Series II Band 1 · No. 187b.
LEIBNIZ AN DIE PFALZGRÄFIN ELISABETH (?)
[November 1678.]
Madame
Si V.A. ne m'avoit ordonné de luy expliquer plus distinctement ce que j'avois dit en passant touchant Mons. des Cartes, et sa Demonstration de l'Existence de Dieu, il y auroit de la temerité de le vouloir entreprendre. Car les lumieres extraordinaires de V.A. que j'ay bien mieux reconnu lors que j'eus l'honneur de l'entendre parler quelque moment, que par ce que tant de grands hommes ont publié à son avantage, previennent tout ce qu'on luy peut dire sur une matiere qui a esté sans doute il y a long temps l'objet de ses plus profondes pensées. Ce n'est donc pas à dessein de luy proposer quelque chose de nouveau que je m'engage en ce discours, mais à fin d'en apprendre son jugement, dont je ne pretends pas d'appeller.
V.A. sçait qu'il n'y a rien de si rebattu aujourdhuy que des demonstrations de cette
existence. Et je remarque qu'il en est à peu prés comme de la Quadrature du Cercle, et du
mouvement perpetuel: le moindre petit écolier de mathematiques, et de la mecanique prétend à
ces problemes sublimes; et il n'y a pas jusqu'au plus ignorant distillateur, qui ne se promette la
pierre des philosophes. De même tous ceux qui ont appris quelque peu de Metaphysique
debutent d'abord par la Demonstration de l'Existence de Dieu, et de l'immortalité de
nos ames qui à mon avis ne sont que le fruit de toutes nos études. Puisque c'est là le fondement
de nos plus grandes esperances. J'avoue que V.A. n'auroit pas sujet d'avoir meilleure opinion
de moy, si je ne luy disois, que je suis venu à ces matieres après avoir preparé l'esprit par des
recherches tres exactes en ces sciences severes, qui sont la pierre de touche de nos pensées. Par
tout ailleurs on se flatte et on trouve des flatteurs mais il n'y a que tres peu de Mathematiciens
qui ayent debité des erreurs, et il n'y en a point qui ayent pû faire approuver leur fautes. Dans
mes premieres années j'estois assés versé dans les subtilités des Thomistes et Scotistes; en
sortant de l'école je me jettay entre les bras de la jurisprudence qui demandoit aussi l'histoire:
mais les voyages me donnerent la connoissance de ces grands personnages qui me firent
prendre goust aux mathematiques. Je m'y attachay avec une passion presque démesurée
pendant les quatre années que je demeuray à Paris. Ce fut avec plus de succés et d'applaudissement
qu'un apprentif et un estranger ne pouvoit attendre. Car pour ce qui est de l'analyse,
je n'ose pas dire ce que les plus grands hommes qu'il y ait aujourdhuy en ces matieres en
jugerent, et pour ce qui est des mecaniques, la machine d'Arithmetique dont je fis voir le
modelle aux deux Societés Royalles de France et d'Angleterre parut une chose tout à fait
extraordinaire. Ce n'est pas la Rhabdologie de Neper Baron Écossois travestie en machine
comme quelques autres qu'on a publiées dépuis peu. Les deux Academies mirent une
difference infinie entre la mienne et les autres qui ne sont en effect que des amusemens et qui
n'ont que le nom de commun avec cellecy: et on le reconnoistra quand elle sera en perfection,
comme je m'y attends.
Mais pour moy je ne cherissois les Mathematiques, que par ce que j'y trouvois les traces
de l'art d'inventer en general, et il me semble que je découvris à la fin que Monsieur des
Cartes luy même n'avoit pas encor penetré le mystere de cette grande science. Je me souviens
qu'il dit en quelque endroit que l'excellence de sa Methode qui ne paroist que probablement
dans la physique, est demonstrée dans sa Geometrie. Mais j'avoue que c'est dans sa Geometrie
même que j'en ay reconnu principalement l'imperfection. Car s'il y a beaucoup à redire en sa
physique il ne faut pas s'en étonner puisque M. des Cartes n'estoit pas assez fourni d'experiences.
