Series II Band 1 · No. 187a.
LEIBNIZ FÜR HERZOG JOHANN FRIEDRICH VON HANNOVER (?)
[November 1678.] [134.195.]
Conversations Chrestiennes
dans lesquelles on justifie la verité de la religion et de la morale de Jesus Christ.
Ce livre merite sans doute d'estre leu avec soin, non seulement à cause de son auteur, que je connois pour habile homme, mais par ce qu'il traite une matiere importante d'une maniere tres ingenieuse et tres profonde. Il se rapporte souvent au livre de la recherche de la verité. Mais comme je ne l'ay pas avec moy: il faut se contenter apresent de celuycy.
Je remarqueray icy quelques endroits qui me paroissent tres bons, et tres conformes à mes sentimens: je toucheray aussi quelques autres, dont je ne demeure pas d'accord; ou qui ne me paroissent pas assés solidement établis.
[p. 11 sq.] Entretien premier pag. 4. L'attention de l'esprit est la priere naturelle,
que nous faisons à la verité interieure.
[p. 13] pag. 7. Theodore dit à Aristarque: prenons pour troisiéme un jeune homme que le
commerce du monde n'ait point gasté, à fin que la nature seule parle en luy, et que nous
puissions reconnoistre le quel de nous deux est preoccupé.
Theodore a l'air d'un homme de devotion et de science. Aristarque a le caractere d'un homme du monde, mais qui a fort leu, et qui commence à se reconnoistre. Eraste est un jeune homme qui vient de sortir du college: mais il me paroist trop imbû des sentimens de des Cartes, pour croire que la nature seule parle en luy.
[p. 15-19] pag. 11. Ce qui cause en nous quelque plaisir, nous rend en quelque
maniere heureux, et est en quelque maniere nostre bien, et au dessus de nous, et merite en
quelque maniere de l'amour et du respect. Mais les corps ne sont pas au dessus de nous, et ne
peuvent agir sur un esprit, qui est infiniment au dessus d'eux. Le plaisir que le feu à une
distance moderée excite dans l'ame n'est pas causé non plus par nostre ame: car il naist en nous
sans que l'ame sçache comment, et l'ame ne l'a pas à commandement. La chaleur n'est pas
dans le feu non plus que la douleur. Les corps ne sont [pas] capables de quelques modifications
differentes des mouvemens et des figures. Il n'y a point de rapport entre la chaleur que je sens,
et aucune des choses que fait le feu. Comme je conçois bien qu'une épingle peut faire un trou,
mais je ne conçois pas qu'elle peut causer de la douleur.
Voilà les fondemens sur les quels nostre auteur bastit tout son ouvrage. Et comme
ce sont les fondemens du Cartesianisme, je diray icy ce qui m'arreste encor, apres y
avoir pensé assés souvent et avec assés d'application.
Mons. des Cartes suppose: qu'une connoissance claire et distincte est la marque de la verité et que nous ne devons rien admettre, qui ne soit clairement et distinctement connu; d'où il infere puisque nous ne concevons clairement et distinctement que l'etenduë dans les corps, qu'il ne leur faut pas attribuer autre chose, et puisque nous ne concevons dans l'ame que la pensée qu'il ne luy faut [pas] attribuer autre chose non plus. Enfin puisqu'il n'y a pas moyen de concevoir comment l'ame agit sur le corps, ou comment le corps agit sur l'ame, c'est à dire puisqu'il n'y a point de rapport entre l'étendue et la pensée, il s'ensuit que les corps n'agissent pas sur l'ame[,] non plus que l'ame sur le corps.
Je réponds premierement que la connoissance claire et distincte est une chose
sujette à caution, et qu'il en faut avoir des marques. Car tous ceux qui sont preoccupés
pensent voir clairement et distinctement ce qu'ils asseurent. On me demandera comment il
est possible de trouver quelque chose de plus clair que clarté même. Je réponds, que lors
qu'il s'agit des sens et de l'experience, il ne faut point d'autre marque pour nous persuader
que nous sentons, que nous experimentons, que nous imaginons, que le sens, l'experience,
l'imagination même. Mais lors qu'il s'agit de raisonner je ne me fie pas à cette clarté
pretendue que plusieurs trouvent en leur pensées. Le moyen de voir la clarté d'un
raisonnement, c'est de n'employer que des propositions demonstrées, de les ranger par
ordre, et de n'obmettre aucune de celles qui sont de l'essence de ce raisonnement. En un
mot je ne sçais point d'autres propositions clairement et distinctement connues que celles
dont le contraire enferme contradiction, ou se reduit à des propositions qui l'enferment.
