Series II Band 1 · No. 197a.

LEIBNIZ AN HERZOG JOHANN FRIEDRICH VON HANNOVER

[Februar 1679.] [195.204a.]

French

[ ... ] Le grand dessein que j'ay, et qui enferme tous les autres, c'est l'avancement des arts et sciences utiles aux hommes, et avantageuses à l'estat, en quoy je pretends d'avoir des moyens en main, pour aller au delà de ce qu'on a fait, et je n'apprehende pas de dire, que ce qui se pourra faire sous les auspices de V.A.S. avec peu de frais et en peu de temps, pourveu qu'on soit aidé de quelques personnes d'execution et d'experience, plus tost que de science et d'étude[,] passera sans contredit, non seulement ce que quelques Academies étrangeres ont fait, mais mêmes ce qu'elles esperent de faire. Car je sçay que les choses n'y vont pas le mieux du monde, qu'on s'y amuse souvent à des recherches de peu d'importance, et que le trop grand nombre des sçavans assemblés produit ordinairement des brouilleries, qui empechent les progrés qui demandent une bonne intelligence.

Mais afin que V.A.S. ne prenne pas ce que j'avance pour une fanfaronnade, je luy en diray quelques unes de mes raisons. Et s'il s'agit d'autorité, je pourrois faire voir que des plus grands personnages en France, à qui j'ay touché quelque chose de mes veues; les ont admirées et ont témoigné d'en avoir des sentimens si avantageux que je n'ose pas les rapporter, par ce que je ne me suis pas si favorable. Mais les raisons qui peuvent justifier la liberté que je prends de parler ainsi, se reduisent à deux. Car premierement je croy qu'il est permis de dire ce qu'on sçait faire, quand les conjunctures du temps nous y convient, quoyqu'il y ait sans doute peu de gens qui y ayent plus de repugnance que moy, et en deuxiême lieu je croy qu'un homme qui ne fait valoir que son industrie et son travail, ne se glorifie pas beaucoup, par ce qu'il ne faut que de la bonne volonté et des forces ordinaires, pour travailler. Je reconnois donc volontiers, et de bonne fois, que je n'ay point la memoire heureuse, ny l'imagination forte, et encor moins cette promtitude d'esprit et cet agrément, qui fait briller dans les compagnies, mais en échange j'ay la bonne volonté ou application, qui est la seule chose qui depend de nous, au lieu que les autres talens ne sont que des avantages de la nature, fortifiés par quelques conjunctures de la fortune. Cette volonté que j'ay eu de produire quelque chose de considerable m'a ouvert des routes inconnues, et m'a fait étudier un art qui n'a pas encor esté cultivé assés par les hommes. C'est l'art d'inventer en general, dont les regles se trouvent nulle part; mais comme j'avois coustume de chercher les origines des inventions, et de n'avoir point l'esprit en repos, toutes les fois que je voyois une belle découverte, que lors que j'avois trouvé comment elle pouvoit estre venue dans l'esprit de son auteur, et comment je l'aurois pû trouver moy même, si je l'avois cherchée; cette application m'a donné moyen de faire des observations generales, et d'etablir enfin une methode d'inventer. C'est pourquoy ce n'est merveille si je puis avoir fait des choses singulieres, ayant l'avantage d'un tel organe tout autre que celuy d'Aristote ou de Bacon: comme il n'est pas etrange que Galilei a trouvé des astres nouveaux en se servant du telescope.