Mais la Geometrie ne depend que de nous mêmes, elle n'a que faire des secours
exterieurs. Je pretends donc qu'il y a encor une toute autre analyse en Geometrie que celles de
Viete et de des Cartes: qui ne sçauroient aller assés avant, puisque les problemes les plus
importans ne dependent point des equations, aux quelles se reduit toute la Geometrie de M. des
Cartes. Luy même non obstant ce qu'il avoit avancé un peu trop hardiment dans sa Geometrie
(sçavoir que tous les problemes se reduisoient à ses equations et à ses lignes courbes) a esté
contraint de reconnoistre ce defaut dans une de ses lettres, car M. de Beaune luy ayant proposé
un de ces estranges mais importans problemes Methodi Tangentium inversae, il avoua qu'il n'y
voyoit pas encor assés clair. Et j'ay trouvé par bonheur que ce même probleme pourra estre
resolu en trois lignes par l'analyse nouvelle dont je me sers. Mais j'irois trop avant si je voulois
entrer dans le détail, et il suffit de dire que la Geometrie enrichie de ces nouveaux moyens peut
devancer celle de Viete et de des Cartes autant et plus sans comparaison que ces Messieurs
n'ont surpassé les anciens. Et cela non pas en curiosités seulement, mais en problemes importans
pour la mechanique.
Je ne veux pas icy m'arrester à la physique quoyque j'aye demonstration des Regles de
mouvement bien differentes de celles de M. des Cartes: je viens à la Metaphysique, et je puis
dire que c'est pour l'amour d'Elle que j'ay passé par tous ces degrés: car j'ay reconnu que la
Metaphysique n'est gueres differente de la vraye Logique, c'est à dire de l'art d'inventer en
general. Car en effect la Metaphysique est la theologie naturelle, et le même Dieu qui est la
source de tous les biens, est aussi le principe de toutes les connoissances. C'est parce que l'idée
de Dieu renferme en elle l'Estre absolu, c'est à dire ce qu'il y a de simple en nos pensées, dont
tout ce que nous pensons prend son origine. Mons. des Cartes n'avoit pas pris la chose de ce
costé. Il donne deux manieres de prouver l'existence de Dieu, la premiere est qu'il y a en
nous une idée de Dieu puisque nous pensons sans doute à Dieu, et puisque nous [ne] sçaurions
penser à quelque chose, sans en avoir l'idée. Or si nous avons une idée de Dieu, et si elle est
veritable, c'est à dire si elle est d'un estre infini, et si elle le represente fidellement, elle ne
sçauroit estre causée par quelque chose de moindre, et par consequent il faut que ce Dieu même
en soit la cause. Il faut donc qu'il existe. L'autre raisonnement est encor plus court. C'est que
Dieu est un estre qui possede toutes les perfections, et par consequent il possede l'existence, qui
est du nombre des perfections. Donc il existe. Il faut avouer que ces raisonnemens sont un peu
suspects, par ce qu'ils vont trop viste, et par ce qu'ils nous font violence sans nous éclairer. Au
lieu que les veritables demonstrations ont coustume de remplir l'esprit de quelque nourriture
solide. Cependant il est difficile de trouver le noeud de l'affaire, et je vois que quantité
d'habiles gens, qui ont fait des objections à Mons. des Cartes s'en sont éloignés.
Quelques uns ont crû, qu'il n'y avoit point d'idée de Dieu, par ce qu'il n'est pas sujet à
l'imagination, supposans qu'idée et image est la même chose. Je ne suis pas de leur avis, et je
sçay bien qu'il y a une idée de la pensée, et de l'existence, et de choses semblables, dont il n'y a
point d'image. Car nous pensons à quelque chose, et quand nous y remarquons ce qui nous la
fait reconnoistre, cela autant qu'il est en nostre ame, est l'idée de la chose. C'est pourquoy il y a
bien aussi une idée de ce qui n'est pas materiel ny imaginable.