Encor cette reduction se doit faire par un raisonnement incontestable, c'est à dire qui
soit demonstré par la voye des contradictoires. On suppose souvent des axiomes et des
notions qu'on appelle communes, qui ne sont pas bien asseurées et quelques fois fausses,
et on les reçoit aisément par ce qu'il y a des exemples qui les confirment: mais elles ne
sont fondées que sur une induction assez legere, qui ne sçauroit nous faire connoître une
verité necessaire. C'est pourquoy le principe de Mons. des Cartes (: quicquid clare et
distincte percipio est verum :) ne sert pas beaucoup quand on ne sçait point de marque de
ce qui est veritablement clair et distinct, mais le mien qui est celuy de tous les hommes, ne
sçauroit tromper. C'est à dire que tout ce qui enferme contradiction est faux, et que tout ce
qui est contradictoire à ce qui est faux, est veritable.
Je réponds en deuxiême lieu, qu'il peut estre quelque autre chose dans le corps
que l'étendue, et quelque autre chose dans l'esprit que la pensée, quoyque nous ne
l'entendions pas distinctement.
[p. 17] pag. 14. Avez vous jamais reconnu dans le feu quelque effect, qui prouve qu'il a de la chaleur. Tous les effects du feu ne nous apprennent pas qu'il y ait autre chose que le mouvement.
[p. 21] pag. 23. Puisqu'un corps n'a pas le pouvoir de se remuer luy même, la force qui meut les corps est distinguée de ces mêmes corps. Autre chose est le mouvement local, autre chose est la force qui en est la cause. Cette force n'est pas quelque chose de corporel, et il n'est pas dans la puissance des corps de la communiquer, puisqu'ils ne l'ont pas eux mêmes.
[p. 22] p. [24]. Les corps seuls ne pourroient regler l'epanchement et la communication de la force d'une maniere aussi reguliere qu'est celle que nous voyons, puisque les corps ne sçavent pas même ny la grosseur ny le mouvement de ceux qu'ils rencontrent. Il faut ce me semble, qu'une intelligence, et une même intelligence produise et regle tous les mouvemens de la matiere puisque la communication des mouvemens est tousjours la même dans les mêmes rencontres. Car tous les corps ou plusieurs intelligences ne pourroient pas convenir facilement pour agir tousjours de la même maniere dans la communication des mouvemens. La marque d'un ouvrier excellent est de produire des effects admirables en agissant tousjours de la même maniere, et par les voyes les plus simples.
[p. 22 sq.] p. 25. La voye physique est trop difficile. Je ne veux pas vous conduire à Dieu
par ce chemin, il vaut mieux considerer Dieu d'une maniere utile pour la morale. Comme le
seul auteur de la felicité des justes, et de la misere des impies, et en un mot
comme seul capable d'agir en nous.
[p. 24] p. 29. Lors que je connois actuellement quelque chose, je sçay que je la connois[,]
car je ne suis pas distingué de moy même. L'ame n'est donc pas cause ny de sa douleur, ny de
son plaisir. Car je sens la douleur et le plaisir, quoyque je ne sçache rien de ce que le feu fait en
moy.
[p. 25-29] p. 30. Je n'aime pas mon corps, ny les autres qui m'environnent, et je ne les
hais pas non plus. Mais j'aime le plaisir et je hais la douleur. Les corps ne la produisent point,
[p. 29] pag. 39. Le fondement de tout cela est, qu'il n y a point de rapport entre les corps et
les esprits: et il n'y a pas moyen de dire que les esprits penetrent les corps, car enfin que veut
dire cela? d'où vient que je suis obligé [de rechercher] la constitution de mon cerveau ou de
quelle partie qui y soit, dans les livres ou dans les testes des autres hommes, si mon ame le
penetre[?]
[p. 31] pag. [43]. Contenu du reste de cet ouvrage, mis à la fin du premier entretien: Je
croy avoir suffisamment demonstré qu'il y a un Dieu qui agit sans cesse en nous, et qui peut
nous rendre heureux ou malheureux par le plaisir et par la douleur dont il est seul la cause
veritable. Je vous prouveray dans la suite que le dessein de Dieu dans la creation de l'homme a
esté qu'il le connust et qu'il l'aimât. Que Dieu n'a conservé l'homme que dans ce même
dessein. Que ce dessein est inevitable, que les pecheurs et les damnés mêmes l'executent en un
sens, et qu'ils cesseront plustost d'estre que de cesser entierement de connoistre et d'aimer
Dieu. Je monstreray de quelle maniere Dieu veut estre connu et aimé, comment nous pouvons
resister à ses ordres, et ce qui est plus étrange comment nous sommes capables de l'offenser.
