Series II Band 2 · No. 129.

LEIBNIZ AN PAUL PELLISSON-FONTANIER

Hannover, 19. November 1691. [126.131.]

French

A Hanover ce 19. Novembre 1691.

[ ... ] Je suis bien-aise que vous ayez gousté aussi-bien que luy ce que j'avois dit de la matiere, de l'étenduë et de la force. J'ay eû là-dessus un petit procés avec un sçavant Cartesien, nommé M. l'Abbé de Catelan; où le R.P. de Malebranche estoit un peu meslé. Mais au bout du compte, il se trouva que M. l'Abbé n'avoit pas encore pris mon sens, [ou] m'avoit donné le change pour ne pas répondre à ce qu'il y avoit d'essentiel. Je vous envoyeray la copie des pieces de ce procés qui est de consequence. Car il s'ensuit que la mesme quantité de mouvement ne se conserve pas, et qu'elle est differente de la quantité de la force qui se doit conserver. J'y avois meslé aussi un petit échantillon, comment la consideration de la sagesse divine est utile pour des découvertes importantes qu'on peut faire en Physique. Et de plus, il s'ensuit qu'il y a dans les corps quelque autre chose que l'étenduë, ou que grandeur, figure et mouvement. C'est pourquoy je souhaiterois que ce procés fust examiné par quelques habiles Geometres; peut-estre l'entremise de M. l'Abbé Pirot pourroit en donner l'occasion. Il est seûr qu'Aristote estoit incomparablement plus habile que plusieurs ne pensent. Je vois que beaucoup de jeunes gens courent aprés la matiere subtile, et les petits globes de Descartes, pour avoir de quoy parler et pour se donner le droit de mépriser les anciens, et de negliger l'érudition, qu'il faudroit pourtant puiser dans les sources. M. l'Evesque d'Avranches a dit agreablement de ces Messieurs ignorantia inflat. J'estime Descartes infiniment; il estoit tres-sçavant, et avoit plus lû que ses sectateurs ne s'imaginent. On peut dire qu'il est un de ceux qui ont le plus ajoûté aux découvertes de leurs predecesseurs. Mais ceux qui se contentent de luy se trompent fort. Cela est vray jusques dans la Geometrie mesme, où M. Descartes tout grand Geometre qu'il estoit, n'estoit pas allé si loin que plusieurs se persuadent: sa Geometrie est bornée. J'ay donné quelques échantillons dans les Acta eruditorum de Leipsic, qui le font voir. Il a eû l'adresse de donner exclusion aux problemes et figures qui ne peuvent point s'assujettir à son calcul: et cependant ce sont souvent les plus importans et les plus utiles, et sur tout qui ont le plus d'usage en Physique. Il faut une nouvelle espece d'Analyse pour cela dont j'ay donné des essais qui ont esté applaudis en Angleterre et ailleurs. Un sçavant Professeur de Basle les ayant étudiez et compris, me pria de dire si je ne pourrois pas par cette voye résoudre un certain probleme proposé par Galilei qui estoit demeuré sans solution. J'y reussis d'abord: et comme j'avois il y a cinq ou six mois quelque commerce de lettres avec Mr. de la Roque, fils d'un sçavant Ministre et tres-sçavant luy-mesme sur certains points d'histoire, je joignis cette solution à ma derniere, pour estre mise dans le Journal des Sçavans, si on le trouvoit à propos. Mais par un malentendu ma lettre avoit esté portée à un autre M. de la Roque. Je l'appris de M. de la Loubere qui me l'a mandé dernierement. M. Thevenot l'a fait dire au veritable M. de la Roque, à ce que M. Brosseau me manda, mais comme l'autre est mort depuis, j'ay peur que la lettre avec ce qui estoit joint n'ait esté perduë. Mais pourquoy vous importuner de ces bagatelles? si ce n'est peut-estre pour dire que ce n'est pas legerement, ni sans quelque connoissance de cause, que je juge du Cartesianisme, comme je fais.

