Series II Band 2 · No. 106.

LEIBNIZ AN ANTONIO ALBERTI

[Hannover, 23. März 1691.] [94.249.]

French

[L1 ]

Monsieur

Je Oben auf der Seite von Leibniz' Hand: Corpus quid? vous dois encor reponse à deux de vos lettres dont la derniere avoit esté écrite à l'occasion de Mons. le Baron Bodeni. Elles me sont tousjours si agreables que sans quantité de distractions j'écrirois plus souvent, dans l'esperance d'en recevoir beaucoup. Cependant je seray bien content, si j'en reçois de temps en temps. J'ay repondu à Mons. le Baron Bodeni par la droiture. Celuy dont je souhaiterois de sçavoir des nouvelles, s'appelloit Mons. des Billets, si je ne me trompe, car je ne sçay si j'ay bien compris l'orthographie d'un nom, que j'ay seulement entendu. Lorsque M. Arnaud demeuroit au fauxbourg S. Jaques, il estoit dans la même maison aussi bien que feu Mons. l'Abbé Galinée et ces deux Messieurs, s'appliquoient fort aux Mecaniques, et avoient mille modelles, instrumens, et inventions jolies. Mais Mons. des Billets (ou des Billettes) estoit intime de M. Arnaud; son frere estoit gentilhomme de M. le duc de Roannez, et paroissoit avoir beaucoup de credit auprès de lui. Je serois bien aise d'apprendre si ce Mons. des Billets vit encor.

Il me semble que je suis maintenant à Rome, et que je vous entends juger solidement à vostre ordinaire des affaires courantes et particulierement du conclave, et cette imagination me donne du plaisir. Si j'estois des Electeurs, je donnerois ma voix à Barbarigo ou Coloredo ou Casanata, ou bien à Laurea ou Capezucchi, car ce sont de gens connus aumoins dans la Republique des lettres, et de plus, capables du gouvernement. Je ne doute point de la capacité de Chigi ou d'Altieri, ou de Cibo, mais je doute qu'on les veuille faire papes deux fois. On dit du bien de Conti, Panciatici, et de quelques autres, dont je souhaitte de sçavoir vostre jugement,

*folgt niedergeschrieben, dann wohl für die Publikation leicht umformuliert und als Aufsatzpunkt für den Schreiber am Anfang mit Doppelstrichen markiert.*

Il est vray comme vous dites Monsieur, qu'on est prevenu de cette idee, que l'essence du corps consiste dans la longueur, largeur et profondeur, ou en un mot dans l'etendue. Cependant Mons. Nicole dans un endroit de ses Essais paroist n'en estre pas content. Il luy semble *qu'il y a plus de prevention que de lumiere dans ceux qui

*Vous me demandés Monsieur, les raisons que j'ay de ne pas admettre que l'idée du corps ou de la matiere n'est autre que celle de l'etendue. Il est vray, comme vous dites, que bien d'habiles gens sont prevenus aujourdhuy de ce sentiment, que l'essence du corps consiste dans la longueur, largeur et profondeur. Cependant il y en a encor qu'on ne peut pas accuser de trop d'attachement à la scholastique, qui n'en sont pas contents. Mons. Nicole dans un endroit de ses essais témoigne d'estre de ce nombre. Et il luy semble, *qu'il y a plus de prevention que de lumiere dans ceux qui ne paroissent pas effrayés des difficultés qui s'y trouvent.*

*Il faudroit un discours fort ample pour expliquer bien distinctement ce que je pense là dessus, cependant voicy quelques considerations: Si l'essence du corps consistoit dans l'etendue, la seule etendue devroit suffire pour rendre raison de toutes les affections du corps. Mais cela n'est point. Nous remarquons dans la matiere une qualité, que quelques uns ont appellé l'Inertie Naturelle, par la quelle le corps resiste en quelque façon au mouvement, en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y mettre (faisant mêmes abstraction de la pesanteur), et qu'un grand corps est plus difficilement ebranslé qu'un petit corps. Par exemple, fig. (1) si le corps A en mouvement* rencontre le corps B en repos, il est clair que si le corps B estoit indifferent au mouvement ou au repos, il se laisseroit pousser du corps A sans luy resister et sans diminuer la vistesse et changer la direction du corps A; et après le concours A continueroit son chemin et B iroit avec lui de compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature, plus le corps B est grand plus diminuerat-il la vistesse avec la quelle vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de reflechir si B est plus grand qu'A. Or ~~s'il n'y avoit dans les corps que~~ ~~l'etendue ou la situation, c'est à dire ce que les Geometres y connoissent, joint à la seule notion du changement, cette etendue seroit entierement indifferente à l'egard de ce changement, et les resultats du concours des corps s'expliqueroient par la seule composition Geometrique des mouvemens, c'est à dire le corps après le concours iroit tousjours d'un mouvement composé de l'impression qu'il avoit avant le choc, et de celle, qu'il recevroit du corps concourant, pour ne le pas empecher, c'est à dire en cas de rencontre il iroit avec la difference des deux vistesses et du costé de la direction du plus viste. Comme la velocité 2A3A, ou 2B3B dans la figure (2) cyjointe est la difference entre 1A2A, et 1B2B. Et en cas d'atteinte fig. (3) lorsque le plus promt atteindroit un plus lent qui le devance, le plus lent recevroit la vistesse de l'autre, et generalement ils iroient tousjours de compagnie après le concours, et particulierement comme j'ay dit au commencement celuy qui est en mouvement emporteroit avec luy celui qui est en repos, sans recevoir aucune diminution de sa vistesse, et sans qu'en tout cecy la grandeur, egalité ou inegalité des deux corps puisse rien changer. Ce qui est entierement irreconciliable avec les experiences. Et quand on supposeroit que la grandeur doit faire un changement au mouvement, l'on n'auroit point de principe pour determiner le moyen de l'estimer en detail, pour sçavoir la direction et la vistesse resultante. En tout cas on pancheroit à l'opinion de la conservation du mouvement, au lieu que je crois avoir demonstré, que la même force se conserve, et qu'elle est differente de la quantité du mouvement. Tout cela fait connoistre, qu'il y a dans la matiere quelque autre chose, que ce qui est purement Geometrique c'est à dire autre chose que l'etendue et son changement tout nud. Et à le bien considerer on s'apperçoit, qu'il y faut joindre quelque notion superieure, ou metaphysique, sçavoir celle de la substance, action et force, et ces notions portent, que tout ce qui patit, doit agir reciproquement, et que tout ce qui agit, doit patir quelque reaction, et par consequent un corps en repos ne doit estre emporté par un autre en mouvement, sans changer quelque chose de la direction et vistesse de l'agent. Quoyque je demeure d'accord que tout corps est etendu, et qu'il n'y a point d'etendue sans corps, il ne faut pas neantmoins confondre les notions du lieu ou espace, ou de l'etendue toute pure, avec les notions de la substance, qui outre l'etendue renferme aussi la resistence, c'est à dire l'action et passion. Cette consideration me paroist importante non seulement pour connoistre la nature de la substance étendue, mais aussi pour ne pas mepriser dans la physique les principes superieurs, et immateriels, au prejudice de la pieté. Car quoyque je sois persuadé, que tout se fait mecaniquement dans la nature corporelle, je ne laisse pas de croire aussi, que les principes mêmes de la mecanique c'est à dire les premieres loix du mouvement ont une origine plus sublime, que celle que les pures mathematiques peuvent fournir. Et je m'imagine que si cela estoit plus connu, ou mieux consideré, bien des personnes de pieté n'auroient pas si mauvaise opinion de la philosophie corpusculaire, et les philosophes modernes joindroient mieux la connoissance de la nature avec celle de son auteur. Je ne m'etends pas sur d'autres raisons touchant la nature du corps, car cela me meneroit trop loin. Ende des durch Doppelstriche gekennzeichneten Auszugs für das Journal des Sçavans.