J'expliqueray la cause et les effects de la corruption de la nature, et qu'elle a besoin d'un
redemteur. Que nos desordres nous éloignent de Dieu, et nous rendent ses ennemis, et que nous
avons besoin d'un mediateur. Que Jesus Christ seul a toutes les qualités de redemteur et de
mediateur. Les remedes qui peuvent guerir l'aveuglement de nostre esprit, et la malice de nostre
coeur, qu'ils se trouvent tous dans les preceptes de l'Evangile. Que Jesus Christ est homme-Dieu,
qu'il n'y a que la morale de l'Evangile, qui conduit à la felicité et à la sagesse, enfin qu'il
faut aimer Jesus Christ, et l'imiter.
Entretien 2. Objections contre le premier Entretien.
[p. 34 sq.] p. 47. Vous avés dans Vous même un maistre fidele tousjours prest à vous répondre si vous l'interrogés avec respect, c'est à dire dans le silence de vos sens, et de vos passions. Un homme instruisant l'autre le fait rentrer en luy même. Nous sommes quelques fois de même sentiment, parce que nous rentrons l'un et l'autre dans nous mêmes, et nous entendons celuy qui fait les mêmes réponses à tous les hommes.
[p. 36-38] p. 51. Nous reconnoissons le bien de l'esprit par une connoissance claire et distincte, et celle du corps par un sentiment confus. Car les biens du corps ne meritent pas cette connoissance distincte, et l'application qu'il faudroit pour l'obtenir, et pour trouver par la raison ce qui nous seroit bon ou mauvais, c'est pourquoy il nous a fallu des sentimens prevenans. C'est pourquoy le plaisir ne nous est pas donné pour aimer les choses sensibles, mais pour en connoistre l'usage. Elles ne sont pas aimables, parce qu'elles ne causent pas même ce plaisir. Et elles ne sont pas à craindre, car elles ne sont pas cause de la douleur. Il est permis seulement de les rechercher et de les eviter pour nostre usage.
[p. 38] p. 55. Faire servir Dieu à sa sensualité, et l'obliger en consequence de sa premiere volonté à nous recompenser d'un sentiment de plaisir, dans le même temps que nous l'offensons, c'est la plus grande injustice qui se puisse commettre.
[p. 39] p. 57. Dieu n'a pas voulu nous forcer à l'aimer par un plaisir prevenant, ny faire
effort contre nostre liberté pour diminuer le merite de nostre amour, car le premier homme
devoit et pouvoit adherer à Dieu sans le secours d'un plaisir prevenant quoyque à present le
plaisir
[p. 40-42] pag. 59. Dieu a voulu que toutes les fois qu'il y auroit dans le corps certains mouvemens, il resultât dans l'ame certains sentimens, pou[r]veu que ces mouvemens se communiquassent jusqu'à une certaine partie du cerveau que je ne vous determineray pas. Avant le peché le premier homme détachoit pour ainsi dire la partie principale du cerveau d'avec le reste du corps, et il empechoit sa communication ordinaire avec les nerfs qui servent au sentiment[,] toutes les fois qu'il se vouloit appliquer à la verité ou à quelque autre chose qu'au bien du corps. Ainsi (p. 61) Dieu avoit suspendu les loix de la communication des mouvemens en sa faveur. Sans cela l'esprit auroit esté sousmis au corps. Mais lors qu'il fut tombé dans la desobeïssance il perdit le pouvoir qu'il avoit sur son corps[,] Dieu ne voulant plus suspendre les loix ordinaires du mouvement en faveur d'un mechant et d'un rebelle. Car il n'estoit pas juste que la volonté d'Adam fist cesser la volonté de Dieu[.] Dieu aime mieux servir pour quelque temps à l'injustice des hommes, et mêmes en un sens les recompenser par le plaisir qu'ils sentent en leur débauches que de changer l'ordre des choses. Les hommes meritent même que Dieu les repousse, et cette recompense de leur pechés, ne fait qu'engraisser la victime pour le sacrifice.
