Series II Band 1 · No. 219.
LEIBNIZ AN ─ (?)
[1679.]
Monsieur
Puisque vous voulés bien que je vous dise librement mes pensées sur le [Cartesianisme], je ne vous dissimuleray rien de ce que je pense là dessus et qui se pourra dire en peu de mots; et je n'avanceray rien sans en donner ou pouvoir donner raison.
Premierement tous ceux qui donnent absolument dans les sentimens de quelque auteur
tiennent de l'esclavage, et se rendent suspects d'erreur; car de dire que des Cartes est le seul des
auteurs, qui soit exemt d'erreur considerable, c'est une supposition qui pourra estre vraye, mais
qui n'est pas vraisemblable. En effect cet attachement n'appartient qu'à [ceux,] qui [n'ont] pas
la force ou le loisir de mediter d'eux mêmes, ou qui ne s'en veuillent pas donner la peine. C'est
pourquoy les trois illustres Academies de nostre temps, la Societé Royale d'Angleterre qui a
esté établie la premiere, et puis l'Academie Royale des sciences à Paris, et l'Academie del
Cimento à Florence ont protesté hautement de ne vouloir estre ny Aristoteliciens ny Epicuriens
ny sectateurs de quelque auteur que ce soit.
Aussi ay je reconnu par experience, que ceux qui sont tout à fait Cartesiens, ne sont gueres propres à inventer: ils ne font que le mestier d'interpretes ou commentateurs de leur maistre comme les philosophes de l'école faisoient sur Aristote, et de tant de belles découvertes qu'on a faites depuis des Cartes, il n'y en a pas une que je sçache qui vienne d'un Cartesien veritable. Je connois un peu ces Messieurs-là, et je les défie de m'en nommer une de leur fonds. C'est une marque ou que des Cartes ne sçavoit pas la vraye Methode ou bien qu'il ne la leur a pas laissée.
Des Cartes même avoit l'esprit assez borné. De tous les hommes, il excelloit dans les speculations, mais il n'a rien trouvé d'utile à la vie qui tombe sous les sens et qui serve dans la practique des arts. Toutes ses Meditations estoient ou trop abstraites, comme sa Metaphysique et sa Geometrie, ou trop imaginaires comme ses principes de la philosophie naturelle. La seule chose d'usage qu'il ait crû de donner c'estoient ses lunettes d'approche faites suivant la ligne Hyperbolique avec les quelles il promettoit de nous faire voir dans la lune des animaux ou des parties aussi petites que des animaux; mais par malheur il n'a pas sçû trouver des ouvriers capables d'executer son dessein, et même depuis on a demonstré que l'avantage de la ligne de l'hyperbole n'est pas si grand qu'il avoit crû.
Il est vray que des Cartes estoit un grand genie, et que les sciences luy ont des grandes
obligations, mais non pas de la maniere que le peuple des Cartesiens le croit. Il faut donc que
j'entre un peu dans le détail et que je donne des echantillons de ce qu'il a pris des autres, de ce
qu'il a fait luy même et de ce qu'il a laissé à faire. On verra par là si je parle sans connoissance
de cause. Premierement sa morale est un composé des sentimens des Stoiciens et des Epicuriens,
ce qui n'est pas fort difficile, car Seneque déja les concilioit fort bien. Il veut que nous
suivions la raison, ou bien la nature des choses comme disoient les Stoiciens, dont tout le
monde demeurera d'accord. Il adjoute que nous devons ne nous pas mettre en peine des choses
qui ne sont pas en nostre pouvoir. C'est justement le dogme du Portique qui établissoit la
grandeur et la liberté de leur Sage, tant vanté, dans la force [de l']esprit qu'il avoit à se resoudre
de se passer des choses qui ne dependent pas de nous, et à les supporter, quand elles viennent
malgré nous. C'est pour quoy j'ay coustume d'appeller cette morale, l'art de la patience. Le
