination tres forte peut avoir des apparitions assez vives et assez distinctes pour luy paroistre des verités sur tout lors que ce qui paroist, a une connexion avec les choses du monde ou vrayes ou prises pour telles. C'est pourquoy les jeunes personnes elevées dans les cloistres où elles entendent mille historiettes des miracles et des spectres si elles ont la fantasie fort agissante, sont sujettes à avoir de telles visions, par ce que leur teste en est remplie, et la persuasion qu'elles ont, que les esprits ou les gens de l'autre monde se familiarisent souvent avec nous, ne leur permet pas de se faire des doutes et scrupules que nous autres en aurions dans une rencontre pareille. On remarque aussi que les visions se rapportent d'ordinaire au naturel des personnes. Et même cela a lieu à l'egard des veritables prophetes. Car Dieu s'est accommodé à leur genie, parce qu'il ne fait pas des miracles superflus. Je m'imagine quelques fois qu'Ezechiel avoit appris l'Architecture, ou qu'il estoit un ingenieur de Cour, par ce qu'il a des visions magnifiques et voit des beaux bastimens. Mais un prophete des champs ne voit que des paisages et des tableaux rustiques, comme Osée ou Amos, tandis que Daniel qui estoit un homme d'estat, regle les quatre Monarchies du Monde. Cette Damoiselle que V.A.S. a vûe, ne doit pas estre mise en parallele avec ces prophetes là; cependant elle croit d'avoir Jesus Christ devant les yeux, parce qu'on n'employe gueres d'autre saint chez les Protestans. Cette amour si ardente qu'elle porte au Sauveur, excitée par les sermons, et par la lecture, luy a fait enfin avoir la grace, d'en voir l'image ou l'apparence. Car pourquoy ne l'appelleray-je pas une grace? Cela ne luy fait que du bien. Elle en est joyeuse, elle conçoit là dessus les plus beaux sentimens du monde. Sa pieté en est rechauffée à tous momens. Nous avons des Actes assez autentiques du martyre de Ste Perpetüe et de Ste Felicité, qui furent martyrisées en Afrique du temps des Romains. On voit que des apparitions semblables les animerent à souffrir. C'estoient donc des graces. Et peutestre beaucoup de Saints n'en avoient point d'autres. Il ne faut pas s'imaginer que toutes les graces de Dieu doivent estre miraculeuses. Quand il employe les dispositions naturelles de nostre esprit et des choses qui nous environnent, à donner de la lumiere à nostre entendement, ou de la chaleur pour bien faire, à nostre coeur, je le tiens pour une grace. Cette multitude des prophetes du peuple d'Israël apparemment n'estoit pas d'une autre nature. Aussi ceux qui prophetiserent contre Micha, tous bons prophetes qu'ils estoient d'ailleurs, se tromperent cette fois là, leur naturel ayant agi en eux à l'ordinaire, mais dans une rencontre où les choses de dehors n'y répondoient pas par ce que la providence en avoit ordonné autrement. J'ay peur qu'il n'en arrive autant à cette vertueuse damoiselle, si elle se mêle de trop particulariser les evenemens et cela luy fera du tort dans le monde.
Cependant j'avoue que les grands Prophetes, c'est à dire ceux qui nous peuvent
apprendre le détail de l'avenir, doivent avoir des graces surnaturelles. Et il est impossible qu'un
esprit borné, quelque penetrant qu'il soit y puisse reussir. Une petite bagatelle en apparence
peut changer tout le cours des affaires generales. Une balle de plomb, allant assés bas rencontrera
la teste d'un habile General, et cela fera perdre la bataille; un melon mangé mal à propos
fera mourir un Roy. Un certain Prince ne pourra pas dormir cette nuit à cause de la nourriture
qu'il aura prise le soir. Cela luy donnera des pensées chagrines, et le fera prendre une resolution
violente sur les matieres d'estat. Une étincelle fera sauter un magazin, et cela fera perdre
Belgrade ou Nice. Il n'y a ny diable ny ange, qui puisse prevoir toutes ces petites choses dont
naissent de si grands evenemens, par ce que rien n'est si petit, qui ne naisse d'une grande
varieté de circomstances encor plus petites, et ces circomstances encor d'autres, et cela à
l'infini. Les Microscopes font voir que les moindres choses sont enrichies de varietés à
proportion des grandes. De plus toutes les choses de l'univers ont une si étroite et si merveilleuse
connexion entre elles, que rien ne passe icy, qui n'ait quelque dependance insensible des
choses qui sont à cent mille lieues d'icy. Car toute action ou passion corporelle, en quelque
petite partie de son effect, depend des impressions de l'air et autres corps voisins, et ceux cy
encor de leur voisins plus avant, et cela va par un enchainement continuel à quelque distance
que ce soit. Ainsi tout evenement particulier de la nature depend d'une infinité de causes, et
souvent les ressorts sont tellement montés comme dans un fusil, que la moindre petite action
qui survient fait que toute la grande machine se decharge. Donc on ne sçauroit s'assûrer du
detail d'aucun evenement futur, par la consideration des causes, ou par prevoyance, si on n'est
pas doué d'un esprit infini. Je parle du detail, car il ne faut pas estre devin pour dire que le soleil
se levera demain, et que le pape mourra dans quelques années. On peut mêmes predire fort
aisement un avenir incertain, mais par hazard, comme par exemple si une telle princesse grosse
accouchera d'un garçon ou non. Car puisqu'il n'y a que deux partis à prendre, il est aussi aisé
de rencontrer que de manquer; et deux qui s'accorderent entre eux de predire, l'un, au Prince
qui desiroit un fils, l'autre à son frere, qui avoit interest de ne luy souhaitter qu'une fille; à
chacun ce qu'il souhaitoit, ne pouvoient manquer d'attrapper la recompense qu'ils estoient
convenus secretement de partager entre eux. Mais quand il s'agit d'un Detail c'est tout autre
chose. Et comme la Prophetie est en effect L'Histoire de l' avenir, je croy que tout prophete qui
nous pourroit donner veritablement celle du siecle qui va bientost commencer, seroit sans doute
inspiré de Dieu. Mons. Huet tres sçavant homme qui avoit esté chargé de l'information de M. le
Dauphin, et qui est maintenant l'Evéque d'Avranches, a fait un bel ouvrage pour la Religion
Chrestienne, dont le but est de faire voir que les Prophetes du vieux Testament ont rencontré
merveilleusement jusqu'au detail du nouveau, puisque la prophetie du detail est un miracle que
le diable même ne sçauroit imiter. Mais c'est assez philosopher sur les prophetes vrais ou
imaginaires. Les anciens comprenoient les poëtes et les prophetes sous le même nom, les
appellant Vates. Quant à l'Astrologie judiciaire et les autres sciences pretendues de cette
espece, ce ne sont que pures fariboles. [ ... ]