[p. 43 sq.] pag. 64. Objection: Dieu a preveu eternellement toutes les suites qu'auroit
l'ordre des choses qu'il devoit établi[r], il a preveu le peché du premier homme, pourquoy l'a-il
fait libre, ou plustost pourquoy ne l'a-t-il pas attaché à son devoir par des plaisirs prevenans.
Enfin pourquoy a-il établi un ordre qui se devoit renverser, et une nature qui se devoit
corrompre[?] Je veux qu'il y ait remedié de la maniere la plus sage qui se puisse, mais n'y
auroit il pas eu plus de sagesse d'en faire une incapable de corruption.
Mais on ne peut rien tirer de cette objection si non que nous ne sçavons pas les desseins de Dieu. Neantmoins je tacheray d'y satisfaire en peu de paroles. Dieu a voulu creer l'homme parce qu'il [est] meilleur que le neant et plus capable de l'honnorer. L'homme est libre, car il ne peut aimer que ce qu'il voit; donc si Dieu le portoit infalliblement à tous les biens même apparens, il seroit cause du peché. Mais Dieu le laisse à luy même sans le determiner par aucun plaisir prevenant, car il veut estre aimé par raison puisque nous sommes raisonnables, c'est à dire d'un amour éclairé et digne de luy, et qui est meritoire, c'est à dire qu'il puisse recompenser. Mais en cela même ne se pouvant fier à ses propres forces [il] s'est trouvé à la fin obligé de recourir à Dieu. Peut estre même que le principal dessein de Dieu dans la creation est l'incarnation de son fils, et que l'ordre de la Nature ne sert que d'occasion à celuy de [la] grace, l'obeissance et le sacrifice du verbe incarné a plû d'avantage, que la rebellion de l'homme n'a deplû. O certe necessarium Adae peccatum.... O felix culpa quae talem ac tantum meruit habere redemtorem. Dieu agit pour sa gloire, et le principal de ses desseins est celuy dont il en tire d'avantage, et il a plus de gloire de son fils, que de tout le reste de [ses] ouvrages.
[p. 53 sq.] Mais quand tout ce que je viens de dire ne seroit pas certain, il ne faut considerer les pecheurs et des damnés que comme des monstres. Car ces petits déreglemens de la nature ne deminuent pas l'estime que nous avons de son auteur: non seulement parce qu'ils ne rendent pas le monde imparfait, mais principalement parce que ces monstres sont des suites de la communication qui est entre l'imagination de la mere, et le fruit qu'elle porte dans son sein, qui est tres sagement établie, quoyque Dieu ait preveu qu'elle causeroit quelquesfois du desordre. Il est vray que Dieu y auroit pû remedier en establissant pour ces rencontres quelques nouvelles loix du mouvement, mais Dieu ne multiplie pas ainsi [ses] volontés. Il est de sa grandeur et de sa sagesse d'agir tousjours par les voyes les plus simples, et de n'employer qu'un tres petit nombre de loix naturelles, pour produire un tres grand nombre d'ouvrages admirables. Et je ne croy pas qu'on doiuve tousjours penser que Dieu ait d'autres voyes de produire son ouvrage aussi simples et aussi parfaites que celles dont il s'est servi, par lesquelles il pourroit le produire plus parfait qu'il n'est, et tel que nous voudrions qu'il fût: cela n'est peut estre pas vray. Dieu agit apparemment de la maniere la plus digne de luy qui se puisse, je veux dire que son ouvrage est autant parfait, qu'il le peut estre, par rapport aux voyes, dont il se sert, pour le produire, et si nous pensons y découvrir des defauts, outre que nous nous trompons souvent, cela peut venir de la simplicité des moyens, dont il s'est servi pour le former, et de la liaison que tous les corps ont les uns avec les autres.