souverain bien estoit suivant les Stoiciens et suivant Aristote même d'agir suivant la vertu, ou
suivant la prudence, et le plaisir qui en resulte avec la resolution susdite, est proprement cette
tranquillité de l'ame ou [indolence], que les Stoiciens et les Epicuriens cherchoient et recommandoient
egalement sous des noms differens. On n'a que voir l'incomparable manuel d'Epictete,
et l'Epicure de Laerce, pour avouer que des Cartes n'a pas fort avancé la practique de la
morale. Mais il me semble que [cet] Art de la patience dans la quelle il fait consister l'art de
vivre, n'est pas encor le tout. Une patience sans esperance ne dure et ne console gueres; et c'est
en quoy Platon à mon avis passe les autres. Car il nous fait esperer une meilleure vie par des
bonnes raisons et approche le plus du Christianisme, il suffit de lire [cet] excellent dialogue de
l'immortalité de l'ame, ou de la mort de Socrate, que Theophile a traduit en françois, pour en
concevoir une haute idée. Je croy que Pythagore faisoit la même chose, et que sa metempsychose
n'estoit que pour s'accommoder à la portée du vulgaire, mais parmy ses disciples il
raisonnoit tout autrement. Aussi Ocellus Lucanus qui en estoit un, et dont nous avons un petit
mais excellent fragment de l'univers, n'en dit mot. On me dira que des Cartes établit si bien
l'existence de Dieu et l'immortalité de l'ame. Mais j'apprehende qu'on ne nous trompe sous
des belles paroles. Car le Dieu ou l'estre parfait de des Cartes n'est pas un Dieu comme on se
l'imagine, et comme on le souhaite, c'est à dire juste et sage; faisant tout pour le bien des
Creatures autant qu'il est possible, mais plustost c'est quelque chose d'approchant du Dieu de
Spinosa sçavoir le principe des choses et une certaine souveraine puissance ou Nature primitive
qui met tout en action, fait tout ce qui est faisable; le Dieu de des Cartes n'a pas de volonté ny
d'entendement, puisque selon des Cartes, il n'a pas le bien pour objet de la volonté, ny le
vray pour l'objet de l'entendement. Aussi ne veut il point que son Dieu agisse suivant quelque
fin, et c'est pour cela qu'il retranche de la philosophie la recherche des causes finales sous ce
pretexte adroit que nous ne sommes pas capables de sçavoir les fins de Dieu, au lieu que Platon
a si bien fait voir que [si Dieu est] auteur des choses, et si Dieu agit suivant la sagesse, que la
veritable physique est de sçavoir les fins et les usages des choses, car la science est de sçavoir
les raisons, et les raisons de ce qui a esté fait par entendement, sont les causes finales ou
desseins de celuy qui les a faites, les quelles paroissent par l'usage et la fonction qu'elles font.
C'est pourquoy la consideration de l'usage des parties est si utile dans l'anatomie. C'est
pourquoy un Dieu fait comme celuy de des Cartes ne nous laisse point d'autre consolation que
celle de la patience par force. Il dit en quelques endroits que la matiere passe successivement
par toutes les formes possibles; c'est à dire que son Dieu fait tout ce qui est faisable et passe
suivant un ordre necessaire et fatal par toutes les combinaisons possibles: mais à cela il suffisoit
la seule necessité de la matiere, ou plus tost son Dieu n'est rien que cette necessité ou ce
principe de la necessité agissant dans la matiere comme il peut. Il ne faut donc pas croire que ce
Dieu aye quelque soin des Creatures intelligentes plus que des autres, chacune sera heureuse ou
malheureuse, selon qu'elle se trouvera enveloppée dans les grands torrens ou tourbillons; et il a
raison de nous recommander la patience sans esperance (au lieu de felicité).
