Series II Band 1 · No. 158.
LEIBNIZ AN JEAN GALLOIS
[September 1677.] [109.189.]
A Monsieur l'Abbe Gallois.
Monsieur
Quoyque vous ayez eu assez de bonté pour me souffrir quelques fois aupres de vous, vous sçavez neantmoins que j'ay tousjours ménagé le temps des personnes que j'honnore. J'observe la même maxime lors qu'il s'agit d'écrire des lettres, et je n'importune que le moins qu'il m'est possible ceux dont le temps est destiné à des soins plus importans. Je sçay que vous avez peu de Momens à perdre estant attaché à un grand Ministre de qui la merveilleuse conduite n'est pas le moindre des bienfaits dont la France doit remercier le ciel. Comme vous estes tousjours si prés de sa personne, il y a lieu de juger que les affaires auxquelles vous estes occupé, ne doivent pas estre interrompuës par des lettres de mes pareils, je me trouve neantmoins en quelque façon obligé de vous écrire cellecy, tant parcequ'il me semble que vous m'en avez donné permission, que parce que je vous dois ces marques de ma gratitude, qui sont les moindres que je vous doive donner.
En effect Monsieur, je rougis lors que je songe à la peine que j'ay donnée à Mons. le Duc de Chevreuse et à vous: et cependant vous aviez la bonté non seulement de me favoriser, mais même de m'inviter à rechercher vostre assistance dans une affaire qui avoit quelque apparence. Toute la faute que j'ay faite est de n'avoir pas fait plus tost ce que j'ay esté obligé de faire à la fin, car je ne vous aurois pas importuné si souvent, et je n'aurois pas perdu tant de temps. Car la même retraite où je me trouve maintenant m'estoit déjà ouverte il y a long temps. Mais en effect je ne repents pas d'avoir tardé si long temps à Paris puisque j'ay connu par là quelques personnes dont j'honnoreray tousjours le merite extraordinaire, et dont vous estes un des principaux, ce qu'on peut dire sans vous flatter. Peutestre même que le temps viendra, que vos bontez ne se trouveront pas entierement sans effect, qu'on pourra reconnoistre la bonne volonté que j'ay eue, et que les dommages que j'ay soufferts par ma faute se pourront reparer.
Maintenant j'ay la satisfaction d'estre tout à fait bien auprés d'un Prince, dont les talens extraordinaires et les grandes vertus font du bruit dans le monde. J'y ay une place de Conseiller, 500 ecus de gage bien payés, le logement et la table, mais de plus un accés auprés du Prince, qui me donne occasion de ressentir souvent des effects de sa bonté, et d'apprendre les sentimens genereux dont il a l'ame remplie. En effect on sçaura un jour, que ce n'est pas l'interest mais le bien public qui le fait agir, et qu'on l'a soubçonné à tort d'avoir voulu s'écarter de son chemin.
Nous aurons icy M. Stenon en qualité d'Evesque in partibus et de Vicaire Apostolique en
cette cour, à la place de feu M. l'Evesque de Marocco que S.A.S. entretenoit. Je ne sçay si vous
avez veu les lettres de controverse de Mons. Stenon; il y en avoit une qui estoit adressée à M.
Spinosa. Spinosa est mort cet hyver. Je l'ay veu en passant par la Hollande, et je luy ay parlé
plusieurs fois et fort long temps. Il a une étrange Metaphysique, pleine de paradoxes. Entre
autres il croit que le monde et Dieu n'est qu'une même chose en substance, que Dieu est la
substance de toutes choses, et que les creatures ne sont que des Modes ou accidens. Mais j'ay
remarqué que quelques demonstrations pretendues, qu'il m'a monstrées ne sont pas exactes. Il
n'est pas si aisé qu'on pense, de donner des veritables demonstrations en metaphysique.
Cependant il y en a et de tres belles. On n'en sçauroit avoir avant que d'avoir establi de bonnes
definitions qui sont rares. Par exemple il n'y a personne qui ait bien defini ce que c'est que
semblables. Et cependant avant que de l'avoir defini, on ne sçauroit donner des demonstrations
naturelles de plusieurs propositions importantes de metaphysique et de mathematique. Après
avoir bien cherché, j'ay trouvé que deux choses sont parfaitement semblables, lors qu'on ne les
sçauroit discerner que per compraesentiam, par exemple deux cercles inegaux de même matiere
ne se sçauroient discerner qu'en les voyant ensembles, car alors on voit bien que l'un est plus
grand que l'autre. Vous me direz: je mesureray aujourdhuy l'un, demain, l'autre; et ainsi je les
discerneray bien sans les avoir ensemble. Je dis que c'est encor les discerner non per memoriam,
sed per compraesentiam: parce que vous avez la mesure du premier presente non pas
dans la memoire, car on ne sçauroit retenir les grandeurs, mais dans une mesure
materielle gravée sur une regle, ou autre chose. Car si toutes les choses du monde qui nous
regardent, estoient deminuées en même proportion, il est manifeste, que pas un ne pourroit
remarquer ce changement. Par cette definition je demonstre aisement des propositions tres
belles et tres generales. Par exemple que deux choses estant semblables selon une operation ou
consideration, le sont selon toutes les autres, par exemple soyent deux villes inegales en
grandeur, mais qui paroissent semblables parfaitement lors qu'on les regarde du costé oriental,
je dis qu'elles paroistront aussi semblables quand on les regardera du costé occidental, pourveu
que à chaque veue on découvre toute la ville. Cette proposition est aussi importante en
Metaphysique et même en Geometrie et en Analyse, que celle du tout plus grand que sa partie.