Penseriez vous Eraste, que Dieu tout sage, et tout puissant qu'il est ne pût entierement remplir de petites boules, le moindre espace que nous puissions determiner? Cependant si vous y faites reflexion, vous reconnoistrés bien tost que cela n'est pas possible et que les boules qui se touchent laissant un espace triangulaire, il faut pour l'emplir autre chose que des boules. Mais d'ou vient cette impossibilité[?] Ce n'est pas du defaut de sagesse ou de puissance du costé de la cause. C'est du rapport que les corps ont les uns avec les autres. Il y a un tel enchainement dans toutes les parties qui composent [le monde], qu'il y a peut estre contradiction, que l'homme soit plus parfait qu'il n'est par rapport aux corps qui l'environnent, et qu'il n'est peut estre pas possible, qu'il ait des ailes, et qu'il soit en même temps aussi bien composé qu'il est par rapport aux besoins de la vie presente. Ainsi comme vous ne devez pas penser que Dieu a dû abandonner le dessein qu'il a eu de former des hommes par la generation ordinaire à cause que les hommes semblent n'estre pas parfaits, et que par cette voye il s'engendre quelques fois des monstres; vous ne devez pas aussi vous imaginer que Dieu ayant preveu le peché de l'homme a dû prendre un autre dessein, quand même il n'auroit point reparé le desordre de la nature par une voye aussi digne de sa sagesse qu'est l'incarnation de son fils.
[p. 58] p. 80. Si vous estes resolu Aristarque de [tenter sa conversion,] je vous conseille de le prendre seul, de luy parler sans emotion, de l'interroger sans cesse, comme ayant besoin de sa lumiere, et de le faire insensiblement rentrer dans luy même, afin qu'il puisse écouter la verité sans que ses passions s'y opposent. Lors qu'on veut convaincre les hommes il faut tousjours dédommager leur amour propre, et les instruire en sorte, qu'ils s'imaginent nous regenter. Il faut prendre l'air de disciple, et les interroger avec adresse et avec simplicité, à fin que se plaisant à nous instruire ils rentrent dans eux mêmes pour recevoir les réponses que nous leur demandons. Mais lors que nous avons receu d'eux mêmes les réponses qu'ils se sont efforcés de nous trouver, il faut les leur representer à tous momens. Car n'ayant cherché ces réponses que pour nous, ils n'y pensent plus dés qu'ils s'en sont dechargés.
La verité est un meuble fort inutile pour la pluspart des hommes. Elle ne fait que les embarasser; mais lors qu'elle est de leur invention, et que par ce titre elle leur appartient, l'amour propre la souffre volontiers, et ils y trouvent je ne sçay quel agrément, qui les gagne, malgré l'incommodité qu'ils en reçoivent. Ainsi lors que vous aurés receu quelque bonne réponse de plusieurs interrogations que vous aurés faites à vostre amy, vous pourrés vous en servir, pour [le] convaincre, il ne la desavouera pas si vous ne l'irritez, et peutestre que son amour propre trahissant heureusement ses passions endormies, il se réjouira à la veue d'une lumiere qu'il ne pouvoit souffrir quelque temps auparavant.
[p. 60] [Entretien 3.] p. 85. La recherche des causes finales est assés inutile pour la
physique comme Descartes le pretend, mais elle est absolument necessaire pour la religion.
Dieu est sage, il aime donc ce qui est le plus aimable, c'est à dire il s'aime plus que toutes
choses. Dieu est donc la fin de la creation, c'est pourquoy nostre esprit et nostre volonté sont
faites pour aimer Dieu. Cela est plus certain que les principes les plus certains de la physique; la
communication des mouvemens pourroit n'estre pas, elle cessera apparemment aprés la resurrection,
à fin que nos corps soyent incorruptibles: mais Dieu ne cessera jamais de vouloir que
nous le connoissions, et que nous l'aimions.
[p. 62 sq.] p. 89. Les esprits ne voyent pas les corps. Nous voyons en nous pour ainsi
dire, le monde intelligible; quand je regarde les étoiles du monde materiel ou sensible, je voy
les étoiles du monde intelligible. Car le soleil que je voy est tantost plus grand, tantost plus petit
et il n'est [jamais] plus grand qu'un cercle intelligible de deux ou 3 pieds de diametre, mais le
soleil materiel est tousjours le même, et il est selon le sentiment de quelques Astronomes
environ 30 mille fois plus grand que la terre. Mais ce monde intelligible que nous voyons n'est
pas renfermé en nous mêmes. Car comment l'ame pourroit elle comprendre d'une maniere
intelligible tous les estres que Dieu peut faire, et qu'elle peut voir. L'ame, dis je, dont les
perfections sont si finies, qui certainement ne renferme pas toutes choses, peut elle en se
considerant voir toutes choses[?] Il s'ensuit de cela, qu'il n'y a que Dieu qui renferme le monde
intelligible, et que nous voyons en Dieu, tout ce que nous voyons.