Mais quelqu'un des plus gens de bien parmy Messieurs les Cartesiens abusé par les beaux discours de son maistre, me dira, qu'il établit pourtant si bien l'immortalité de l'ame, et par consequent une meilleure vie. Quand j'entends ces choses je m'étonne de la facilité qu'il y a de tromper le monde, lors qu'on peut seulement jouer adroitement des paroles agreables, quoyqu'on en corrompe le sens. Car comme les hypocrites abusent de la pieté et les heretiques de l'écriture, et les seditieux du mot de la liberté, de même des Cartes a abusé de ces grands mots de l'existence de Dieu et de l'immortalité de l'ame. Il faut donc developper ce mystere, et leur faire voir que l'immortalité de l'ame suivant des Cartes ne vaut gueres mieux que son Dieu. Je croy bien que je ne feray point de plaisir à quelques uns, car les gens ne sont pas bien aisés d'estre eveillés quand ils ont l'esprit occupé d'un songe agreable. Mais que faire? Des Cartes veut qu'on deracine les fausses pensées avant que d'introduire les veritables. Il faut suivre son exemple, et je croiray de rendre un service au public, si je pouvois les desabuser des dogmes si dangereux.
Je dis donc que l'immortalité de l'ame telle qu'elle est établie par des Cartes ne sert de rien, et ne nous sçauroit consoler en aucune façon, car supposons que l'ame soit une substance, et que point de substance ne deperisse; cela estant, l'ame ne se perdra point, aussi en effect rien ne se perd dans la nature; mais comme la matiere, de même l'ame changera de façon, et comme la matiere qui compose un homme a composé autres fois des plantes, et d'autres animaux, de même cette Ame pourra estre immortelle en effect, mais elle passera par mille changemens, et ne se souviendra point de ce qu'elle a esté. Mais cette immortalité sans souvenance est tout à fait inutile à la morale; car elle renverse toute la recompense et tout le châtiment. À quoy vous serviroit il Monsieur, de devenir Roy de la Chine, à condition d'oublier, ce que vous avés esté, ne seroit ce pas la même chose, que si Dieu en même temps, qu'il vous détruisoit, creoit un Roy dans la Chine. C'est pourquoy à fin de satisfaire à l'esperance du genre humain, il faut prouver que le Dieu qui gouverne tout, est sage et juste, et qu'il ne laissera rien sans recompense et sans chastiment; ce sont là les grands fondemens de la morale, mais le dogme d'un Dieu qui n'agit pas pour le bien, et d'une ame qui est immortelle, sans souvenance, ne sert qu'à tromper les simples, et à pervertir les personnes spirituelles.
Je pourray pourtant monstrer les defauts dans la demonstration pretendue de des Cartes, car il y a encor bien des choses à prouver pour l'achever. Mais je croy qu'il est àpresent inutile de s'y amuser puisque ces demonstrations ne serviroient gueres comme je viens de prouver, si mêmes elles estoient bonnes.
Il me reste de toucher quelque chose des autres sciences que des Cartes a traitées, pour faire voir des echantillons de ce qu'il a fait, ou de ce qu'il n'a pas fait. Je commenceray par la Geometrie puisqu'on croit, que c'est là le fort de M. des Cartes. Il faut luy rendre justice, il estoit habile geometre; mais non pas jusqu'à effacer les autres. Il dissimule d'avoir lû Viete, cependant Viete a dit beaucoup, et ce que des Cartes a adjouté, c'est premierement une recherche plus distincte des lignes courbes solides ou qui passent le solide, par le moyen des equations accommodées aux lieux; et secondement la methode des tangentes par les deux racines egales. Cependant il parle dans sa geometrie avec une hauteur insupportable. Il dit hardiment que tous les problemes se peuvent resoudre par sa methode. Cependant il a esté obligé d'avouer dans les rencontres, premierement que les problemes de l'Arithmetique de Diophante n'estoient pas dans son pouvoir, et secondement, que l'inverse des tangentes le passoit aussi. Cependant ces inverses des tangentes font la partie la plus sublime et la plus utile de la geometrie. Je croy que peu de Cartesiens entendront ce que je veux dire, car il y a tres peu d'excellens Geometres parmy eux; ils se contentent de resoudre quelques petits problemes par le calcul de leur maistre, et deux ou trois grands Geometres de nostre temps, qu'on compte vulgairement parmy eux, reconnoissent trop bien les choses que je viens de dire, pour pouvoir estre jugés Cartesiens.