Mais pour rendre cette methode ou art d'inventer aisée à connoistre et à employer aux esprits les plus grossiers, j'ay trouvé un moyen de la revestir pour ainsi dire d'un corps palpable et agreable tout à la fois. Et ce moyen est le projet que j'ay d'une langue ou écriture nouvelle, qui se pourroit apprendre en une semaine ou deux, qu'on ne sçauroit quasi oublier, et qu'on pourroit même retrouver l'ayant oubliée, qui auroit bien tost cours dans le grand monde, lors qu'elle seroit connue et qu'elle auroit eue l'approbation de quelques grands personnages; mais qui outre l'usage du commerce et la communication des peuples divers (: ce qui la pourroit mêmes rendre plausible au vulgaire: ) auroit des avantages incomparablement plus grands: car elle donneroit moyen de raisonner sur les matieres capables de raisonnement par une espece de calcul infallible, pour veu qu'on y apportât la même exactitude qu'à chifrer, et les erreurs ne seroient que des erreurs de calcul. Il y auroit même des preuves semblables à celles du novenaire dont on se sert dans l'arithmetique; il n'y auroit point de contestation entre ceux qui voudroient y compromettre; et non seulement on trouveroit là dedans des voyes infallibles, pour arriver à la solution des problemes qui se peuvent resoudre par la seule force du raisonnement, mais lors même qu'il s'agit d'une question de fait, et qu'il reste encor des experiences à faire, qui ne sont pas tousjours dans le pouvoir des hommes, ce calcul seroit suffisant pour nous conduire en attendant le mieux qu'il est possible de faire suivant la raison, sur les connoissances déja données. Car par là nous pourrions estimer les degrés de probabilité, ce qui est une chose également importante et negligée dans la morale et dans les affaires; nous pourrions même trouver quelles recherches ou experiences restent encor à faire, à fin de nous éclaircir entierement autant que cela se peut par la seule force de la raison; et non seulement nous pourrions projetter experimenta crucis, comme le chancelier Bacon les appelle, pour mettre la nature à la question, mais nous pourrions encor par là dresser des articles ou interrogatoires, pour examiner les hommes, et pour tirer d'eux la verité, sans qu'ils s'en apperçoivent. En un mot, le diction[n]aire de cette langue seroit comme un inventaire dans ce grand magazin confus, d'une infinité de belles sciences qui sont déja acquises, mais dont les hommes ne sçavent pas se servir, ny en tirer toutes les consequences qui sont déja en leur pouvoir. Car ils m'ont avoué en Angleterre que le grand nombre d'experiences qu'ils ont amassées ne leur donne pas moins de peine aujourdhuy, que le défaut d'experience en donnoit aux anciens. Ce qui arrive faute de cette methode que je viens d'expliquer. Et je tiens pour assuré, que les hommes ont déja en main des moyens de se garantir de quantité de maux qui leur arrivent, s'ils sçavoient en profiter.

Je croy donc que cette Methode revestue de la forme d'une langue ou characteristique est la plus importante chose que les hommes puissent jamais entreprendre pour l'avancement des sciences, par ce qu'elle rendroit ce grand secret populaire, et familier, et neantmoins les grands esprits iroient encor infiniment au delà du vulgaire, et auroient le moyen de faire paroistre veritablement la force de leur genie, car l'eloquence et la sagesse n'estant alors qu'une même chose, ceux qui auroient plus de feu, plus de memoire, et plus d'attention d'esprit, feroient valoir veritablement et incontestablement les avantages de la nature. Tout de même qu'il y a les uns plus eloquens que les autres, soit en écrivant ou en parlant dans les langues vulgaires, et tout de même qu'un arithmeticien ou Algebriste peut estre incomparablement au dessus d'un autre à l'egard de la promtitude et de l'exactitude, quoyque ces sciences consistent dans un calcul infallible. Or je suis asseuré par demonstration que cette methode ne fera pas moins dans les sciences en general, que l'Analyse dans les mathematiques. Je croy qu'elle effacera toutes les autres methodes, que ce sera un ouvrage, qui passera jusqu'à la posterité, et qui fera même des grands changemens dans la maniere de raisonner et dans la conduite des hommes, car nous voyons avec quelle facilité les hommes se servent des paroles, qui leur naissent sans y penser. C'est pourquoy si tous les arrangemens des paroles sans solecisme estoient autant de calculs ou demonstrations; que ne ferions nous pas? Ainsi, s'il y a chose au monde qui puisse estre glorieuse à un Prince protecteur, ce sera l'execution de celle-là. Mais cette Langue est aussi difficile à faire, qu'Elle sera aisée à apprendre, et neantmoins je tiens qu'on en pourroit jetter les fondemens et faire déja gouster l'utilité dans un espace de trois ou quatre années, mais j'avoue, qu'on n'en sçauroit venir à bout sans estre aidé, et sans partager les travaux. Cependant comme je ne puis encor donner des essais d'une telle langue, par ce que les parties y sont trop liées ensemble pour les achever separément, neantmoins à fin qu'on juge si je suis avancé dans l'art d'inventer, je puis donner d'autres echantillons et j'ose dire que pour ce qui est des sciences de pure mathematique qui sont la pierre de touche des methodes, c'est à dire qui dependent entierement de la raison, et où les experiences qui se trouvent par hazard, n'ont point de part, pour ce qui est dis-je de ces sciences, comme sont la science des nombres ou calculs, la Geometrie, et la science des loix du mouvement, je n'apprehende pas qui que ce soit, après avoir resolu des problemes, où des plus illustres de France et d'Angleterre n'ont pû parvenir. Et j'oseray un jour donner des défys mais sous des noms couverts, pour verifier l'étendue des methodes que j'ay inventées. Ce que fit feu Monsieur Pascal en proposant un prix sous le nom de Dettonville à celuy qui resoudroit certains problemes. Il me faudra seulement un homme de travail qui sçache calculer en lettres d'Algebre, pour donner des choses au public qui passeront ce qu'on a veu en ces sciences pures, et même ce qu'on y espere.