[p. 63 sq.] Y a-t-il du danger ou de l'extravagance de dire que Dieu seul est nostre lumiere, et qu'il est seul la perfection et la nourriture de l'esprit, et que nous dependons de luy en toutes les manieres, non seulement pour devenir plus heureux, mais encor plus éclairés et plus parfaits. Tout ce que nous voyons[,] Dieu nous le monstre, mais il nous le monstre dans sa substance. La connoissance de la verité est la vie de l'ame, et c'est de cette substance que nous tirons la vie. Tout ce que Dieu a fait, il l'a fait à son image, c'est à dire selon l'image ou idée vivente qu'il en a. Car il a [fait] toutes choses par son fils, par son verbe, selon cette sagesse increée dans laquelle toutes choses vivent. Mais il n'a pas seulement fait l'homme selon sa sagesse, mais encor pour sa sagesse, pour contempler cette verité eternelle dans laquelle toutes choses vivent. Ainsi Dieu conserve même pour luy les damnés et les demons, à fin qu'ils le voyent en quelque maniere, sans cela, ils seroient aneantis.
[p. 66 sq.] L'erreur proprement ne se voit pas en Dieu, mais on se trompe, croyant de voir ce qu'on ne voit pas. Un esprit fini ne sçauroit voir en luy même l'eternité des verités, et l'immutabilité de ces loix. Il les voit donc en Dieu. Mais outre cela il voit en Dieu même les choses changeantes. Car Dieu les voit en sçachant sa volonté, qui en est la cause. Il voit donc les choses changeantes dans sa volonté, comme il voit les choses eternelles dans sa sagesse. Il est vray que nous ne les voyons pas dans la volonté de Dieu qui nous est inconnue, mais nous les voyons par le sentiment que Dieu produit en nous à leur presence. Dans toutes les connoissances sensibles il y a l'idée et le sentiment. Nous voyons l'idée en Dieu, et le sentiment dans nous, mais Dieu en est la cause.
[p. 71] Il est ridicule de recourir à la cause generale lors qu'il s'agit d'un effect particulier, mais lors qu'il s'agit d'un effect general, on se trompe de chercher quelque cause particuliere. Comme par exemple la cause de la communication des mouvemens est Dieu, mais il est inutile de recourir à Dieu, toutes les fois qu'on explique quelque effect de la nature. De même la cause generale de toutes nos connoissances est Dieu, qui peut seul lier les choses qui n'ont point de rapport entre elles.
[p. 78-83] On me dira comment l'amour des choses sensibles est mauvais, si nous les
voyons en Dieu, et si nous n'aimons que ce que nous voyons. Mais il est aisé de répondre; tout
se doit faire dans l'ordre, il ne faut pas aimer Dieu suivant un certain rapport, autant qu'il nous
represente une creature, mais, il veut qu'on aime tout ce qu'il renferme: selon l'idée d'estre en
general, et d'estre infiniment parfait. Dieu nous porte au bien en general, nous avons tort, de
nous arrester aux biens particuliers. Ceux qui pensent voir les creatures en elles mêmes,
determinent leur amour libre aux creatures.
[p. 86] Entretien IV. pag. 115. Un homme qui ne raille plus, et qui se chagrine et emporte, commence à estre sensible à ses playes, et il y a lieu d'esperer qu'il sera gueri.
[p. 91 sq.] pag. 125. Lors qu'on suit le chemin de la vertu on sent de la douleur, et lors qu'on s'abandonne au vice on trouve du plaisir, cela prouve que nous ne sommes plus tels que Dieu nous a faits. C'est à dire que Dieu ne veut point de nous, tels que nous sommes, et que nous avons besoin d'un mediateur. Il est vray que nous sentons une joie interieure dans l'exercice de la vertu et il y a des sanglans reproches qui nous inquietent dans la jouissance des biens sensibles. Il est vray aussi que la douleur que nous sentons dans la meditation, marque seulement qu'elle est contraire à nostre corps, et à la santé. Mais tout cela prouve que l'inimitié entre Dieu et les hommes n'est pas entiere. Dieu rappelle et repousse en quelque façon en même temps, et les damnés seront eternellement rappellés et repoussés. Il n'y a que ceux qui sont rappellés en Jesus Christ, qui reviennent. Sans Jesus Christ, Dieu repousse plus qu'il n'attire.
[p. 95 sq.] pag. 134. Lapsus Adami.