L'Astronomie de des Cartes n'est dans le fonds que celle de Copernic et de Kepler à la quelle il a donné un meilleur tour, en expliquant plus distinctement la connexion des corps mondains par le moyen de la matiere fluide qui est poussée par leur mouvement; au lieu que Kepler ayant quelques restes de l'école employoit encor quelques vertus imaginaires. Mais Kepler avoit si bien preparé cette matiere, que l'accommodement que Mons. des Cartes a fait de la philosophie Corpusculaire avec l'Astronomie de Copernic, n'estoit pas fort difficile. Je dis la même chose de la philosophie Magnetique de Gilbert, et je reconnois neantmoins que ce que dit des Cartes sur l'aimant, sur le flus et le reflus de la mer, et sur les meteores est tout à fait ingenieux et passe tout ce que les anciens ont dit là dessus. Cependant je n'ose pas encor dire s'il a bien rencontré. Sa Dioptrique a des endroits admirables, mais elle en a d'autres insoûtenables, par exemple, il a bien rencontré en establissant la proportion des sinus, mais c'estoit en tastonnant, car les raisons qu'il en a apportées pour prouver les loix de la refraction ne vaillent rien. Je croy même que les habiles Geometres en demeurent apresent d'accord.
Pour l'Anatomie et la connoissance de l'homme, M. des Cartes a bien de l'obligation à Harvée auteur de la circulation du sang, mais je ne trouve pas qu'il ait rien découvert qui soit d'usage et demonstratif; il s'amuse trop à raisonner sur des parties invisibles de nostre corps, avant que d'avoir bien recherché celles qui sont visibles. Mons. Stenon a fait voir aux yeux, que Mons. des Cartes s'est trompé tout à fait dans l'opinion qu'il avoit du mouvement du coeur et des muscles. Et par un grand malheur pour la physique et pour la Medecine, Mons. des Cartes a perdu sa vie, en se croyant trop habile en medecine et differant d'ecouter les autres et de se faire soigner lors qu'il tomba malade en Suede. Il faut avouer qu'il estoit grand homme, et s'il avoit vecu, peutestre seroit il revenu de quelques erreurs (si son arrogance l'avoit pû permettre). Il auroit tousjours fait asseurement quelques découvertes importantes. Mais aussi il est seur, qu'il n'auroit pas la reputation qu'il avoit de son temps, où il y avoit peu d'habiles gens capables de luy tenir teste, ou bien c'estoit des jeunes gens, qui ne faisoient que commencer. Mais depuis on a trouvé des choses en Geometrie, que des Cartes croyoit impossibles; et en physique on a fait des découvertes, qui passent en utilité toutes ces jolies fictions de ses tourbillons imaginaires. Outre cela Mons. des Cartes ignoroit la Chymie, sans la quelle il est impossible d'avancer la physique d'usage. Ce qu'il dit des sels fait pitié à ceux qui s'y entendent et on voit bien qu'il n'en a pas connu les differences. S'il avoit eu moins d'ambition pour se faire une secte, plus de patience à raisonner sur les choses sensibles, et moins de penchant à donner dans l'invisible; il auroit peut estre jetté les fondemens de la vraye physique, car il avoit le genie admirable pour y reussir; mais s'estant egaré du vray chemin, il a fait tort à sa reputation, qui ne sera pas si durable que celle d'Archimede et on oubliera bien tost le beau Roman de physique qu'il nous a donné. C'est donc à la posterité de commencer à bastir sur des meilleurs fondemens, que les illustres Academies sont occupées de jetter en sorte que rien ne les puisse ébransler. Suivons donc leur exemple, contribuons à de si beaux desseins, ou bien si nous ne sommes pas propres à inventer, gardons au moins la liberté d'esprit, si necessaire pour estre raisonnable.