Series II Band 1 · No. 197.
LEIBNIZ AN NICOLAS MALEBRANCHE
Hannover, 13. (23.) Januar 1679. [125.204.]
Au Reverend Pere de Malebranche, Pere de l'Oratoire.
Monsieur à Hanover ce 13 de Janvier 1679.
Cellecy est à deux fins: sçavoir pour me conserver l'avantage de vostre connoissance, et pour vous adresser ce gentilhomme Allemand qui a beaucoup d'esprit[,] de jugement, et de curiosité comme vous reconnoistrés aisement.
J'ay veu vos conversations Chrestiennes par la faveur de Mad. la Princesse Elisabet, aussi illustre par son sçavoir que par sa naissance, elle en juge tres avantageusement: comme en effect, il y a bien des choses tres ingenieuses et fort solides. J'y ay mieux compris vostre sentiment que je n'avois fait du temps passé en lisant la recherche de la verité parce que je n'avois pas eu alors asses de loisir. Je voudrois que vous n'eussiés pas écrit pour les Cartesiens seulement, comme vous avoués vous même. Car il me semble que tout nom de secte doit estre odieux à un amateur de la verité: des Cartes a dit des belles choses; c'estoit un esprit penetrant et judicieux au possible. Mais comme il n'est pas possible de tout faire à la fois, il n'a fait que donner de belles ouvertures, sans estre arrivé au fonds des choses: et il me semble qu'il est encor bien eloigné de la veritable analyse, et de l'art d'inventer en general. Car je suis persuadé que sa mecanique est pleine d'erreurs, que sa physique va trop viste, que sa Geometrie est trop bornée, et enfin que sa Metaphysique est tout cela ensemble.
Pour ce qui est de sa Metaphysique, vous avez fait voir vous même son imperfection: et je suis tout à fait dans vostre sentiment touchant l'impossibilité qu'il y a de concevoir qu'une substance qui n'a rien que l'étendue sans pensée, puisse agir sur une substance qui n'a rien que la pensée sans étendüe. Mais je croy que vous n'avez fait que la Moitié du chemin et qu'on en peut encor tirer d'autres consequences que celles que vous faites. A mon avis il s'ensuit que la matiere est quelque autre chose que l'étendue toute seule: dont je croy d'ailleurs qu'il y a demonstration.
Je suis tout à fait de vostre sentiment, lors que vous dites que Dieu agit de la plus parfaite
maniere qui soit possible. Et quand vous dites dans un certain endroit qu'il y a peut estre
contradiction que l'homme soit plus parfait qu'il n'est par rapport aux corps qui l'environnent,
vous n'avies qu'à effacer ce peutestre. Je trouve aussi que vous faites un tres bel usage des
causes finales, et j'ay eu mauvaise opinion de Monsr des Cartes qui les rejette, aussi bien que de
quelques autres de ses endroits, où le fonds de son ame paroist entrouvert.
Je vous supplie de me recommander à M. Arnaud quand vous en trouverés l'occasion et de luy temoigner que j'honnoreray toute ma vie sa vertu et son sçavoir qui sont également incomparables. Je voudrois sçavoir si vostre M. Prestet continue à travailler dans l'analyse. Je le souhaite parce qu'il y paroist propre. Je reconnois de plus en plus l'imperfection de celle que nous avons. Par exemple elle ne donne pas un moyen seur pour resoudre les problemes de l'Arithmetique de Diophante, elle ne peut pas donner methodum tangentium inversam c'est à dire trouver la ligne courbe ex data tangentium ejus proprietate. Elle ne donne point de voye pour tirer les racines irrationelles des equations des plus hauts degrés. Elle est bien eloignée des problemes des quadratures. Enfin je pourrois faire un livre des recherches où elle n'arrive point, et où quelque Cartesien que ce soit ne sçauroit arriver sans inventer quelque methode au delà de la methode de des Cartes.
Si j'ay le loisir j'espere de faire un jour en sorte qu'on reconnoisse par quelque chose d'effectif combien il s'en faut que M. des Cartes nous ait donné le fonds de la vraye methode, et sans parler d'autres choses on verra alors qu'il y a déja moyen d'aller au delà de sa Geometrie, bien plus que la sienne passe celle des anciens.
Quoyque je ne soye pas dans tous vos sentimens je trouve neantmoins tant de belles pensées dans vos écrits que je souhaite que vous continuiés de nous en donner. Je suis avec estime et passion
Monsieur Vostre treshumble et tres obeisant serviteur Leibnitz.
P. S. Je souhaite d'apprendre des nouvelles de Messieurs des Billets et Galinée; et je vous supplie de charger l'un d'eux de ma part de me recommander à M. le Duc de Roannez, si vous ne le voyés pas vous même. Car en ce cas je vous supplie de luy témoigner que je n'ay pas oublié de mediter quelques fois sur quelques unes des belles pensées que je luy dois.