[p. 98-100] p. 140. Il n'y a point de femme qui n'ait dans le cerveau quelque trace et
quelque mouvement d'esprits qui la fasse penser et qui la porte à quelque chose de sensible. Or
quand l'enfant est dans le sein de sa mere, il a les mêmes traces, et les mêmes emotions
d'esprits que sa mere, donc dans cet état il connoist et aime le corps. Car les enfans ont horreur
de certaines choses dont leur meres ont esté épouvantées dans le temps de leur grossesse,
puisqu'ils n'ont quelques fois jamais veu ces choses dont ils ont horreur. Et ces traces et ces
emotions sont plus grandes et par consequent les idées et les passions plus vives dans les enfans
que dans leur meres; puisqu'ils en demeurent blessés, et souvent leurs meres ne s'en souviennent
plus.
[p. 100 sq.] p. 142. Les enfans ne sont pas libres, ils aiment les corps; et ils ne peuvent
s'empecher de les aimer, et cependant ils sont dans le desordre. La concupiscence n'est pas
peché dans les gens de bien, car elle ne regne pas en eux: mais elle regne dans les enfans. On
n'est pas dans le desordre lors que pendant le sommeil l'ame suit les mouvemens du corps,
parce que l'amour de choix qui l'a precedé laisse dans l'ame une disposition qui la porte et qui
la tourne vers Dieu. Mais dans un enfant qui n'a jamais esté porté vers Dieu, il n'y a rien de
bon, que sa nature. Il est fils de colere, il sera necessairement damné (pag. 143).
[p. 104 sq.] p. 149. Il n'y a point d'homme fait pour la societé qui ne tienne aux autres
hommes, et qui ne reçoive dans son cerveau les mêmes traces que ceux qui luy parlent avec
quelque emotion, et ces traces sont accompagnées des jugemens confus. Ne pensés pas qu'il
n'y ait que les enfans qui voyent et qui desirent ce que voit et que désire leur mere, comme je
viens de vous dire, en vous expliquant l'origine du peché originel. Tous les hommes vivent
d'opinion. Ils voyent et desirent ordinairement les choses comme ceux à qui ils conversent, à
proportion du besoin qu'ils ont de leur secours. Les enfans sont si fort unis avec leur mere,
qu'ils ne voyent que ce qu'elle voit. Car ils ne peuvent vivre sans elle. Mais les hommes sont
capables de voir et de penser d'eux mêmes. Ils ne sont pas si étroitement unis aux autres
hommes, comme ils peuvent vivre seuls, ils peuvent penser seuls: mais comme ils ne peuvent
vivre commodement qu'en societé: ils ne peuvent penser commodement et sans peine, que lors
qu'ils se laissent aller à l'air et à la maniere de ceux qui leur parlent.
S. Augustin Peché originel.
[p. 108 sq.] p. 155. Entretien V. au commencement: Le peché originel se transmet en
quelque maniere dans les enfans, comme les sentimens et les passions des hommes passionnés
se communiquent à ceux qui sont en leur presence. Adjoutés la Recherche de la verité liv. 2.
ch. 7. Ainsi ceux qui sont dans le grand monde, qui tiennent à trop de choses, qui ne rentrent
jamais dans eux mêmes, qui se laissent convaincre, emouvoir, étourdir par tous ceux qui ont
quelque force d'imagination et dont l'air estant vif est necessairement contagieux, ces honnestes
gens du monde, nés pour la societé, enfin Aristarque, ces personnes qui sont telles que
vous avés esté jusqu'à present, car vous estés l'homme [le] plus honneste et le plus complaisant
que je connoisse, ces personnes [dis je,] qui vous ressemblent, ont un double peché originel,
celuy qu'ils ont receu de leur mere, lors qu'ils estoient dans son sein, et celuy qu'ils ont receu
par le commerce du monde.
[p. 112] Entretien V. p. 163. Comme Dieu a tout fait par son fils, et qu'il conserve tout
par luy; il a voulu reparer tout par luy et l'établir chef de son Eglise, juge de son peuple,
souverain seigneur de toutes les creatures. Il n'y a que l'homme-Dieu qui pouvoit rendre à Dieu
un honneur digne de luy, qui pouvoit estre predestiné de tout temps, comme un ouvrage digne
de Dieu, figuré dans tous les siecles. L'homme estant devenu charnel et sensible ne falloit il pas
que le verbe se fit chair, que la lumiere intelligible se rendit sensible, que celuy qui éclaire tous
les hommes dans le plus secret de leur raison les instruisit aussi par leurs sens par des
miracles[?] Et comme nous sommes dependans de toutes les choses aux quelles nous sommes
unis, il falloit nous recommander l'abnegation, la privation, la penitence. Il falloit nous fortifier
par la delectation de la grace, et nous consoler par la douceur de l'esperance.
