Series II Band 2 · No. 124.
LEIBNIZ AN MICHEL ANGELO FARDELLA
Braunschweig, 4./14. September 1691. [122.135.]
Monsieur
J'ay enfin obtenu ce que j'ay souhaitté pour vostre satisfaction. Comme je ne voulois pas vous écrire positivement d'une chose qui n'estoit pas encor certaine, je n'ay pû parler que de mon esperance. Maintenant que j'ay obtenu une declaration de Monseigneur le Duc Antoine-Ulric de Bronsvic-Lunebourg de la branche de Wolfenbutel en vostre faveur, j'ay crû qu'il estoit de mon devoir, de la vous faire sçavoir au plustost à fin que vous puissiés prendre vos mesures, et nous faire sçavoir de bonne heure vostre resolution là dessus.
Vous sçaurés donc, Monsieur, que Mon dit Seigneur le Duc ayant fondé depuis quelques années à Wolfenbutel une Academie Illustre semblable à celle de Turin, où des jeunes gentilshommes apprennent les excercices, et prennent mêmes encor quelque teinture des sciences, convenables à eux, il y a mis aussi quelques professeurs.
Il y a déja un tres bon Professeur de Mathematiques pour leur enseigner la practique de la fortification, de l'architecture, et choses semblables, mais j'ay proposé à S.A.S. s'il ne seroit pas à propos d'y établir encor un professeur de la philosophie curieuse, degagée des chicanes de l'école, qui joignant aux solides fondemens de la mathematique les belles connoissances des decouvertes de la nature, soit capable de donner à la jeune noblesse des teintures des plus belles verités, pour mieux juger des choses que le volgaire ignorant.
Je vous ay proposé en même temps pour cette charge, ayant fait connoistre vos intentions à S.A.S. et luy ayant lû quelques unes de vos lettres, et les titres de vos ouvrages nouveaux, ayant de plus raconté, que des jeunes gentilshommes Venitiens se servoient tres utilement de vos instructions. Là dessus ~~Mon dit Seigneur le Duc s'est declaré, de Vous vouloir conferer cette charge de Professeur de la Philosophie Curieuse dans sa dite Academie illustre de sa Residence de Wolfenbutel, avec le logis, la table, et de plus deux cens écus par an*. Vous pouvés donc me faire sçavoir aux plus tost vostre intention là dessus, car en cas que vous l'acceptiés il faudra prendre bien tost les mesures pour venir à l'execution.
Il y a dans cette même Academie trois, ou quatre jeunes Princes, plusieurs comtes de l'Empire et beaucoup de gentilshommes, non seulement Allemands, mais encor d'autres nations, François, Anglois, et nous serions ravis, si nous en avions encor des Italiens. Car il y a encor icy des catholiques dans l'Academie, qui peuvent trouver leur exercice assez proche d'icy. Si vous pouviés nous en attirer des jeunes Italiens vous feriés plaisir à S.A.S., mais il faudra que vous preniés garde sur tout à vostre seureté, pour ne vous pas découvrir mal à propos pendant que vous estes encor en Italie, ou dans des pays suspects. On suppose que vous ferés profession de la religion Protestante. Car on n'employe point d'autres icy pour professeurs, comme vous pouvés juger. Vous aurés soin aussi, Monsieur, de ne rien dire ou écrire qui soit contraire tout à la fois aux trois religions tolerées dans l'Empire et particulierement à la religion Protestante, car cela seroit contre l'ordre, et feroit mêmes du tort à l'Academie.
Monseigneur le Duc Antoine Ulric prend plaisir de faire fleurir cette Academie. Les jeunes gentilshommes y sont nourris tres honnestement, et la pension qu'ils payent est moderée, ils ont encor icy l'avantage de se façonner de bonne heure à l'air de la cour, où ils ont grand accés, puisqu'ils demeurent dans la residence. Ils peuvent sur tout devenir bons cavaliers, à cause du grand nombre de chevaux et d'excellens maistres que le Prince y tient.
Vostre jugement et vostre prudence me font esperer, que vostre conqueste nous fera honneur, et que j'auray en mon particulier la satisfaction, d'avoir contribué à celle d'un grand Prince, et d'avoir obligé un honneste homme.
Le Directeur de l'Academie est un des principaux Gentilshommes du pays, conseiller du Prince dans les affaires des Estats de la province, mais de plus, sçavant, curieux, qui a voyagé, qui juge solidement des choses, et qui vous estime déja par avance, sur le recit que je luy ay fait de vous; aussi at-il le plus contribué, à faire reussir mon projet à vostre égard de sorte que lors que nous aurons l'avantage de vous voir icy, vous ferés bien de vous conserver celuy de son estime, dont il est déja prevenu: je ne manqueray pas de vous donner d'autres bonnes connoissances.
En attendant vostre response, par l'entremise de Monsieur Mendlin; je suis avec passion
Monsieur vostre tres humble et tres obeissant serviteur Leibniz
à Bronsvic 4/14 Septembr. 1691