Il y a quelques années que j'echangeay trois ou quatre lettres avec M. [Arnaud] au sujet de mes sentimens touchant la nature de la substance corporelle, differente de l'étenduë. Ce fut par l'entremise de M. le Landgrave Ernest, qui luy avoit communiqué quelque chose de mes meditations. Elles luy avoient paru étranges d'abord; mais aprés avoir vû mes explications, il commença à en juger tout autrement. Je lui donnay des éclaircissemens sur quelques doutes. Il est vray qu'il ne voulut rien decider, ayant toûjours esté pour Descartes depuis long-temps. Il semble que chez Aristote l'Entelechie en general est une realité positive, ou l'actualité opposée à la possibilité nuë ou à la capacité; c'est pourquoy il l'attribuë aux actions (comme sont le mouvement et la contemplation) aux qualitez ou formes accidentelles (comme la science, la vertu) aux formes des substances corporelles, et particulierement aux ames, qu'il considere comme les formes des substances vivantes. Mais il ne donne pas le moyen de rendre ces choses assez intelligibles. Il l'avoûë luy-mesme, quand il parle de l'ame, Am Rande in E1 als Bemerkung Pellissons: Un peu aprés sa definition. qu'il n'en donne qu'une description legere, et qu'il y a des degrez dans les definitions; ce qu'il explique tres-bien par l'exemple du tetragonisme d'un parallelogramme, qui pourra estre expliqué legerement, en disant que ce n'est autre chose que l'invention d'un quarré égal à un parallelogramme; mais il peut aussi estre expliqué plus à fonds, en disant que c'est l'invention d'une moyenne proportionelle entre la base et la hauteur qui est le costé de ce quarré. Or de toutes les notions differentes de l'étenduë et de ses modifications, je trouve celle de la force, la plus intelligible et la plus propre à expliquer la nature du corps. Il semble que la substance corporelle a deux forces, sçavoir la force passive, c'est-à-dire, la resistance à l'égard de sa matiere, qui est commune à tous (car l'impenetrabilité n'est autre chose que la resistance generale de la matiere) et puis la force active à l'égard de sa forme specifique qui est variable selon les especes. Car il faut sçavoir que tout corps fait effort d'agir au dehors; et agiroit notablement, si les efforts contraires des ambians ne l'en empeschoient. C'est ce que nos Modernes n'ont pas assez conçû. Ils s'imaginent qu'un corps pourroit estre dans un parfait repos sans aucun effort, faute d'avoir entendu ce que c'est que la substance corporelle; car à mon avis (au moins naturellement) la substance ne sçauroit estre sans action, ce qui détruit encore l'inaction que les Sociniens attribuënt aux ames separées. C'est par ce moyen qu'on connoist la distinction de la substance du corps d'avec son étenduë; et que rien n'empesche que la substance d'un mesme corps ne puisse estre appliquée à plusieurs lieux. Mais si la substance du corps n'estoit autre chose que l'étenduë avec ses modifications ou figures, il semble qu'il y auroit autant de corps qu'il y a de lieux ou d'étenduës qu'il occupe. Cependant, je n'ay garde d'accuser Messieurs les Cartesiens d'estre contraires à ce qui est de foy, et je loûë les efforts qu'ils font pour se sauver de cette difficulté; mais comme on y trouve beaucoup de peine, j'aime mieux me tenir à la voye la plus seure, d'autant que je la trouve la plus raisonnable d'ailleurs. Je croy aussi que plusieurs habiles Modernes ont quitté les principes de leurs predecesseurs, parce que personne ne les a expliquez d'une maniere assez intelligible selon leur portée, et que ceux qui ont combattu pour la verité, ordinairement l'ont mal défenduë, en niant ce qu'ils ne devoient pas nier, sçavoir que tout se fait mechaniquement, car par-là ils s'exposent au mépris, comme s'ils vouloient rendre raison des particularitez de la nature par des notions generales et vagues, par des formes, qualitez, facultez, sympathies, etc. Mais comme dans le corps humain la connoissance de l'ame ne nous dispense pas d'entrer dans le détail des parties de nostre corps propres à expliquer distinctement nos fonctions, il en est ainsi à proportion dans toute la nature; et quoy que tout se fasse mechaniquement, cela ne doit pas nous allarmer, parce que les principes mesmes de la mechanique, (c'est-à-dire, les loix que la nature observe à l'égard du mouvement) ne sçauroient estre expliquées par les seuls principes de la science de l'étenduë (c'est-à-dire, de la Geometrie) et j'ay démontré qu'il y faut recourir à une cause superieure pour en rendre raison. Mais je m'enfonce trop icy dans des matieres qui ne sont pas du goust general, ni fort propres à des lettres. Cependant l'occasion et le sujet important que vous traitez, Monsieur, joint à la bonté que vous avez eû de donner vostre approbation à ce que j'en avois écrit auparavant, m'y ont convié pour vous en donner une ideé plus distincte aussi-bien qu'à M. l'Abbé Pirot. Aussi m'arrive-t-il bien rarement de pouvoir me donner carriere sur ces matieres. [ ... ]