[p. 114-122] p. 168. La clemence qui seroit une perfection en nous, ne l'est pas en Dieu,
car en nous vangeant nous excedons: outre qu'on n'est pas obligé de nous aimer. Mais Dieu
voulant tout dans l'ordre est obligé de punir. Il y a contradiction que des pecheurs soient
heureux. Dieu ne doit rien à personne, mais il doit tout à luy même. Dieu ne peut se satisfaire,
qu'il ne s'en mêle, il falloit l'homme-Dieu. Une creature ne pouvoit pas s'en mêler, ny parler
pour des damnés, et témoigner de l'amour pour des pecheurs. De plus nous luy serions
redevables, nous serions ses esclaves. L'obligation que nous luy aurions partageroit nostre
amour entre Dieu et elle; et même la reparation estant un plus grand bien que nostre creation,
nous devrions l'aimer plus que Dieu même, puisque nous aimons d'avantage ce qui nous cause
plus de bien. Cependant Dieu veut que nous l'aimions en toutes choses. Il n'y a point de
creature assez excellente qui nous pouvoit obliger veritablement par elle même. De plus il n'y a
point de creature assez excellente pour faire un sacrifice digne à la justice de Dieu, pour
appaiser sa colere. Donner un soufflet à son Prince est un plus grand crime que de donner la
mort à son valet, car l'offense croit à proportion de la dignité de celuy qui est offensé. Si Dieu
n'avoit pas eu de voye pour tirer plus de gloire de la reparation de son ouvrage que de sa
premiere construction, il n'auroit pas permis la corruption. Jesus Christ a esté predestiné pour
estre le chef des anges et des saincts: les membres sont faits pour le chef. Dieu n'a fait les
hommes et les anges que pour recevoir leur respects par son fils. Dieu en permettant le peché a
esté comme un ouvrier, qui ne met pas son ouvrage en lieu [seur], quoyqu'il prevoye qu'on le
rompra, parce qu'il sçait qu'on luy payera infiniment plus qu'il ne vaut.
[p. 123] p. 183. Dieu n'agit que pour sa gloire, toutes les creatures ne peuvent luy rendre
une honneur digne de luy, et Dieu ne peut rien recevoir d'une pure creature. Cependant nous
sommes faits. Donc nous honnorons Dieu. Mais cela ne se peut si Dieu ne s'en mêle, si Dieu ne
se joint avec nous. Or une personne ne peut s'honnorer elle même. Donc il y a plusieurs
personnes en Dieu. Il faut qu'une personne Divine, et celle là principalement par laquelle toutes
les creatures ont esté faites, sanctifie par sa dignité toutes les creatures.
[p. 126] p. 187. Les damnés ne souffrent pas selon toute leur capacité; car il y a inegalité
des peines parmy eux, quoyque leur ames soyent égales. Mais Jesus Christ porte par sa qualité
[ce] qui leur manque pour honnorer parfaitement la justice divine, et dans la deformité que ces
miserables creatures causent dans la beauté de l'univers, il y a au moins cet ordre que l'inegalité
de leur peines est proportionnée à l'inegalité de leur offenses. Cependant comme il seroit
meilleur mieux est adverbium.
[p. 140] [Entretien VI.] p. 204. Dieu n'a point donné aux bestes une ame distinguée
de leur corps, ou plus noble que luy, car si les bestes n'ont point d'autre felicité que celle de
boire et de manger, Dieu n'a pas bien ordonné son ouvrage et n'a pas proposé aux bestes une
fin digne d'elles.
[p. 141-147] p. 205. Le judaisme à la lettre n'est pas la religion que Dieu a établie pour les hommes, car la felicité qui consiste dans la jouissance des corps telle que Moise la propose n'est pas seulement digne des bestes, s'ils ont une ame. Si la loi de Moise s'entend dans un sens literal elle est des plus absurdes. Les poëtes ont parlé des champs Elyséens, et Moise ne parle que de cette vie. Si le sens de la loy de Moise est literal, les preuves de Jesus Christ et des Apostres sont vaines[,] ce sont des visionnaires. Même les juifs d'aujourdhuy rapportent les choses au Messie.