Series II Band 2 · No. 126.

PAUL PELLISSON-FONTANIER AN LEIBNIZ

Paris, 23. Oktober 1691. [120.129.]

French

A Paris ce 23. Octobre 1691.

[ ... ] J'ay plusieurs amis Cartesiens qui ne laissent pas d'estre fort bons Catholiques. Ils s'expliquent à leur maniere, mais il est vray que l'opinion de leur Maistre n'est pas commode pour faire entendre cette merveille à ceux qui ne l'entendent pas. J'ay dit neantmoins en quelque endroit que la philosophie ne peut jamais estre essentielle à la Religion, que toute toute ^#.[la science humaine^#.] pourroit ^#.[la philosophie du monde^#.] pourroit estre fausse et la Religion demeurer toujours veritable. Dieu n'a pas eu dessein de nous enseigner la Phisique ni l'Astronomie, l'Astronomie; ^#.[il^#.] se ^#.[et^#.] se sert dans l'Escriture des expressions ou mesme des créances communes sans les consacrer pourtant. Que Ptolomée, ou Copernic, ou Ticho Brahe ayent raison. Il est toujours vray qu'à la priere de Josué Dieu fit un tres grand miracle, quand il est dit que le Soleil s'arresta en Gabaon. Qu'il n'y ait si on veut ni substance ni accidents, accidens; ^#.[supposition, selon moy, impossible et chimerique,^#.] toûjours toujours seroit-il vray qu'en l'Eucharistie ou de cette sorte ou ou ^#.[de quelque^#.] autre, ^#.[d'une^#.] autre, ce qui paroist paroist ^#.[estre encore,^#.] n'est n'est plus, et ce qui ne paroist pas commence à estre. Cependant la Doctrine d'Aristote explique plus nettement qu'aucune autre cette merveille, et c'est pour cela qu'il s'en faut servir. Car ne s'agissant s'agissant, ^#.[en cette partie de la dispute,^#.] que ^#.[dans cette question^#.] que de possibilité ou d'Impossibilité, d'impossibilité, ^#.[on seroit ridicule^#.] de ^#.[il est absurde^#.] de traitter d'Impossible ce qui qui ^#.[s'accorderoit^#.] avec ^#.[s'accorde^#.] avec les principes d'une philosophie commune et receue par toute la terre quand mesme elle ne seroit pas la plus veritable.