Quelques autres demeurent d'accord qu'il y a une Idée de Dieu, et que cette idée
renferme toutes les perfections, mais ils ne sçauroient comprendre comment l'existence s'en
suive: soit par ce qu'ils ne demeurent pas d'accord que l'existence est du nombre des perfections,
ou par ce qu'ils ne voyent pas comment une simple idée ou pensée peut inferer une
existence hors de nous. Pour moy je crois tout de bon que celuy qui a reconnu cette Idée de
Dieu, et qui voit bien que l'existence est une perfection, doit avouer qu'elle luy appartient. En
effect je ne doute point de l'Idée de Dieu non plus que de son existence, au contraire, je
pretends en avoir une demonstration, mais je ne veux pas que nous nous flattions et que nous
nous persuadions de pouvoir venir à bout d'une si grande chose à si peu de frais. Les
paralogismes sont dangereux en cette matiere, quand ils ne reussissent pas ils rejallissent sur
nous mêmes, et ils fortifient le party contraire. Je dis donc qu'il faut prouver avec toute
l'exactitude imaginable, qu'il y a une idée d'un estre tout parfait; c'est à dire de Dieu; il est
vray que les objections de ceux qui croyoient prouver le contraire, par ce qu'il n'y a point
d'image de Dieu, ne valent rien, comme je viens de faire voir; mais il faut avouer aussi que la
preuve de Mons. des Cartes qu'il apporte à fin d'establir l'idée de Dieu est imparfaite.
Comment dira-il pourroit on parler de Dieu sans y penser, et pourroit on penser à Dieu sans en
avoir l'idée. Ouy sans doute, on pense quelques fois à des choses impossibles, et mêmes on en
fait des demonstrations. Par exemple Mons. des Cartes tient que la quadrature du cercle est
impossible, et on ne laisse pas d'y penser, et de tirer des consequences de ce qui arriveroit si
elle estoit donnée. Le mouvement de la derniere vistesse est impossible dans quelque corps
que ce soit, car si on le supposoit dans un cercle par exemple, un autre cercle concentrique
environnant celuy cy, et attaché fermement au premier, seroit mû d'une vistesse encor plus
grande que le premier qui par consequent n'est pas du supreme degré, contre ce que nous
avions supposé. Non obstant tout cela, on pense à cette vistesse supreme, qui n'a point d'idée
puisqu'elle est impossible. De même le plus grand de tous les Cercles, est une chose impossible,
et le nombre de toutes les unités possibles ne l'est pas moins: il y en a demonstration. Et
neantmoins nous pensons à tout cela. C'est pourquoy il y a lieu de douter asseurement, si l'idée
du plus grand de tous les estres n'est pas sujette à caution; et s'il n'enferme quelque contradiction.
Car je comprends bien par exemple la nature du mouvement, et de la vistesse, et ce que
c'est que le plus grand. Mais je ne comprends pas pour cela si tout cela est compatible, et s'il y
a moyen de le joindre et d'en faire une idée de la plus grande vistesse dont le mouvement soit
capable. De même quoyque je sçache ce que c'est que l'estre et ce que c'est que le plus grand et
le plus parfait, neantmoins je ne sçay pas encor pour cela s'il n'y a une contradiction cachée à
joindre tout cela ensemble, comme il y en a en effect dans les autres exemples susdits. C'est à
dire en un mot, je ne sçay pas encor pour cela si un tel estre est possible, car s'il ne l'estoit pas,
il n'y en auroit point d'idée. Cependant j'avoue que Dieu a un grand avantage icy par dessus
toutes les autres choses. Car il suffit de prouver qu'il est possible, pour prouver qu'il est, ce qui
ne se rencontre pas autre part, que je sçache. De plus j'infere de là qu'il y a presomtion que
Dieu existe: Car tousjours il y a presomtion du costé de la possibilité. C'est à dire toute chose
est tenue possible jusqu'à ce qu'on en prouve l'impossibilité. Il y a donc presomtion aussi que
Dieu est possible, c'est à dire qu'il existe, puisqu'en luy l'existence est une suite de la
possibilité. Cela peut suffire pour la practique de la vie, mais il n'en est pas assés pour une
demonstration. J'ay fort disputé là dessus avec plusieurs Cartesiens, mais enfin j'ay gagné cela
sur quelques uns des plus habiles, qui m'ont avoué ingenûment, apres avoir compris la force de
mes raisons, que cette possibilité estoit encor à demonstrer. Il y en a même, qui apres avoir esté
sommé de moy ont entrepris cette demonstration, mais ils ne l'ont pas encor achevée.