Et neantmoins personne que je sçache l'a enoncée. On demontre par là aisement le theoreme
des triangles semblables, qui semble si naturel, et qu'Euclide demonstre par tant de circuits.
Je ne sçay si vous vous estes souvenu, Monsieur de faire extraire les definitions du dictionnaire de l'Academie Françoise, je souhaiterois fort moy même de les avoir par vostre faveur. En voulant aller d'Angleterre en Hollande j'ay esté retenu quelque temps dans la Tamise par les vents contraires. En ce temps là ne sçachant que faire et n'ayant personne dans le vaisseau que des mariniers je meditois ces choses là, et sur tout je songeois à mon vieux dessein d'une langue ou ecriture rationelle, dont le moindre effect seroit l'universalité et la communication de differentes nations. Son veritable usage seroit de peindre non pas la parole, comme dit M. de Brebeuf, mais les pensées, et de parler à l'entendement plustost qu'aux yeux. Car si nous l'avions telle que je là conçois, nous pourrions raisonner en metaphysique et en morale à peu pres comme en Geometrie et en analyse; parce que les Caracteres fixeroient nos pensées trop vagues et trop volatiles en ces matieres, où l'imagination ne nous aide point, si ce ne seroit par le moyen des caracteres.
Ceux qui nous ont donné des methodes, donnent sans doute des beaux preceptes, mais non pas le moyen de les observer. Il faut disent ils comprendre toute chose clairement et distinctement, il faut proceder des choses simples aux composées; il faut diviser nos pensées etc. Mais cela ne sert pas beaucoup, si on ne nous dit rien davantage. Car lors que la division de nos pensées n'est pas bien faite elle brouille plus qu'elle n'éclaire; il faut qu'un écuier trenchant sçache les jointures, sans cela il dechirera les viandes au lieu de les couper. Mons. des Cartes a esté grand homme sans doute, mais je croy que ce qu'il nous a donné de beau est plustost un effect de son genie que de sa methode, parceque je ne voy pas que ses sectateurs fassent des decouvertes. La veritable methode nous doit fournir un filum Ariadnes, c'est a dire un certain moyen sensible et grossier, qui conduise l'esprit comme sont les lignes tracées en geometrie, et les formes des operations qu'on prescrit aux apprentifs en Arithmetique. Sans cela nostre esprit ne sçauroit faire un long chemin sans s'égarer. Nous le voyons clairement dans l'Analyse, et si nous avions des caracteres tels que je les conçois en metaphysique et en morale, et ce qui en depend, nous pourrions faire en ces matieres des propositions tres asseurées et tres importantes; nous pourrions mettre les avantages et desavantages en ligne de conte lors qu'il s'agit d'une deliberation; et nous pourrions estimer les degrez de probabilité, à peu près comme les angles d'un triangle. Mais il est presque impossible d'en venir à bout sans cette characteristique. Je vous en parle parce que je sçay que vous avez songé autres fois à des choses de cette nature, et que vous en avez une parfaite intelligence.
J'ay parlé au long dans la lettre que j'ay pris la liberté d'écrire à Mons. le Duc de Chevreuse d'une matiere qu'on a trouvée en Allemagne, et qui semble donner quelque chose d'approchant de la lumiere perpetuelle. Omnia jam fient fieri quae posse negabant. J'ay veu aussi des experiences considerables sur une eau vulneraire faite dans ces pays cy, elle guerit et appaise la douleur avec une promtitude merveilleuse, il n'en reste quasi point de marques, ce qui seroit d'importance pour les blessures du visage. Je travaille quelques fois en matiere de mouvement, et je trouve qu'il n'y a point d'auteur qui n'en ait donné jusqu'icy des regles fautifes comme je puis demonstrer, et même verifier par l'experience. J'ay laissé à Paris le Manuscrit de ma quadrature, et peutestre qu'on l'y pourra faire imprimer.
Il est temps de finir cette lettre assez prolixe, en vous asseurant que je seroy toute ma vie,
Mons vostre etc.