Mais Monsieur, je vay trop loin avec vous, par l'envie que j'aurois de vous découvrir tout mon coeur dans une seule lettre. Il faut cependant vous dire encore que ma vie ayant esté toujours fort occupée, hors quatre ans et quatres mois de Bastille, et de loisir forcé, j'ay donné peu de temps aux sciences purement speculatives. Je les regardois comme la premiere de nos curiositez, et les Sciences qu'on nomme practiques comme la premiere de nos affaires. affaires. ^#.[D'ailleurs, je n'ay jamais pu me tirer de l'esprit que tout le sçavoir des Physiciens est purement historique; c'est-à-dire, qu'ils sçavent ce que chacun a crû et par quelles raisons il l'a crû, mais non pas ce qu'il faut croire. Or si quelque chose est capable de relascher l'attention, et l'application en des matieres difficiles, c'est de s'imaginer qu'aprés beaucoup de travail, on attrapera tout au plus la vraisemblance et non pas la verité. Ajoûtez-y, sans que pour tout cela, comme dit Aristote en quelque endroit, l'homme en devienne ni meilleur ni plus mauvais. Je ne le dis pas non plus que luy, pour mépriser ces beaux et riches talens en ceux qui les ont, mais pour m'excuser, si connoissant ma foiblesse, je n'ai pas eû le courage d'y aspirer.^#.] J'ay J'ay esté eslevé dans la Philosophie d'Aristote avec une grande veneration pour luy. Mais cette veneration s'est bien augmentée quand m'estant remis au Grec dans ces années de solitude, je l'ay lû en luy mesme, où je l'ay trouvé d'une elegance infinie, et sans comparaison plus clair que tous ses commentateurs. Je ne connois point de genie plus estendu ni plus eslevé que le sien. J'admire aussy celuy de Descartes, Descartes: ^#.[nos plus grands Geometres, les Fermats et les Robervals, mes maistres et mes amis, le tenoient pour l'un des^#.] premiers ^#.[et je croy qu'on le peut compter entre les^#.] premiers Geomestres du monde. monde. ^#.[Ses pensées en Metaphysique sont sublimes, et s'accordent, dignement, aux plus hautes veritez de la Religion chrétienne. Sa methode si bien écrite, dont j'ay esté amoureux en mon enfance, me semble encore aujourd'huy un chef-d'oeuvre de jugement et de bon sens. Où trouveroit-on plus d'esprit et plus d'invention, qu'en tout ce qu'il a imaginé sur ce beau, mais difficile probleme du monde, que Dieu a exposé à nos yeux et abandonné à nos disputes? J'adjoûte aux loûanges de ce grand Philosophe, comme j'ay fait ailleurs, qu'en vray honneste homme, tel qu'il l'estoit en effet, il nous a donné tout son systeme pour possible seulement, et non pas pour necessaire, comme le veulent ses plus passionnez sectateurs.^#.] Mais Mais il s'en faut beaucoup que je je ^#.[n'aille aussi loin qu'eux et plus loin que luy. Au contraire,^#.] soit ^#.[ne sois ni son adorateur, ni mesme son sectateur, et^#.] soit que je ne l'aye pas assez estudié ou autrement, autrement, ^#.[j'avoûë, tout incapable que je me tiens de rien decider, qu'il y a quelques-unes de ses nouvelles pensées, pour lesquelles je me sens^#.] une ^#.[encore que par resolution je ne veuille prendre aucun party en Philosophie, il y a dans la sienne, je ne scay combien de choses pour les quelles j'ay^#.] une extreme repugnance, soit aveugle soit bien fondée. Entre celles là est cette mesme et esgalle quantité de mouvement dont vous parlez qui ne s'accorde ce me semble en façon du monde à nos idées naturelles, au lieu que la mesme quantité de force ou de vertu ou de puissance que vous voulez mettre en la place se persuade presque d'elle mesme, et s'establit s'éstablit ^#.[dans l'esprit,^#.] sans sans qu'on luy demande pourquoy. pourquoy. ^#.[Nostre imagination est accoûtumée à concevoir l'estre, dans les choses mesme les plus insensibles, avec je ne sçay quoy qui le soutient, qui le défend, et qui luy donne une puissante inclination à s'étendre; comme on voit clairement qu'une goute d'eau, si elle pouvoit, innonderoit toute la terre, et que la moindre étincelle de feu, si elle ne trouvoit point d'obstacle, embraseroit tout l'Univers.^#.] Ainsi, Ainsy Monsieur je ne puis que loüer vostre pensée. Ce pourroit bien estre aussy comme vous le dittes dites, ^#.[la fameuse ĕnteléxeia^#.] d'Aristote, ^#.[l'ĕnteléxeia^#.] d'Aristote. Mais mais ^#.[je ne me souviens pas bien, s'il l'applique à autre chose^#.] qu'aux ^#.[si je m'en souviens bien il semble ne l'appliquer^#.] qu'aux Corps Organiques capables d'avoir la vie, et n'attendant plus que ce je ne sçay quoy, qui est tout ensemble leur derniere perfection et leur premier estre actuel, ou leur premier acte. Je Je ^#.[me persuade^#.] au ^#.[conçoi^#.] au contraire que vostre force ou vertu s'estend à tous les Corps, corps ^#.[generalement; de sorte que, si je vous entends bien, Monsieur, lors qu'une grosse pierre, nous paroist sans force, sans action, et comme toute morte sur le globe terrestre qui est plus fort qu'elle, il ne faut pas croire que ce soit faute de bonne volonté. Car si vous l'élevez en l'air, et qu'incontinent aprés vous luy rendiez sa liberté naturelle, le feu luy-mesme n'auroit pas plus d'action, plus de force, et plus de vigueur qu'elle en aura: la foudre ne briseroit pas avec plus de violence qu'elle le fera, les porcelaines, le verre, et tous les autres corps fragiles qui s'opposeront à son passage. Mais j'en^#.] parle ^#.[et que ceux qui n'ont pas la force d'agir par eux mesmes ont la force de resister quand on les pousse, ou la force de se faire faire place quand ils sont pressez. Mais je vous en^#.] parle comme un aveugle des couleurs, n'y ayant jamais fait de reflexion que dans la lecture de vostre lettre, et quelque temps au paravant dans la lecture du Journal des Sçavants, où je fus fort aise de vous trouver et que nos gens fussent un peu instruits de vostre merite. Quoy qu'il en soit Monsieur, ni l'une ni l'autre de ces lectures ne font que me faire souhaitter d'avantage vostre Traitté de la Dunamique, Dunamique, ^#.[ou Dynamique,^#.] et et je vous exhorte de tout mon coeur à n'en point abandonner le dessein, la matiere estant tres belle, tres nouvelle, et tres curieuse, capable de vous acquerir bien de l'honneur, et mesme de rendre un bon service tant à la Philosophie qu'à la Religion suivant que vous le prenez. [ ... ]