Vostre Altesse estant éclairée comme elle est voit bien par là où nous en sommes, et qu'on n'a rien fait si on ne prouve pas cette possibilité. Quand je considere tout cela j'ay pitié de la foiblesse des hommes, et je n'ay garde de m'en excepter. Mons. des Cartes qui estoit sans doute un des plus grands hommes de ce siecle, s'est trompé d'une maniere si visible, et tant d'illustres personnages avec luy: neantmoins on ne doute pas de leurs lumieres ny de leurs soins. Tout cela pourroit donner mauvaise opinion à quelqu'un de la certitude de nos connoissances en general. Car dira-on si tant d'habiles gens n'ont pas evité le piege, qu'espéray-je moy, qui ne suis rien au prix d'eux. Neantmoins il ne faut pas perdre courage. Il y a un moyen de se garantir des erreurs dont ces Messieurs n'ont pas daigné de se servir; cela auroit fait tort à la grandeur de leur esprit, au moins en apparence et chez le peuple. Tous ceux qui veuillent paroistre grands personnages, et qui s'érigent en chefs de secte, ont quelque chose du bateleur. Un danseur des cordes n'a garde de se laisser attacher pour se garantir de tomber: il seroit seur de son fait; mais il ne paroistroit pas habile homme. On me demandera où est donc ce beau moyen qui nous peut garantir des cheutes? J'ay quasi peur de le dire: cela paroist trop bas, mais enfin je parle à V.A. qui ne juge pas des choses par l'apparence. C'est en un mot, de ne faire des argumens, qu'in forma. Il me semble que je voy des gens qui s'écrient contre moy et qui me renvoyent à l'école. Mais je les prie de se donner un peu de patience, car peut estre ne m'entendent ils pas, les argumens in forma, ne sont pas tousjours marqués au coin de Barbara Celarent. Toute demonstration rigoureuse qui n'obmet rien qui soit necessaire à la force du raisonnement est de ce nombre, et j'ose bien dire qu'un compte d'un receuveur, et un calcul d'analyse est un argument in forma, puisqu'il n'y a rien qui y manque, et puisque la forme ou la disposition de tout ce raisonnement est cause de l'evidence. Ce n'est que la forme qui discerne un livre des comptes faits suivant la practique qu'on appelle communement italienne (dont Stevin a fait un traité tout entier) d'un journal confus de quelque ignorant en matiere de negoce. C'est pour quoy je soûtiens qu'afin de raisonner avec evidence par tout, il faut garder quelque formalité constante. Il y aura moins d'eloquence et plus de certitude. Mais pour determiner cette forme qui ne feroit pas moins en metaphysique, en physique et en morale, que le calcul ne fait en Mathematiques, et qui monstreroit même les degrés de probabilité, lors qu'on ne peut raisonner que vraisemblablement, il faudroit rapporter icy les meditations que j'ay sur une nouvelle characteristique ce qui seroit trop long. Je diray neantmoins en peu de mots, que cette characteristique representeroit nos pensées veritablement et distinctement et quand une pensée est composée de quelques autres plus simples, son caractere le seroit aussi de même. Je n'ose dire ce qui s'en suivroit pour la perfection des sciences: cela paroistroit incroyable. Et neantmoins il y en a demonstration. Seulement je diray icy que puisque ce que nous sçavons est raisonnement ou experience, il est asseuré que tout raisonnement après cela en matieres demonstratives ou probables ne demanderoit pas plus d'adresse qu'un calcul d'algebre: C'est à dire on tireroit ex datis experimentis tout ce qui s'en peut tirer, tout de même qu'en Algebre. Mais apresent il me suffit de remarquer, que ce qui est le fondement de ma caracteristique l'est aussi de la demonstration de l'existence de Dieu. Car les pensées simples sont les elemens de la characteristique, et les formes simples sont la source des choses. Or je soûtiens que toutes les formes simples sont compatibles entre elles. C'est une proposition dont je ne sçaurois bien donner la demonstration sans expliquer au long les fondemens de la characteristique. Mais si elle est accordée, il s'ensuit que la nature de Dieu, qui enferme toutes les formes simples absolument prises, est possible. Or nous avons prouvé cy dessus, que Dieu est, pourveu qu'il soit possible. Donc il existe. Ce qu'il falloit demonstrer.