Comme M. le Baron Bodeni m'avoit demandé mes raisons sur quelque chose de semblable que je luy avois dit, je vous supplie Monsieur de lui faire part de ce raisonnement, et sur tout de l'examiner, car je defére tant au vostre, que je souhaitterois d'en pouvoir jouir tant sur cecy que sur d'autres matieres.

Les affaires ne vont pas tout à fait comme on le souhaiteroit, les couronnes du Nord veuillent profiter du commerce par une neutralité, qui leur pourroit couster cher, car si elles aident la France à sortir de ce mauvais pas, elle ne se souciera gueres d'eux une autre fois. Le Roy Guillaume fait ce qu'on doit attendre d'un grand prince, mais il ne trouve pas partout le même zele. Il est porté à faire faire des efforts en faveur du Duc [de] Savoye, si cela se fait à temps, l'Italie peutestre sera obligée enfin de prendre part à la guerre, ce qui servira à soulager l'Allemagne un peu. L'Empereur pense principalement aux affaires de la Hongrie, et je trouve qu'il a raison, pourveu qu'il puisse forcer le[s] Turcs à une paix raisonnable, et revenir au Rhin à temps. Je vous supplie de faire part quelques fois de ce que l'inquisition et la congregation dell'indice publient sur les livres, dogmes, ou matieres semblables. Et je suis Monsieur etc.

[L2 ]

Si l'essence du corps consistoit dans l'etendue, la seule etendue suffiroit pour rendre raison de toutes les affections du corps. Or je ne voy pas comment on en puisse deduire les loix du mouvement, qui sont fondées sur la conservation de la même quantité de force, sans que la même quantité de mouvement se puisse tousjours conserver.

La force est quelque chose de different de l'etendue, aussi c'est de la force, et non pas de l'etendue que l'action et passion peut naistre.

La nature du lieu ou de l'espace consiste dans l'etendue, mais celle du corps demande une resistence ou reaction, qui enferme une action et une passion, ăntitypían*. Je confesse que tout* *est plein, mais il ne faut pas confondre pour cela les notions du lieu et du corps.

Tout corps estant actuellement divisé en parties infinies, s'il n'y avoit que de l'etendue dans les corps, il n'y auroit point de substance corporelle ny rien dont on puisse dire, *voicy veritablement une substance*. Car toute masse corporelle est un aggregat d'autres masses, et* *cellescy encor d'autres, et ainsi à l'infini. Ainsi les corps se reduiroient à des pures apparences, s'il n'y avoit en eux que de l'etendue, ou de la multitude, et rien où il se trouvât le principe d'une veritable unité. C'est ce qui a forcé Mons. Cordemoy à retourner aux atomes, qui ne sçauroient pourtant avoir lieu sans miracle. Et de telles considerations ont forcé M. Nicole de dire en quelque endroit de ses Essais, que ceux qui considerent bien les difficultés de ces choses en sont effrayés. Et qu'il croit qu'il y a plus de prevention que de lumiere dans ceux qui n'y trouvent point de peine.

Géneralement la nature de la substance est d'estre feconde, et de faire naistre des suites ou varietés; au lieu que l'etendue ne donne que des possibilités sans enfermer quelque activité. Quand on oste l'action aux creatures, on favorise sans y penser les sentimens de Spinosa, qui veut qu'il n'y a qu'une seule substance qu'il appelle Dieu, et dont il croit que les autres choses ne sont que des modes.