En effect on sçait qu'il n'y a eu que moy à Paris qui ait pû venir au bout de certains problemes de nombres qu'un nommé Osannam y avoit proposés: et pour la geometrie j'avois trouvé le premier le secret des tables des sinus, et suppleé ce defaut de geometrie practique, en sorte qu'on peut maintenant resoudre aisément les problemes de trigonometrie par regle sans avoir les livres et Tables, chose absolument importante aux voyageurs et ingenieurs qui ne sont pas tousjours asseurés d'avoir leurs livres sur eux. Ce qui est un des plus grands avancemens de la geometrie practique dont on se soit avisé de nostre temps. C'est pour quoy on estoit tellement persuadé à Paris de quelques avantages que j'avois en ces matieres, que les plus illustres de l'Academie Royale des Sciences témoignerent publiquement à Mons. Colbert, qu'il ne sçauroit choisir une autre [personne] que moy pour remplir à l'Academie la place de M. Roberval qui passoit pour un des premiers geometres du temps. Et Mons. le Duc de Chevreuse (gendre de M. Colbert) me dit nettement, que je ne trouverois pas mauvais, si un François me seroit preferé, s'il s'en trouvoit qui me pût disputer la place, par ce qu'il y avoit déja Messieurs Huguens et Cassini à l'Academie, l'un Hollandois, l'autre Italien[,] dont on estoit assés jaloux; mais que j'avois eu le bonheur de faire avouer à tous, qu'il n'y avoit point lieu de choisir entre moy et quelque autre. Les choses estoient en ces termes, et on me croioit déja de l'Academie à Paris, lors que V.A.S. m'ayant appellé à Elle je ne balança point sur ce que j'avois à faire, quoyque je quittois à regret, une ville comme celle-là où j'avois déja acquis tant d'amis, et tant d'approbateurs; mais ayant consideré que c'est tout d'autre chose d'estre appuyé et écouté d'un grand Prince, qui a luy même cette étendue de lumieres et cette inclination aux belles choses, que j'avois reconnue en V.A.S. lors que j'avois eu le bonheur de luy faire la reverence auprés de Francfort, je croyois qu'on pourroit executer sous les auspices de V.A.S. des choses qui sans cela seroient ensevelies dans un eternel oubly, et que je n'oserois esperer ailleurs.

Mais si les mathematiques pures peuvent servir d'essay et d'entrée dans l'art d'inventer, les mecaniques sont propres à faire valoir cet art, pour le bien public: c'est pourquoy je m'y suis appliqué et j'ay eu le bonheur de faire des découvertes dont je toucheray quelques unes icy. J'ay donc etabli les loix du mouvement par des demonstrations geometriques, en sorte que je puis demonstrer ce qui doit arriver par la rencontre de quelques corps durs ou liquides, quelques proportions[,] figures ou vistesses qu'ils puissent avoir; et c'est le fondement de cette science: et toutes les fois qu'on me refusera d'accorder quelqu'un de mes theoremes, je prouveray de deux choses l'une, sçavoir ou que mon theoreme est vray, ou qu'il y a le mouvement perpetuel tout mecanique trouvé, ce que je tiens estre une chose absurde. [ ... ]